Analyse

Maduro et Erdogan, des similitudes troublantes

Mardi 7 août 2018 par Nicolas Zomersztajn

Le président turc Recep Erdogan s’est empressé d’affirmer son indéfectible soutien au président vénézuélien Nicolas Maduro suite à l’attentat manqué contre ce dernier. Ce soutien met en exergue des similitudes troublantes entre ces deux présidents, tant en ce qui concerne leurs conceptions du pouvoir que leur vision du monde.

Le président vénézuélien, Nicolas Maduro

Suite à la tentative d’attentat visant à tuer le président Maduro avec deux drones chargés d'explosif lors d'une cérémonie militaire organisée 4 août dernier dans le centre de Caracas, le président turc Recep Tayyip Erdogan a apporté au président du Venezuela un vibrant soutien.

Au cours d’un entretien téléphonique qu’il a eu avec Nicolas Maduro, le président Erdogan lui a adressé « ses meilleurs vœux à la suite de l'attaque », ont rapporté des sources présidentielles turques. Erdogan a aussi « exprimé ses meilleurs vœux de rétablissement aux soldats qui ont été blessés ».

Comment ne pas songer au putsch manqué de juillet 2016 contre le régime d’Erdogan ? Dans les deux cas, des doutes demeurent sur la véracité de ces projets manqués, une répression sans précédent s’abat sur l’opposition et une même rhétorique paranoïaque et complotiste est déployée. Cette tentative de putsch menée par un petit millier d’hommes, une cinquantaine de blindés et autant d’avions ne fut-elle pas qualifiée de « don de Dieu », par Erdogan : elle lui a offert l’occasion de s’assurer une mainmise encore plus implacable sur l’Etat et d’écraser toute opposition au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

Quelques mois après le putsch manqué de juillet 2016, le président Maduro s’est rendu en Turquie pour affirmer son soutien à Erdogan, mais aussi pour s’inspirer de la purge importante que ce dernier a mis en place après le putsch. « Le président Erdogan m’a raconté les détails et j’y vois maintenant plus clair », a déclaré le président vénézuélien à Caracas, mettant en garde ceux qui « tenteraient de violer le droit à la paix, la Constitution et de mener ce qui s’apparenterait à une attaque terroriste ou à un coup d’Etat ». Et de lancer une mise en garde qui prend tout son sens aujourd’hui : « Le président Erdogan ressemblerait à un enfant de chœur à côté de ce que je ferais avec le peuple, avec les Forces armées et avec les institutions démocratiques du pays » !

Les adversaires politiques du président vénézuélien ont rapidement émis des doutes quant à la véracité de « l’attentat » mené contre Nicolas Maduro. L’opposition redoute en effet que le régime ne profite de cet incident pour intensifier la répression à son encontre. Il est vrai que le président vénézuélien raconte depuis des années qu’il a été victime d’au moins 20 coups d’Etat et d’attentats. Loin d’en être affaibli, son régime en ressort à chaque fois renforcé et la répression de l’opposition ne cesse de croître.

Les adversaires vénézuéliens de Maduro estiment que cet incident est en réalité un « prétexte qui pourrait permettre au gouvernement d’arrêter les déserteurs qui sont de plus en plus nombreux au Venezuela », explique Anthony Faiola, responsable du bureau du Washington Post pour l’Amérique latine. Une manière également de « détourner l’attention de la population de la crise économique, responsable d’une […] malnutrition grandissante et de maladies que les hôpitaux ne sont plus capables de soigner faute de médicaments », ajoute Anthony Failoa.

Selon le syndicat des travailleurs de la presse vénézuélien, 17 journalistes, présents lors du défilé militaire, samedi, ont été arrêtés et interrogés pendant plusieurs heures au cours du week-end. Certains se seraient vu confisquer leurs caméras.

Nicolas Maduro et Recep Erdogan sont devenus de plus en plus proches ces derniers temps alors que les relations de la Turquie avec les puissances occidentales se sont détériorées et que le gouvernement bolivarien du Venezuela reste un adversaire des Etats-Unis. Maduro a assisté en juillet dernier à Ankara à l'investiture d’Erdogan pour un nouveau mandat présidentiel. Il l'a salué à cette occasion comme « un ami du Venezuela et un leader du nouveau monde multipolaire ».

Les deux hommes partagent effectivement une vision du monde complotiste où la main des Etats-Unis est derrière chacun de leurs opposants. Dans leurs discours enflammés, Maduro et Erdogan multiplient les invectives contre l’opposition en les assimilant à des putschistes (Erdogan) ou à des impérialistes (Maduro) à la solde de la CIA.

Mais les deux chefs d’Etat ne ménagent pas non plus les dirigeants occidentaux. Pris par l’ivresse de leur rhétorique, ils sont capables de les insulter en les tutoyant. « Tu as des pratiques nazies », avait lancé Erdogan à la Chancelière allemande Angela Merkel. Le président vénézuélien, quant à lui, avait accusé les gouvernements français et espagnol d'être « racistes », au lendemain des critiques du président français Emmanuel Macron et du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, estimant que les conditions d'organisation de l'élection présidentielle du 20 mai 2018 ne permettent pas « un scrutin juste et libre ».

Lorsque l’anti-américanisme s’exprime aussi virulemment, l’antisémitisme et l’hostilité radicale à Israël apparaissent rapidement. C’est aussi une des marques de fabrique de ces deux présidents.

On ne compte plus les sorties outrancières et souvent antisémites que le président turc adresse à Israël. Souvent accusé de mener un génocide des Palestiniens par le Reïs turc, Israël est sans cesse la cible d’Erdogan qui ne peut s’empêcher d’éructer des diatribes hostiles envers ce pays pour s’affirmer comme un grand leader musulman. En juillet dernier, le président turc a qualifié Israël d’Etat « le plus fasciste et raciste au monde ».

Du côté de Nicolas Maduro, la situation est un peu plus complexe. Bien que le régime bolivarien de Maduro ait exprimé à plusieurs reprises le désir d’établir des relations pleines et entières avec l’Etat d’Israël huit ans après l’expulsion de l’ambassadeur israélien accusé de fomenter un complot contre le Venezuela, la rhétorique antisémite est encore souvent employée pour détourner les critiques de la profonde crise financière connue par le pays et des accusations de corruption et pour réaffirmer la place du Venezuela dans le camp anti-impérialiste. Ainsi, en octobre 2015, Rafael Ramirez, l’ambassadeur du Venezuela auprès des Nations Unies, avait accusé Israël « d’essayer d’infliger une Solution finale aux Palestiniens en Cisjordanie ». 

Tareck El Aissami, le très controversé ministre vénézuélien de l'Industrie et de la Production nationale et ancien vice-président du Venezuela est également une source d’ambiguïtés pour les Juifs et Israël. Le nom d’El Aissami avait été cité dans de nombreux rapports comme intermédiaire entre l’Iran et l’Argentine dans les tentatives de dissimulation de la complicité de Téhéran dans l’attentat contre le centre juif AMIA de Buenos Aires en 1994. Une explosion qui avait tué 85 personnes et en avait blessé 300. Personne n’a encore été jugé pour cet attentat.

Le président vénézuélien a aussi été un hôte surprise, car non musulman, au Sommet des dirigeants islamiques organisé par Erdogan en décembre 2017 pour rejeter la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l'Etat d'Israël par les Etats-Unis.

Si les propos outranciers et parfois orduriers de ces deux présidents de démocratures apparaissent comme des sources d’inspiration pour certains milieux en manque de rhétoriques viriles et enflammées, la vigilance envers ces deux chefs d’Etat s’impose. Leurs obsessions souverainistes et leur rejet des valeurs démocratiques touchent la même sensibilité nationaliste et haineuse. Loin de favoriser l’avènement d’un monde multipolaire marqué par le respect des droits de l’homme, l’alliance et l’amitié entre les présidents Maduro et Erdogan ne font que renforcer des régimes appliquant à la lettre et sans se forcer la fameuse réplique que Joseph Goebbels lança à la tribune de la SDN en septembre 1933 : « Messieurs, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un Etat souverain. Tout ce qu’a dit cet individu ne nous regarde pas. Nous faisons ce que nous voulons de nos socialistes, de nos pacifistes et de nos Juifs, et nous n’avons à subir de contrôle ni de l’humanité ni de la SDN ».


 
 

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  • Par Matt - 8/08/2018 - 16:36

    Bon article, Erdogan a en effet pris exemple sur Hitler pour justifier sa dictature nationaliste et islamiste.Le fait qu'il accuse ironiquement Angela Merkel, et les israéliens d'être des fascistes est insupportable, d'autant qu'il organise le génocide des kurdes au Rojava, avec les néonazis de la milice des "Loup-Gris" d'autant plus qu'il soutient le Hamas.
    Quand à Maduro le corrompu, il n'est pas étonnant qu'il soit avec le dictateur Erdogan, la même paranoia anti-américaine, l'ultranationalisme, et l'antisémitisme.
    Par ailleurs le régime chaviste soutient activement le FPLP, qui a commis des attentats contre des écoles juives et des bus scolaires en Israel.