Interview

Manuel Valls : "Ce n'est pas facile de dire que nous sommes en guerre"

Mardi 3 avril 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°880 (1020)

Premier ministre français entre mars 2014 et décembre 2016, Manuel Valls a été directement confronté aux attentats djihadistes qui ont frappé la France en 2015. Intervenant au colloque « Le terrorisme : Sommes-nous en guerre ? » organisé le 9 mars 2018 au War Museum à Bastogne, il nous a consacré cet entretien exceptionnel.

Manuel Valls

Pourquoi est-ce si difficile de parler de guerre lorsqu’on évoque le terrorisme djihadiste ?

En Europe occidentale, nous avons vécu dans la paix depuis presque 70 ans. A l’échelle de l’Histoire, c’est considérable. C’est la grande différence avec la société israélienne où les garçons et les filles accomplissent un service militaire de plusieurs années. Face à l’hostilité de l’environnement, les Israéliens ont conscience d’être un peuple en arme, même s’ils ont envie de sortir de cette situation. Ce n’est pas le cas en France ni en Belgique. Ce n’est pas facile de dire que nous sommes en guerre. Cela fait de vous le messager de mauvaises nouvelles. J’en sais quelque chose, car j’ai assumé ce rôle quand j’étais Premier ministre. Les intellectuels, les experts et les responsables politiques doivent éclairer l’opinion sur la complexité de la situation, tout en combattant le terrorisme avec les outils de l’Etat de droit et en préservant la démocratie et les libertés fondamentales. Tout cela nécessite une mobilisation idéologique, culturelle et politique. Cette mobilisation doit surtout nous permettre de vivre ensemble.

Comment expliquez-vous l’influence de la gauche radicale sur cette question, alors qu’elle est très faible sur l’échiquier politique ?

Une partie de la gauche radicale intellectuelle et politique considère que les musulmans sont les nouveaux damnés de la terre. Ce qui signifie qu’ils ne sont pas responsables en leur sein des groupes qui se livrent à des actes terroristes en raison des inégalités et des discriminations qu’ils subissent, du passé colonial de nos Etats européens et de leur soutien à des régimes arabes autoritaires. Cette manière de présenter les choses est terrible, car elle revient à enfermer les musulmans dans une forme de déterminisme et à les pousser dans les bras des islamistes. Avec son marxisme mal digéré, cette gauche radicale est à la recherche d’un substitut au prolétariat. Elle l’a trouvé dans la figure du musulman sur laquelle elle a jeté son dévolu. De la même manière qu’elle trouvait hier des excuses aux terroristes d’Action directe ou des Brigades rouges, aujourd’hui, elle reproduit cela avec les terroristes djihadistes. Or, dans nos démocraties, on ne peut admettre qu’au nom d’une opinion ou d’une idée, on puisse tuer des civils innocents et des représentants des forces de l’ordre.

En raison du poids de l’antisémitisme dans l’idéologie djihadiste, pensez-vous que la place des Juifs dans nos sociétés soit remise en cause en Europe ?

Cette question s’était déjà posée à la fin des années 1970 et au début des années 1980 à travers l’émergence du négationnisme. Elle est réapparue avec la seconde intifada au début des années 2000, lorsque le conflit israélo-palestinien s’est invité dans nos sociétés. Les actes antisémites se sont multipliés, mais ils ont été niés ou minimisés par cette gauche radicale dont nous parlions. Dès lors que cette parole ou ces actes antisémites ne sont pas le fruit de l’extrême droite, mais bien de personnes issues de l’immigration arabo-musulmane, cette gauche radicale éprouve toutes les difficultés à parler d’antisémitisme. A cet antisémitisme « au quotidien », il faut ajouter l’antisémitisme meurtrier de l’Etat islamique. Ce qui accroît le sentiment d’insécurité des Juifs d’Europe et pose à nouveau la question de leur place dans nos sociétés. C’est pourquoi je ne peux me résoudre au départ des Juifs d’Europe. Ce n’est pas du tout un slogan, je le répète, sans les Juifs de France, la France ne serait pas la France. Il en va de même pour tous les pays d’Europe. Si les Juifs quittent la France, la Belgique ou d’autres pays européens, ceux-ci vont perdre une partie de leur âme, précisément parce que le judaïsme fait partie de la culture européenne. Nos modes de civilisation ne doivent absolument pas perdre ce qu’ils sont. Si nous le perdons, alors nous n’avons plus les armes pour lutter contre le terrorisme djihadiste.


 
 

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  • Par Daniel Donner - 15/04/2018 - 11:49

    C'est bien joli de dire que les Juifs sont une partie de l'Europe et qu'ils ne doivent pas partir. Pour eviter leur depart il faut les defendre. Pas ignorer les attaques contre eux. Pas reagir comme ce maire de Malmo qui a dit aux Juifs, je ne peux vous defendre partez. Si les Juifs ne sont pas defendus, et qu'en plus on refuse de nommer la plaie qui les attaque, pourquoi ne partiraient-ils pas?