Procès de l'attentat du Musée juif de Belgique

Me Lurquin "Il est urgent de tirer les leçons de ce procès"

Mardi 5 mars 2019 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1039

Vincent Lurquin représentait Mme Billeke Villa Lobos au procès de Mehdi Nemmouche, une artiste chilienne venue visiter le Musée juif au moment de l’attentat, qui s’est constituée partie civile. « La défense de l’accusé n’a pas plaidé pour le prétoire, mais pour l’opinion publique », dénonce-t-il. Le verdict du procès n'est pas connu à l'heure où nous écrivons ces lignes.

Me Vincent Lurquin, avocat des parties civiles

« Je m’voyais déjà en haut de l’affiche… », Me Vincent Lurquin a tenu a rappelé dans sa plaidoirie la célèbre chanson d'Aznavour qu’affectionnait particulièrement Mehdi Nemmouche, principal accusé de la tuerie du Musée juif. « Charles Aznavour qui a consacré sa vie à la reconnaissance du génocide des Arméniens », précisera le conseil de Mme Billeke Villa Lobos. Et tous les génocides, qu’ils visent les Arméniens, les Tutsi ou les Juifs, ont le même but : supprimer les gens pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils ont fait. Soit l’objectif poursuivi par les terroristes.

Mais après près de deux mois de procès, c’est sur les thèses de la défense que souhaite revenir Vincent Lurquin. « Deux scénarios se sont joués pendant cette Cour d’assises », affirme-t-il : « Il y a eu le procès bien sûr, mais il y a aussi eu ce qui s’est raconté à l’extérieur. La défense de Mehdi Nemmouche n’a pas plaidé pour le prétoire, mais pour l’opinion publique ».

L’objectif de la défense : faire croire à la thèse du complot, dont la « victime », Mehdi Nemmouche, n’est autre, de nouveau, qu’un jeune djihadiste radicalisé à cause de la prison ! Cette thèse a trouvé même quelques partisans au sein du public, venu assister au procès, et ce malgré l’accumulation de preuves accablantes par les experts et les enquêteurs tout au long des auditions.

Condamner l’antisémitisme et non le raviver

Me Lurquin a tenu à rappeler que la défense de Mehdi Nemmouche, tout en criant à la manipulation des images et de l’enquête, n’avait jamais utilisé les instruments juridiques qui étaient à sa disposition et auraient pu lui permettre de réclamer une contre-expertise, de récuser les juges d’instruction, voire de dénoncer une collusion de fonctionnaires, si les 300 enquêteurs chargés de l’affaire pendant cinq ans étaient effectivement de mèche. Il a aussi souligné que cette défense avait reconnu la légitimité du tribunal en affirmant que le jury populaire était « sa seule chance ». « Pourquoi dès lors ne l’a-t-elle pas aidé à comprendre ? », s’est-il étonné. 

La défense n’a non seulement pas contesté les preuves apportées pendant le procès -telle la trace des chaussures que portait Nemmouche lors de son arrestation retrouvée sur la porte du bureau d’accueil du Musée-, mais elle n’a pas non plus apporté les preuves du complot qu’elle dénonçait. « On doit être très clair sur l’absence totale de l’ombre, d’un indice d’une preuve qui aurait été apporté quant au complot », pointe Vincent Lurquin. Il prévient : « Le danger est de gagner en justice, mais de perdre dans l’opinion publique, avec une condamnation du jury qui serait interprétée comme une décision non étayée par les preuves ».

Alors qu’il était président du MRAX (1992-96), Vincent Lurquin s’était battu à l’époque pour maintenir le A d’« antisémitisme » dans l’acronyme de l’association. « Ce procès ne devait pas raviver l’antisémitisme, mais le condamner », déplore-t-il. « Il est de la responsabilité de l’avocat de ne pas attiser les haines. La liberté de plaidoirie se limite au délit commis en plaidant à l’incitation à la haine raciale, en approuvant un acte antisémite. La frontière est très diffuse avec ce qu’a plaidé ici la défense ».

Pour Vincent Lurquin, il est urgent de tirer les leçons du procès avec le monde judiciaire, politique et médiatique, pour voir aussi comment on gère la déradicalisation. « Le problème ne sera pas résolu avec le jugement », relève-t-il. « Comme l’expliquait le psychologue Serge Garcet, lorsqu’à partir d’une plasticine noire et d’une plasticine blanche, on obtient une plasticine grise, il est impossible de revenir en arrière, à moins que l’on présente à la personne radicalisée de nouvelles couleurs, de nouvelles représentations, avec un nouveau sens ». Et à moins que le radicalisé reconnaisse la responsabilité de ses actes, ce que Mehdi Nemmouche n’a jamais fait. « Cela démontre toujours sa dangerosité », estime Vincent Lurquin.

Pour ce procès jugé « historique », « il aurait été nécessaire de prendre des mesures tout aussi historiques, en jugeant l’affaire devant un tribunal international », conclut l'avocat qui plaide aussi à la CPI, chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d’agression et de crime de guerre, à laquelle il recommande d’ajouter les crimes terroristes, « qui n’ont pas de frontières », insiste-t-il. « Cela se passerait en dehors de la pression du pays concerné, en bénéficiant aux victimes comme aux accusés. Cela aurait peut-être aussi permis de trouver d’autres connexions, puisqu’il semble que Mehdi Nemmouche ne soit pas le loup solitaire que l’on pensait. On pourra toujours se demander : aurait-on pu éviter les attentats de Bruxelles s’il avait parlé ? ».


 
 

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  • Par Hugues CREPIN - 7/03/2019 - 20:07

    Voilà, l'honneur est sauf pour la justice belge. Il a été possible une plaidoirie extrême mais l'antisémitisme n'a pas gagné pour autant.