Migrants/Débat

Michel Gheude : "C'est bien de rafles dont il s'agit"

Mardi 14 novembre 2017 par Michel Gheude

Suite à la publication de notre article Not in My Name : le choc (problématique) des mots, Michel Gheude a souhaité réagir en exprimant un point de vue différent en soulignant qu’on peut rappeler ce qui est arrivé aux Juifs pour mettre en garde contre des politiques qui contreviennent aux droits de l’homme.

 
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    Tout en respectant le sentiment de ceux que la campagne Not In My name a choqués par sa référence aux rafles de Juifs pendant l’occupation nazie, je voudrais opposer quelques arguments au point de vue de Nicolas Zomersztajn.

    Historiquement, l’affiche politique et la caricature utilisent systématiquement un langage excessif. Il ne s’agit pas pour elles de simplement présenter des faits mais d’exprimer un sentiment à leur égard, le plus souvent, de la colère, de l’indignation, de la révolte, de la moquerie, de l’opposition. Elles ne connaissent ni la nuance, ni la modération. Elles présentent par définition les faits comme plus graves qu’ils ne sont et leurs opposants comme des ennemis irréductibles.

    Bien entendu, cet excès a un sens. Joël et Dan Kotek ont, par exemple, bien montré en quoi le sens des caricatures antisionistes était l’antisémitisme et avait un caractère négationniste. Mais le CRS=SS des manifestants de Mai 68 n’était pas négationniste. Les étudiants savaient très bien que De Gaulle n’était pas nazi et que les violences des CRS n’avaient pas de commune mesure avec celles de la SS. La comparaison n’était pas à prendre au pied de la lettre. Ce qu’elle disait, c’est que réprimer par des violences policières les droits d’expression et de manifestation ne pouvait avoir lieu dans un état démocratique et rappelait les pratiques de la dictature nazie, désignant par là un régime honni de tous.

    L’affiche Not in my name ne fait pas autre chose. Elle dénonce des rafles et, Nicolas Zomersztajn le reconnaît, c’est bien de rafles dont il s’agit. Et elle rappelle que de telles rafles n’ont plus eu lieu chez nous depuis la défaite du nazisme parce qu’elles ne peuvent plus exister depuis cette défaite. Que le gouvernement d’un état démocratique ait recours à une pratique qui était celle des nazis, est inacceptable.

    Rien dans cette affiche ne permet de penser que ses auteurs ne font pas de différence entre la déportation des Juifs et la politique actuelle du gouvernement. Tout le monde sait que la Solution finale a été l’aboutissement d’un long processus qui a commencé par des discours antisémites et une multitude de mesures légales, d’actions racistes restrictives et discriminatoires, de plus en plus graves avec le temps.

    Les nazis étaient nazis longtemps avant Auschwitz. Et les mesures que prend notre gouvernement à l’encontre du droit d’asile et de l’accueil des réfugiés, sont très comparables à celles qui furent prises par les gouvernements d’avant-guerre : restrictions au droit d’asile, mesures de police, renvoi dans le pays où les personnes sont persécutées, conférences internationales sans lendemain, négociations avec les Etats criminels. Il suffit de relire quelques pages de La Belgique Docile pour se convaincre que certaines leçons n’ont pas été tirées d’un passé qui aurait dû définitivement passer. Sans prêter la moindre intention génocidaire à nos ministres, on ne peut que condamner un gouvernement qui remet à jour de telles politiques.

    Enfin, il ne faut pas oublier que le parti qui a le plus de poids dans ce gouvernement et qui dispose des portefeuilles qui proposent et appliquent ces politiques, est issu du VNV, parti fasciste et collaborateur. Et que si bien évidemment il n’est plus sur les mêmes positions que dans les années 1930 et 1940, nombre de ses dirigeants fréquentent des rassemblements de collaborateurs, assistent à des cérémonies d’hommage et font des déclarations montrant qu’ils n’ont pas clairement rompu avec cet héritage fasciste. Pourquoi faudrait-il s’abstenir de le dire ?

    Les Juifs ont souffert de telles mesures. Ils ont désespérément cherché refuge pour fuir les persécutions et souffert si souvent de ne pas être accueillis voire d’être rendus à leurs bourreaux. Ils sont bien placés pour savoir qu’il ne faut rien laisser passer qui puisse ressembler à ce qu’ils ont subi. Il y a des idéologies qu’il faut vaincre longtemps avant qu’elles ne mènent au pire. La Shoah est un crime unique dans l’Histoire. Personne ne peut nous reprocher d’avoir peur qu’on l’oublie, qu’on le nie ou qu’on le banalise. Mais cela ne nous rend pas propriétaires de mots comme rafle, ou camp, ou génocide. Et cela n’interdit à personne de rappeler ce qui est arrivé aux Juifs pour mettre en garde contre des politiques qui contreviennent aux droits de l’homme.

     


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par TontonMordechai - 14/11/2017 - 18:05

      Pas d'accord, cher Michel...la linguistique est insuffisante pour traduire l'intention derrière l'utilisation du mot "rafle". Doit-on rappeler qu'on utilise le mot "nazi" avec la même justification ?

    • Par Thierry - 14/11/2017 - 22:17

      Faut arrêter ! Non ce gouvernement ne va pas conduire les clandestins dans des centres de la mort pour les exterminer après les avoir "raflés" ! Michel Gheude est certainement l'un des premiers à dénoncer le populisme qui récolte les suffrages de la population en ayant recours à des slogans simplistes , mais qu'est-ce cette affiche, sinon du populisme ? Comparez ce gouvernement à celui des nazis est tout à fait grotesque et traduit une méconnaissance crasse de l'Histoire. Dans un autre registre, l'organisation Gaïa avait déjà, pour frapper les esprits là aussi, utilisé le même procédé honteux en comparant le sort des animaux d'abattage à celui des Juifs déportés pendant la seconde guerre mondiale...
      Comparez le sort des familles juives pendant la deuxième guerre mondiale à celui des clandestins qui actuellement veulent rejoindre l'Angleterre est un procédé qui ne recueillera pas le soutien des gens qui sont intellectuellement honnêtes.

    • Par Kalisz - 14/11/2017 - 23:04

      Puisque tous les raccourcis sont possibles et slogans excessifs aussi, je propose le terme génocide garanti pour le renvoi au Soudan. Ou plus simplement: rafle du parti collaborateur des nazis. C'est du grand n'importe quoi.Mieux: Franken - Himmler , même combat. Autre choix: Charles Michel complice de la solution finale. J'en ai d'autres dans le catalogue de la connerie verbale.

    • Par maurice e. - 15/11/2017 - 0:58



      Je réitère le courriel que j'avais envoyé suite à l'article Nicolas. Tout le monde a le droit de critiquer la position du gouvernement belge en ce qui concerne le problème des migrants illégaux.
      Mais pour ma part, je considère que le message de Thierry ci-dessus reflète et argumente parfaitement ma pensée.

      Cher Michel Gheude, ce qui est excessif est insignifiant!

    • Par Francis SCHWAN - 15/11/2017 - 10:06

      A propos des "événements' de 42, quels sont les "enseignements" soumis à la réflexion dans les établissements d'''enseignement'' ?
      De leur estrade, nombre d'enseignants contournent le sujet parce qu'il pourrait susciter des divergences de réaction ou même seulement d'opinion.
      Le silence est-il une thérapie ou une occlusion de la mémoire et ses expériences ? Si les élèves et étudiants doivent apprendre à apprendre, les enseignants devraient apprendre à enseigner. C'est un art toujours à peaufiner.

    • Par Jean Marc PICARD - 15/11/2017 - 10:21



      Les rafles, et leur ministre, m’inquiètent et m’indignent plus que le choix du mot pour les nommer

      Comment ne pas ressentir un malaise ?
      Nicolas Zomersztajn a évidemment raison. Les rafles des soudanais au parc Maximilien ne sont pas celles d’aout 42 à Anvers et de septembre 42 à Bruxelles.
      Mais cette mise au point sémantico-historique épuise-t-elle le malaise ressenti suite au traitement réservé aux migrants sans papier ?
      Ce malaise n’est pas neuf. Je garde le souvenir d’avoir été le 6 décembre 1998 au centre 127, nouvellement construit au bord de l’aéroport. Le comité de défense des réfugiés avait organisé une Saint Nicolas pour les réfugiés détenus, à l’extérieur des clôtures métalliques qui ceinturent le centre. J’y ai trouvé Sarah Golberg, qui avait adopté Blandine. Blandine avait été la compagne de chambrée de Semira Adamu tuée quelques semaines plus tôt par les gendarmes qui tentaient de l’expulser. Elle voulait juste passer à travers les grillages des vêtements qu’elle offrait à Blandine. Les gendarmes avaient opposé un refus vif et dur à la demande de la vieille dame. J’ai encore dans l’oreille les propos horrifiés de Sarah Goldberg : « Ces gendarmes avaient le même regard que celui des SS à Auschwitz ». Il ne m’est pas venu à l’esprit qu’elle se payait de mots en procédant à des amalgames odieux, pour reprendre la phrase du texte de Nicolas Zomersztajn.
      Comment ne pas ressentir un malaise en voyant, il n’y a que trois ans, le ministre de l’intérieur et le secrétaire d’état à l’asile, à peine nommés, assister sans vergogne à l’anniversaire d’un ancien du front de l’est ?
      Comment ne pas ressentir un malaise en voyant, Nicolas Zomersztajn le rappelle et le dénonce, les contacts entre le secrétaire d’état à l’asile et les services de renseignement et de sécurité d’un pays dont le président est poursuivi pour crime contre l’humanité ?
      Alors oui, je le reconnais, en mon for intérieur, ces pratiques, mais peut être surtout l’absence totale de considération pour la personne humaine de chacun de ces migrants, ramené à un nr à l’Office des étrangers, m’est insupportable et me fait songer aux pratiques qui avaient cours pendant la guerre.
      Certes, la question des migrants n’est pas simple, surtout si, sans papier, ils ne veulent pas demander l’asile en Belgique.
      Mais nous savons que les questions compliquées appellent rarement des réponses simples.
      J’ai rencontré quelques-uns de ces soudanais, lors de permanences juridiques près du parc maximilien.
      Certains sont en route depuis trois ans, en passant par la Libye où les réfugiés sont maltraités pour ne pas dire torturés dans des camps qu’on ne me reprochera pas, je l’espère, de qualifier de concentration. Ils ont réussi à traverser la méditerranée dans les conditions qu’on connaît pour arriver en Italie où leurs empreintes digitales ont été enregistrées. Nul n’ignore que l’Italie accueille dans des conditions précaires les migrants transméditerranéens sans aucune solidarité européenne. Sur la route de l’Angleterre, ils passent par la Belgique où ils ne demandent pas l’asile : ils savent qu’en vertu de la Convention de Dublin III, ils courent tous les risques d’être renvoyés en Italie, sans que leur demande d’Asile ne soit examinée chez nous.
      Suffit-il de dire qu’ils n’ont qu’à exécuter l’ordre de quitter le territoire qui leur a été notifié ?
      Si on peut s’interroger sur le sort qui doit être réservé à des étrangers non européens sans titres de séjour qui ne veulent pas demander l’asile en Belgique, il est insupportable que la réponse soit de les pourchasser en vue de les renvoyer dans un pays tel que le Soudan. Et je le dis au risque de choquer, je ne peux m’empêcher de songer, dans mon for intérieur, aux juifs ramenés à la frontière allemande par les polices belges, françaises ou suisses.
      Assimilation choquante ? Je peux l’entendre. Mais je crois ne pas être seule à la formuler dans mon for intérieur. Et à me retrouver dans ceux qui l’extériorisent par une campagne d’affiche qui voulait dénoncer ce qui doit l’être et qui manifestement a atteint l’opinion publique.
      Alors oui, bien entendu, nous devons nous battre pour que les termes qui nomment la destruction des juifs ne soient pas galvaudés au risque de la banaliser.
      Mais je ne peux m’empêcher, en mon for intérieur, de me dire que certaines pratiques du gouvernement d’aujourd’hui, me font songer à celles d’alors. Et je sais gré aux promoteurs de l’affiche noire, de l’avoir exprimé.
      Je ne veux pas faire parler les morts. Je ne sais ce que David Susskind aurait pensé de cette campagne d’affiche et de la dénonciation des rafles. Le manque persiste, par contre, de ses coups de gueule dans ses éditos de Regards, et ailleurs, chaque fois que des réfugiés, d’où qu’ils soient, étaient maltraités.

    • Par Casterman - 15/11/2017 - 12:46

      réponse à J-M Picard, vous dites justement les choses. Je pense que nous sommes nombreux qui, connaissant bien l'histoire du XXè siècle, identifient les agissements à l'encontre des migrants comme insultants et injustifiables. Dans l'énumération des hommes ou peuples que nos démocraties occidentales ont abandonnés à leur triste sort, n'oublions pas les républicains espagnols. . . en 39 (et il est remarquable d'observer comment les mêmes démocraties, aujourd'hui, se mettent la tête dans le sable par rapport aux catalans) et plus récemment les palestiniens. Oh j'entends d'ici les cris indignés, nos nationalismes ont la peau dure. Il est réjouissant de voir que ce sont pour l'heure les citoyens - dont la conscience (R)éveillée élabore des plans de solidarité vertigineux - qui réagissent aux inerties de nos garde-fous vieillissants. Pour les autres, rien de neuf, on construira toujours des murs de sédentaires pour refouler les "barbares". Les seuls murs qui vaillent restent les châteaux de sable, face à la mer.

    • Par MACHTELINCKX - 16/11/2017 - 10:32

      Bonjour, Nos politiques ne contreviennent pas uniquement aux droits de l'homme. En effet, ils se complaisent en outre à bafouer leurs obligations vis-à-vis des citoyens qu'ils sont censés non seulement devoir représenter, mais également devoir défendre. Alors, bien sûr, ils en défendent, mais qui ? Essentiellement les multinationales et, of course, les plus nantis. Pourquoi m e direz-vous ? Mais tout simplement afin que ceux qu'ils "surprotègent" leur maintiennent leur aide inconditionnelle...what else ??

    • Par Tonton Mordechai - 16/11/2017 - 11:23

      Je crois que l'on s'égare...Si la dénonciation de la politique migratoire doit relever de l'évidence (c'est mon avis), elle ne doit pas nécessairement s'accompagner de l'extrapolation du mot "rafle" et/ou du mot "nazi"...Il y a de ces choses que l'on pense nourries par l'affect (et c'est légitime) et celles que l'on exprime passées au travers du prisme de la raison. Une langue réduite à 500 mots dont chaque mot aura une multitude de significations aura comme dégât collatéral de simplifier la pensée à l'extrême. La langue française s'est nourrie au fil du temps d'un vocabulaire qui a nuancé la pensée française, pour en faire le délice des écrivains...Est-ce à cela aussi que nous devons dès lors renoncer ?

    • Par Willy lermer - 17/11/2017 - 11:51

      Ici aussi, d'accord avec le narratif.

    • Par Francis SCHWAN - 18/11/2017 - 12:21

      Nous pouvons être certain que, plus tard, certains diront :
      "On ne savait pas !"