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Le multiculturalisme britannique a-t-il montré ses limites ?

Mardi 4 juillet 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°865 (1005)

Les faits. Après les attentats répétés ces derniers mois à Londres, nombre d’observateurs et analystes reviennent sur le système d’intégration qui prévaut en Grande-Bretagne. Le terrorisme qui a frappé l’Angleterre illustre-t-il les limites, voire l’échec du multiculturalisme qu’elle a toujours défendu ? Terrorisme et politique d’intégration peuvent-ils être liés ?  L’hostilité croissante envers le communautarisme est-elle justifiée ? Des spécialistes de la question en Belgique nous ont donné leur avis.

 

« Le terrorisme a frappé tant la France que l’Angleterre, pour ne citer que ces deux pays », rappelle la philosophe, fervente défenseuse de la laïcité, Nadia Geerts. « Ce qui est sûr, c’est que contrairement à ce que prétendaient certains tenants du modèle multiculturaliste anglo-saxon, ce modèle ne protège pas du terrorisme, pas plus que la laïcité ne le produit. Je pense qu’il est temps de reconnaître l’évidence : pour un idéologue de Daesh, le mode de vie britannique n’est pas plus souhaitable que son pendant français ; tous deux incarnent à ses yeux un Occident dégénéré qu’il s’agit de combattre par la terreur ». Nadia Geerts insiste sur le rôle clé de l’éducation. « De toute évidence, il s’agit de mettre tout en œuvre pour éviter que les sirènes du terrorisme islamique ne soient en mesure de séduire des jeunes musulmans d’ici. Et pour cela, l’école est le lieu vers lequel devraient se tourner tous les efforts en matière d’intégration. Le vrai drame, c’est que l’école belge, française ou anglaise puisse contribuer à produire des terroristes, ou en tout cas être impuissante à stopper la diffusion de l’islamisme, en particulier dans sa composante violente. Il s’agit de mettre tout en œuvre pour clarifier le contrat social, mais aussi de développer la mission questionnante de l’école : l’école, ce lieu où l’on cesse d’affirmer et de croire sans preuve, ce lieu où le dogmatisme n’a pas sa place, mais où l’on privilégie le doute et le questionnement. Toute politique d’intégration doit à mon sens passer par là, impérativement ». Nadia Geerts estime justifiée l’hostilité à l’égard du communautarisme, qu’elle oppose au concept de citoyenneté : « Le communautarisme est le contraire de la citoyenneté que l’on dit par ailleurs vouloir développer. Un citoyen, c’est quelqu’un qui est capable de faire prévaloir l’intérêt collectif sur ses intérêts non seulement individuels, mais aussi communautaires. Or, le communautarisme pousse chacun à affirmer toujours davantage son appartenance à telle ou telle communauté, et morcèle ainsi la société, ce qui ne peut manquer de susciter au mieux une ghettoïsation, au pire des affrontements communautaires ».

Pour Felice Dassetto, sociologue des religions, professeur émérite de l’UCL, « ce serait un raccourci de faire un lien entre des attentats et l’échec de politiques d’intégration mises en œuvre, dans la mesure où les dynamiques du djihadisme radical sont relativement indépendantes des politiques contextuelles et ont leur logique idéologique et d’action propre. Ceci dit », souligne-t-il, « le multiculturalisme extrêmement poussé en œuvre au Royaume-Uni se fonde sur des présupposés et des implicites qui méritent réflexion. Il se fonde d’abord sur une sorte de confiance totale, et à mon sens dépassée, en la capacité intégratrice “naturelle” de la “British Way of Life”, dans une vision un peu insulaire. Cela ne tient plus devant des phénomènes démographiques amples, comme celui de la présence de groupes ayant d’autres référentiels culturels, et surtout devant des populations investies par des référentiels religieux, comme ceux véhiculés par l’islamisme sous toutes ses formes. Ce postulat du partage implicite d’une “British Way of life” (mode de vie, mais aussi de valeurs communes) ne tient pas face aux versions politiques de l’islamisme ou face au wahabo-salafisme qui proposent de manière active une autre vision des choses. C’est ce que découvre Mme May qui se demande si l’on n’a pas laissé trop faire en matière de liberté d’expression ». Le multiculturalisme, respect des différences ou repli identitaire ? « Lors d’un séjour de recherche à Birmingham, j’ai été frappé par le développement de quartiers islamisés dans lesquels j’étais totalement “autre” », se souvient Felice Dassetto, « et je me suis posé la question du sens de ce multiculturalisme qui m’a rappelé une certaine vision coloniale de séparation, avec quelques “évolués”, comme on les appelait au Congo ou dans les colonies britanniques, faisant le pont. Ceci dit, l’idée de multiculturalisme utilisée avec sagesse est certainement un progrès, car elle signifie en définitive un respect pour les différences et les cultures, à la différence d’une sorte de passage par un tamis unificateur. La question est dans la sagesse d’usage et dans l’équilibre à trouver entre un certain respect des variations et des différences culturelles et religieuses et, en même temps, la fondation dans une culture et des valeurs partagées. C’est cette sagesse que l’on cherche depuis quelques décennies, contre une culture de la séparation, du cloisonnement, aboutissant parfois à un repli sur soi, même si habillé de fierté identitaire. Cette sagesse ne peut venir que par des pratiques communes, par une parole qui s’exerce dans un échange (d’où l’idée d’un interculturalisme). Mais cela ne suffit pas. Il importe aussi une culture du débat, de la discussion, car les divergences peuvent bel et bien exister, et il importe de trouver le moyen de les mettre en débat. C’est d’ailleurs une exigence de vie dans le monde globalisé ».

« Aujourd’hui, en Europe, aucun modèle n’est un rempart contre le terrorisme. Pas plus le modèle anglo-saxon du multiculturalisme qui consiste à laisser des communautés juxtaposées, les unes à côté des autres, que le modèle laïque français qui prône l’interculturalité et s’oppose au communautarisme qui voudrait enfermer les individus dans une communauté, ou le modèle belge qui oscille entre multiculturalisme et interculturalisme », confirme Fatoumata Sidibé, députée bruxelloise (DéFI) et ancienne présidente de « Ni Putes ni soumises ». « Il faut surtout éviter d’essentialiser le terrorisme. Pourquoi une personne rejoint le terrorisme, à tel moment, à tel endroit ? Oui, il y a une question d’intégration, mais elle n’est pas forcément liée à l’origine et à la culture. Il y a des Belges de souche qui sont aussi loin d’être intégrés. Il y a chez les terroristes de nombreux profils et motivations particuliers. Ce n’est pas nouveau, l’Europe a de tous temps connu le terrorisme. Aujourd’hui, la perversion et la force du terrorisme inspiré et créé par les extrémistes et Daesh est qu’il se réclame d’une idéologie religieuse, gangrenée par des courants idéologiques obscurantistes, dogmatiques, totalitaires,  criminogènes, terroristes. Certes, elle ne correspond pas à l’islam tel que vécu par des millions de musulmans, mais certains, quelle que soit leur origine, vont y chercher une motivation avant le passage à l‘acte. Concernant les politiques d’intégration, qu’avons-nous donné comme outils pour accueillir, accompagner, insérer les citoyens d’origine plurielle ? Quelles balises pour expliquer ce qu’est notre société belge, ses valeurs, les droits et devoirs ? Comment se fait-il qu’en dépit de la mise en œuvre de la politique de cohésion sociale et de projets aux niveaux communal et régional, il y ait une dégradation de la cohésion sociale dans certains quartiers de Bruxelles ? » Selon Fatoumata Sidibé, le communautarisme ne se limite pas aux minorités culturelles, religieuses et ethniques. « De plus en plus de gens, de communautés, de quartiers se replient et se défient, les extrêmes des uns nourrissent les extrêmes des autres. Le pari de la mixité sociale et culturelle est loin d’être réussi et notre société se fractionne dans des particularismes. Plutôt que de confondre le droit à la différence avec la différence des droits, plutôt que de se disputer le titre de champion du communautarisme dans la course au succès électoral, nos élites politiques ont le devoir de construire une communauté de citoyens, où chacun aurait sa chance, avec une vraie interaction, l’adhésion à des valeurs communes, l’acceptation des règles démocratiques, des droits et devoirs ».

« S’il y a échec, il est partagé par tous », estime pour sa part le philosophe, professeur émérite de l’ULB, Guy Haarscher. « Quel que soit le système adopté (coexistence de communautés à la britannique, et jadis à la hollandaise, assimilation à la française, mais ségrégation territoriale, clientélisme à la “Molenbeek”), l’erreur a consisté dans le choix des mauvais interlocuteurs. Soit on a pris des militants islamiques non violents pour des modérés, voire des libéraux, soit on a cru pouvoir négocier avec des “autorités” souvent gangrenées par le salafisme. Nous n’avons pu empêcher l’émergence de groupes vivant dans un autre monde que celui des valeurs de la démocratie libérale. Et certes, nous ne sommes pas les responsables directs de l’enfermement des mentalités, de la victimisation à outrance et de l’islamisme radical international. Mais nous avons négligé nos interlocuteurs véritables : tous ces musulmans libéraux, pour qui il est si difficile de s’exprimer, coincés qu’ils sont entre des pouvoirs dictatoriaux et une “rue” islamiste. C’est leur parole que nous devons entendre, sinon l’enfermement communautaire et sa ”pointe” djihadiste continueront  à prospérer ». 


 
 

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  • Par Yann Eshwan - 11/07/2017 - 18:23

    Juste constat. C'est les personnes mentalement libres des lointaines traditions. Sauvent très discret pour ne déranger personne. Parfois, ils ont le sentiment, voir la certitude, d'être apatrides. Ne trouvons la paix et la confiance qu'ils méritent, dans aucunes communautés. Ils sont quelques soit le pays où ils se trouve, étrangers. Ils finissent par s' apercevoir qu'ils sont des voyageurs qui n'arrêtent plus de ne faire que passé leurs chemins. Des nomades de nôtre temps. C'est celà qui sont de bonne foie, pour s' enraciner dans une terre d'accueil avec respect et joie d'avoir trouvé sa terre promise. Les savoirs, comme le pain du pays sont les siens.