Liban : la souveraineté retrouvée ?

Mardi 22 mars 2005 par Denis Charbit

 

Le compte à rebours est lancé : le maintien de la présence syrienne au Liban est l'affaire de quelques semaines ou de quelques mois. Il faut en tout cas le souhaiter. Bachar El-Assad essaiera de louvoyer, pour surseoir à cette fin proclamée et réclamée unaniment au Liban, dans le monde arabe, à l'ONU comme dans la communauté internationale. Mais le sort en est jeté : l'occupation syrienne au Liban n'a que trop duré.

Il est peut-être prématuré de crier victoire. Mais on ne saurait s'obliger à dissimuler notre satisfaction démocratique. Il y a là de belles leçons à méditer, qui concernent l'humanité toute entière, mais aussi le monde arabe, les Palestiniens et même Israël. Il y a dans la détermination des Libanais à réclamer le départ des soldats syriens quelque chose qui force le respect : un peuple peut être muselé, domestiqué, on peut lui signifier qu'il lui faut se résigner au statu quo. Un jour, tous ces avertissements s'effondrent, toutes ces mises en garde s'écroulent, à la surprise des acteurs eux-mêmes qui ont déclenché leur action sans être sûrs de gagner. Il y a là de quoi réfléchir sur le changement en politique. On s'est trop habitué à croire à la passivité et à la démobilisation des masses. Le soulèvement libanais illustre les limites de la force : l'excès de violence -en l'occurrence l'assassinat du leader de l'opposition, Rafic Hariri, qui a tenu tête aux Syriens après avoir longtemps pactisé avec eux- n'a pas payé. Ce qui se passe au Liban est un encouragement pour tous ceux qui se soucient de la démocratie dans le monde arabe. On a beau nous dire qu'il y a, ou plutôt qu'il y aurait incompatibilité historique, idéologique, culturelle, structurelle, entre la démocratie et le monde arabo-musulman -et ce tant que l'islam, à l'instar du judaïsme et du christianisme, ne procède pas à son aggiornamento- force est de constater que la démocratie n'est pas radicalement étrangère à la culture et à la mentalité arabes. Il convient de nuancer la thèse d'Huntington sur le «choc des civilisations» : autrement dit, le combat n'est pas exclusivement celui de l'Occident contre l'islam radical; la confrontation existe aussi à l'intérieur du monde arabo-musulman. Après tout, le Liban n'a rien à apprendre en démocratie qu'elle ne pratique déjà : des élections s'y déroulent régulièrement, il y a un Parlement, et l'opposition peut s'y exprimer. Seulement voilà, le Liban n'était pas libre. Le gouvernement du peuple par le peuple, ce n'est pas seulement la liberté de désigner ses représentants. Si la démocratie vise à instaurer et à garantir l'ordre public, il y a, à l'origine, comme un avertissement donné à tous les gouvernements élus : le droit à la rébellion, le droit à l'insoumission, que ce soit contre une loi scélérate, contre la corruption, contre la violence d'Etat ou contre un injustifiable statu quo. C'est ce droit-là que les Libanais exercent aujourd'hui.

Affaiblissement syrien

L'attitude officielle, comme celle de l'opinion publique israélienne, témoigne globalement d'une grande satisfaction : en terme d'intérêt et de raison d'Etat, on se félicite, sur un plan purement tactique, de voir l'adversaire s'empêtrer, s'enliser, dans ses contradictions. Pour être franc, on se réjouit de voir Assad transpirer; d'être contraint de plier armes et bagages, et d'admettre que l'évidence de la présence syrienne ne présente plus justement cette évidence initiale. De manière plus stratégique, à moyen et long terme, on estime en Israël qu'un Liban enfin libre et souverain ne peut être qu'une bonne chose. Délivré de la tutelle syrienne, le Liban sera amené à redéfinir ses intérêts et ses priorités, lesquelles sont axés sur le développement économique, la reconstruction, le bien-être des Libanais : à plus ou moins brève échéance, le gouvernement libanais ne pourra que souhaiter normaliser les relations avec son voisin israélien. Il n'y a plus, après tout, de contentieux majeur, et notamment territorial, entre les deux pays. De telle sorte que les chances d'un traité de paix signé de jure, ou d'une normalisation de facto, sont aujourd'hui plausibles, crédibles, possibles. Le type de relations diplomatiques et économiques qui existe avec l'Egypte et la Jordanie pourrait bien être instauré avec le Liban. Il y a, n'en doutons pas, de part et d'autre, des hommes d'affaires, des investisseurs qui ne demandent pas mieux qu'à donner un coup de pouce à l'ouverture de relations économiques israélo-libanaises, et notamment touristiques. Plus fondamentalement, on est convaincu que deux démocraties ne se font pas la guerre, et qu'un Liban indépendant se rendrait à l'évidence de cette loi. Toutefois, on sait bien que le problème libanais pour Israël ne se résume pas à la présence syrienne. D'ores et déjà, Israël réclame le départ simultané des gardiens de la révolution iraniens qui ont constitué un facteur d'instabilité et d'insécurité pour Israël et une atteinte à la souveraineté libanaise. Leur maintien affecterait considérablement la capacité de l'armée libanaise d'assumer ses prérogatives. Reste enfin, last but not least, le problème du Hezbollah. Comme ses militants sont des ressortissants libanais, il est donc inconcevable d'imaginer qu'ils partiraient dans les fourgons syriens. Il est probable, mais non certain, qu'une fois débarassé de l'occupation syrienne, un gouvernement libanais réclame, comme il sied à un Etat souverain, que l'armée soit l'organe exclusif chargé de veiller à la sécurité du territoire libanais, la structure une et indivisible, et qu'à cet égard, le Hezbollah se défasse de ses moyens militaires.

Un heureux précédent

La crise libanaise a deux effet sous-jacents dans le débat politique israélien intérieur qui tiennent aux analogies que l'on établit, peu ou prou, avec ce qui se passe au Liban. A l'extrême droite, on rêve de voir se dessiner une évolution à la libanaise : quand un gouvernement défie toute morale politique élémentaire -là-bas, un assassinat, chez nous l'expulsion des Juifs de leur résidence- le peuple est en droit de se soulever par tous les moyens, il en a même le devoir. Assurément, à ceci près qu'il n'est pas en Israël de majorité pour penser ainsi et agir de la sorte. Et nul besoin d'invoquer la majorité politique, gouvernementale et parlementaire, qui a approuvé le plan Sharon; nul besoin de se dissimuler derrière la légalité indéniable du processus. La légitimité est du côté du gouvernement et de la Knesset, non seulement parce qu'ils ont été démocratiquement élus et désignés, mais parce que la majorité des Israéliens approuve leur action concernant la bande de Gaza, avec ou sans référendum. A preuve du contraire, le peuple ne suit pas ceux qui le pressent de se soulever contre le démantèlement des implantations. C'est un fait, et tant qu'il persiste, les protestations menées par l'extrême droite ne pourront prétendre disposer de la légitimité que procure le droit à la rébellion. Il y a, côté gauche, une autre leçon que l'on entend dégager de la situation au Liban : depuis mai 2000, Israël a tiré parti de l'occupation syrienne pour faire diversion sur l'occupation israélienne. Et l'on peut s'attendre effectivement à une pression diplomatique renouvelée : pourquoi les Syriens, après les Irakiens, se voient-ils intimer l'ordre de respecter les résolutions internationales et s'exécutent, de gré ou de force, devant la pression intérieure, régionale et internationale, alors que ce n'est pas le cas pour Israël? Or, de la même manière que la fin de l'occupation israélienne au Liban a eu ses effets sur la fin de l'occupation syrienne, il n'est pas exclu d'imaginer que cette dernière, si elle a effectivement lieu, n'ait aussi ses effets, en retour, sur l'occupation israélienne en Cisjordanie. Les situations historiques, nous dira-t-on, ne sont pas comparables, excepté le fait qu'il y a dans les trois cas une présence militaire unaniment rejetée, respectivement par les habitants du Sud-Liban, du Liban et de la Cisjordanie. Une population qui réclame le départ d'une présence militaire étrangère a raison de se révolter. Les occupations militaires ne peuvent être que temporaires. Tôt ou tard, elles s'écroulent. Leur légitimité initiale ne dure pas. Les Palestiniens peuvent aussi en tirer une leçon. Les Libanais se sont montrés à la fois efficaces et vertueux : ils n'ont pas pu ou voulu bouter les Syriens hors du Liban par la violence - légitime contre les soldats syriens, illégitime contre des civils syriens au Liban, voire en Syrie. Abou Mazen aurait de bonnes raisons d'ériger le cas libanais en exemple : sans bombes humaines, les Libanais pourraient bien parvenir à leurs fins et obtenir ce qu'ils réclament : la liberté.


 
 

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