L'édito

La libération entre guillemets d'Auschwitz

Mardi 4 Février 2020 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1058

Dans la tradition juive, la cérémonie de mariage se termine lorsque le marié brise le verre de vin ayant servi pour la bénédiction. Cet acte doit rappeler la destruction du Temple de Jérusalem. Même dans les moments les plus joyeux, nous ne pouvons oublier les épreuves les plus douloureuses de notre histoire.

Lorsque nous avons entamé à la fin du mois de janvier l'année du 60e anniversaire du CCLJ, la symbolique juive du verre brisé était également présente. Au même moment se déroulait la commémoration du 75e anniversaire de la « libération » d’Auschwitz. Ainsi, lorsque nous célébrons dans la joie le 60e anniversaire d’un centre synonyme de vie juive, nous nous souvenons aussi d’une des plus grandes tragédies du peuple juif.

Comment pourrions-nous oublier ? Qu’ils aient été déportés, résistants ou enfants cachés, les fondateurs du CCLJ sont tous des rescapés de la Shoah. Par ailleurs, la mémoire de cette tragédie accompagne notre centre depuis sa création. Les plus grands historiens spécialistes de ce génocide ainsi que de nombreux témoins se sont succédé à la tribune du CCLJ pour dire la réalité de la Shoah.

Alors que les commémorations de ce 75e anniversaire ont pris la forme d’un imposant rendez-vous politico-médiatique, il convient de rappeler que le terme de « libération » d’Auschwitz est impropre, tout simplement parce que les Soviétiques n’ont rien libéré du tout. Le 27 janvier 1945, les soldats de la 322e division du Premier Front ukrainien tombent par hasard sur un site évacué par les Allemands plusieurs jours auparavant, où ne croupissent que 7.000 prisonniers mourant de faim. Ce chiffre n’est rien au regard des 1,1 million de personnes qui y ont été exterminées, parmi lesquels plus de 960.000 Juifs.

« En arrivant à Auschwitz, les Soviétiques ont trouvé un immense cimetière », se souvient Primo Lévy dans Si c’est un homme. Dans ce livre, il consacre une trentaine de pages à l’épilogue insupportable de l’évacuation d’Auschwitz-Birkenau qui s’étend du 18 au 19 janvier 1945. Pendant ces deux jours, environ 60.000 détenus sont contraints d’entamer la « marche de la mort » vers l’Ouest. Le long des routes, de nombreux détenus meurent de froid, de faim et d’épuisement. Mais surtout, la multiplication des exécutions sommaires donne à cette ultime épreuve une dimension barbare.

Cette mise au point sémantique nous ramène à une réalité glaçante que feignent d’ignorer les chefs d’Etats des nations alliées présents lors des commémorations du 75e anniversaire : aucune armée (ni les forces anglo-américaines ni celles de l’Union soviétique) n’a livré le moindre combat pour libérer les centres d'extermination nazis. Les Juifs d'Europe étaient livrés à leur propre sort. La priorité des alliés était de vaincre l’Allemagne. Après avoir pris connaissance de l’extermination des Juifs, ils n’ont jamais changé l’ordre des priorités, et ce même lorsque Auschwitz-Birkenau se trouve dans le rayon d’action des bombardiers soviétiques et britanniques. Ni la voie ferrée reliant Budapest à Auschwitz-Birkenau et servant à la déportation des Juifs hongrois ni les chambres à gaz ne seront bombardées. Ce refus obstiné des alliés de sauver la dernière communauté juive d’Europe encore intacte est considéré par Annette Wieviorka, historienne française spécialiste d’Auschwitz, comme « une faillite morale » alors qu’ils mettent fin à la barbarie nazie.

Au lieu de prononcer des discours sur le mal absolu ou d’instrumentaliser ces commémorations pour réécrire une histoire patriotique et glorieuse, comme en témoignent les passes d’armes musclées entre les présidents russe et polonais, il est grand temps de respecter l’injonction d’Annette Wieviorka de « rendre Auschwitz à l’Histoire » en évoquant notamment les portes qui se ferment devant les Juifs dès 1938 et leur abandon lorsque l’extermination est en cours et connue des alliés.  


 

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  • Par Alain B. - 12/02/2020 - 5:59

    "... les Soviétiques n’ont rien libéré du tout..." ???

    Le 27/1/1945, autour des camps Auschwitz I, II et III, 231 soldats de la 322ème division de fusilier de l'armée Rouge ont trouvé la mort.
    De plus, apres la libération du camp, le traitement des ex prisoniers par les service de santé a été exemplaire.
    En a temoigné un prisonier libéré, mon père déporté par le 11eme convoi.
    SVP ne changez pas le passé pour accomoder vos idées.