Camps de la mort polonais

"Une loi érigeant le négationnisme en loi"

Dimanche 4 Février 2018 par Nicolas Zomersztajn

Membre actif de la communauté juive de Varsovie, figure historique de Solidarność et une des plumes réputées du quotidien polonais de référence Gazeta Wyborcza, Konstanty Gebert porte un regard extrêmement critique sur l’adoption par le Parlement polonais de la loi punissant d’une peine de prison quiconque utilise les termes « Camps de la mort polonais ». Cet intellectuel juif polonais n’est pas non plus tendre avec l’attitude du gouvernement israélien.

 

Que pensez-vous de l’adoption par le Parlement polonais de loi criminalisant les termes « Camps de la mort polonais » ?

Konstanty Gebert : C’est la première loi européenne qui érige en loi le négationnisme, disait un dirigeant travailliste israélien. Il a raison. Cette loi n’a qu’un seul objectif : protéger le mythe de l’innocence collective polonaise Par ailleurs, cette loi a sapé tous les efforts accomplis depuis 30 ans par les différents gouvernements polonais qui se sont succédé pour confronter la Pologne à son passé. Le pire, c’est que cette politique de réécriture de l’histoire polonaise n’est pas le fait de la dictature communiste (1945-1989) mais bien d’un gouvernement démocratiquement élu d’un Etat membre de l’Union européenne.

Pourquoi le gouvernement tient tellement à cette loi ? K.G. : Ce n’est pas clair. Il n’y avait aucune nécessité d’aller dans cette direction. Je pense que la réponse se trouve du côté des conseillers auquel le gouvernement

fait appel pour traiter les matières juives. Ce n’est pas la première fois que le problème se pose. Sur le fond, ces conseillers ont sûrement soufflé à l’oreille des ministres que cela leur permettra de marquer des points auprès de l’opinion publique polonaise et que les Israéliens ne broncheront pas. Et effectivement, la popularité du gouvernement dominé par le PiS est élevée : sa côte de popularité est de 49%. Et sur la question du rapport aux Juifs, le gouvernement ne doit même pas faire face à un désaveu de l’opinion publique. On assiste depuis des mois à un festival de déclarations antisémites dans les médias. Ainsi, dans un débat télévisé, un participant a déclaré que « si les Juifs parlent de camps polonais, nous parlerons de camps juifs » !

Le problème, c’est que les Israéliens et les Américains ont virulemment critiqué le vote de ce projet de loi… K.G. : Le gouvernement israélien est évidemment le premier surpris d’autant plus qu’il a noué des liens très étroits avec le gouvernement polonais nationaliste conservateur. Jusqu’à présent, le gouvernement Netanyahou ne s’est pas indigné des nombreux excès de son homologue polonais qu’aucun gouvernement israélien précédant n’aurait toléré. Ce projet de loi sur la Shoah avait déjà été débattu il y a un an lorsqu’il avait été déposé au Parlement polonais. Mais après les polémiques qu’il avait suscitées, le calme est revenu et personne n’en a plus parlé. Les Israéliens ont probablement pensé que les Polonais prendraient conscience de la stupidité d’une telle loi. Et soudain, la semaine dernière, le gouvernement polonais s’est réveillé en relançant le processus d’adoption du projet de loi.

Est-ce la fin de l’idylle israélo-polonaise ? K.G. : Non. De part et d’autre, des tentatives pour limiter les dégâts de cette crise ont été entamées et se poursuivent. N’oublions pas que le Likoud et PiS sont des partis frères. Ce sont deux partis de démocratie ethnique du 19e siècle qui se comprennent à demi-mots. Partageant le nationalisme populiste européen, ces deux partis longtemps isolés se sont découvert des similitudes et des affinités profondes.

Comment a réagi la communauté juive de Pologne ? K.G. : Les dirigeants de la communauté juive polonaise avaient déjà protesté il y a un an. Ils avaient demandé de rencontrer le leader de PiS. Mais il les a ignorés purement et simplement. Ils ont encore protesté cette semaine mais le PiS a trouvé ses Juifs de service dans le chef de l’Association culturelle juive, une organisation juive créée par les autorités polonaises sous le régime communiste. Bref, le genre d’organisation faisant preuve d’une docilité extraordinaire ! Cette organisation juive soutient inconditionnellement le gouvernement PiS, y compris dans cette affaire de loi sur la Shoah. La petite communauté juive de Pologne est donc clairement coupée en deux.

Pourrait-on comprendre que les Polonais souhaitent honnêtement et de bonne foi qu’on cesse de dire « camp polonais » ? K.G. : Bien entendu. Cette demande est légitime et je comprends la frustration polonaise à laquelle je m’identifie. Ces camps de la mort ont été conçus, construits dirigés et gérés par les Allemands. Mais cette loi n’a rien à voir avec cela. Et en raison des circonstances dans lesquelles la question é été débattue, il me paraît difficile d’admettre que ceux qui réclament aujourd’hui l’interdiction de cette expression sous peine de prison soient guidés par la bonne foi. Ils veulent tout simplement sanctuariser légalement le mensonge historique de l’innocence polonaise dans l’extermination des Juifs de Pologne. Si la loi disait que l’usage de l’expression camp de la mort polonais dans le contexte de la Seconde guerre mondiale est puni si on ne se réfère pas à la localisation géographique, on pourrait porter un regard différent sur cette loi. Je trouverai cela excessif mais légitime malgré tout.

 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Salicru Cata - 7/02/2018 - 9:03

    Effectivement, cela crée une confusion et amalgame entre les deux points de vue. des collaboratuers du régime Nazi il y a en eu dans toute l'Europe, France, Croatie, Espagne, Belgique, etc.....Pologne etc...
    je porpose "camps de la mort Nazi en Pologne" puisque "NAZI" inclus des membres polonais aussi .....
    la polémique sur ce thème alimente le discours antisémite en Pologne, les polonais sont très fier de s'être battu contre les Nazis en 1939,

  • Par Lachman philippe - 8/02/2018 - 14:04

    De 1948 à 1958 j'ai habité à Varsovie.Nous avons quitté comme d'autres juifs, la Pologne pour cause d'antisémitisme virulent.J'ai juré de ne plus jamais y remettre les pieds.Dans les années 80 nous étions nombreux à Cologne pour manifester contre la résurgeance du nazisme.Allons nombreux à Varsovie pour dire aux polonais l'infamie de cette loi.On verra alors s'ils nous mettent en prison.Ne laissons pas la diplomatie régler ce problème!
    Bien à vous
    Philippe Lachman