Belgique/Mémoire

Des lendemains qui chantent

Mardi 6 avril 2010 par Nicolas Zomersztajn

 

Dès 1944, un mouvement juif rassemblant des anciens résistants et des enfants cachés expérimente une forme originale d’adhésion au communisme en menant conjointement la reconstruction de la communauté juive de Bruxelles et la poursuite d’un engagement révolutionnaire intense. Une période inédite dont il reste surtout de la nostalgie.

Après la guerre, vivant dans l’engouement de la politique soviétique, des Juifs de Belgique, jeunes et moins jeunes, chantent la paix, la solidarité et l’amitié entre les peuples dans un mouvement communiste authentiquement juif. Solidarité juive et son mouvement de jeunesse l’Union sportive des jeunes Juifs (USJJ) sont leur point d’ancrage. Ce courant de sympathie pour l’URSS n’apparaît pas soudainement, il s’inscrit dans une continuité même si la guerre renforce considérablement le prestige des Soviétiques dans les milieux juifs. Si Solidarité juive rassemble des militants communistes juifs liés à la direction du Parti communiste (PC) et apparaît clairement comme une organisation de masse censée encadrer la population juive, sa dimension communautaire est frappante. Alain Lapiower, auteur de Libres enfants du Ghetto (éditions Points Critiques), insiste sur cette particularité : « Une majorité de gens sont attirés par l’atmosphère communautaire bouillonnante qui y règne. De 1945 à 1955, Solidarité juive vit un âge d’or sur les retombées du passé immédiat, et le succès de l’USJJ y est lié ». Dans ce milieu, les Juifs peuvent participer à toute une série d’activités sociales et culturelles. « Le bal organisé par Solidarité juive rencontre un vif succès » poursuit Alain Lapiower. « Ses colonies de vacances à la Villa Johanna de Middelkerke sont dynamiques, et de nombreux enfants de la communauté juive les ont fréquentées jusqu’à la fin des années 60. Cette organisation prosoviétique devient donc un espace de reconstruction et un lieu de sociabilité de la communauté juive à Bruxelles ».

Un ancrage juif L’USJJ jouit également d’une forte popularité. « L’USJJ est un mouvement d’adolescents qui répond à la demande de socialisation collective qu’on retrouve dans tous les mouvements de jeunesse juifs de l’époque », fait remarquer Henri Goldman, rédacteur en chef de Politique et ancien de l’USJJ. Ses membres cherchent à expérimenter une vie collective selon les valeurs communistes. Sortant d’une épreuve très dure, pour la plupart enfants cachés et orphelins, ces jeunes Juifs ont besoin d’un espace de chaleur où ils peuvent se reconstruire tout en restant attachés à leur idéologie. Maurice Lederhandler, dit Moïshe Pomp, exprime bien cette nécessité : « Je n’aurais pas rejoint un mouvement non juif. C’était important d’être entre nous après ce que nous avions vécu en tant que Juifs. C’était comme ma première famille après la guerre. Heureusement que l’USJJ existait. Sinon je n’aurais pas pu me reconstruire personnellement. Ce mouvement m’a apporté le soutien moral dont j’avais besoin ». Seuls et isolés, ces jeunes peuvent difficilement affronter les difficultés liées aux conséquences de la Shoah. « D’autre part, ils sont étrangers », insiste Henri Goldman. « Ils ne possèdent pas toutes les armes pour entrer immédiatement dans les organisations de la “rue belge” ». C’est plus fort qu’eux, ils veulent se retrouver entre Juifs même si le PC a du mal à accepter l’existence de cette association juive communiste. A partir de 1950, on demande aux plus âgés de rejoindre définitivement les grandes organisations du Parti. Beaucoup de Juifs s’y opposent. « Ce refus exprime toutes les contradictions de cet engagement communiste », estime Henri Goldman. « Ils sont universalistes jusqu’au bout des ongles mais dès qu’ils ne sont plus entre eux, ils sont malheureux. Ils veulent tout simplement conserver un ancrage juif ». Le point de paroxysme de cette contradiction est atteint en 1948 lors de la Guerre d’Indépendance d’Israël. L’URSS soutient Israël et le PC autorise l’USJJ à envoyer un petit contingent de combattants juifs dans les rangs du Palmach. Cette brève lune de miel entre le sionisme et le communisme permettra à de nombreux jeunes de l’USJJ de combiner deux engagements contradictoires et en tension. L’antisémitisme stalinien et le soulèvement de Budapest provoquent des fissures qui entament la foi de nombreux membres de Solidarité juive et de l’USJJ. Le cœur n’y est plus, d’autant que le PC exige sans cesse la dissolution des sections de l’USJJ. Plusieurs générations ont alors des évolutions divergentes. Chacun essaye de maintenir le patrimoine judéo-communiste dans un contexte politique tout à fait différent. Certains ont trouvé une voie de sortie dans l’opposition au stalinisme et à l’URSS. On les retrouve maoïstes ou trotskystes. L’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) sera bien souvent leur point de chute. Les autres créent le CCLJ où ses fondateurs ont maintenu la sociabilité juive à travers une identification à Israël. La religion du socialisme réel de l’URSS est remplacée par Israël. C’est cela ou se perdre.

Transmission impossible Aujourd’hui, on retrouve également la centralité d’Israël à l’UPJB, même si ses membres le contestent : « Les pieds en Belgique et la tête en Israël. L’UPJB s’oppose à la politique d’Israël mais ce pays est paradoxalement le fil conducteur de ses activités et de son mensuel », observe l’historien Maxime Steinberg, lui-même ancien de l’USJJ. « Les parents ou les grands frères avaient des assises solides dans la yiddishkeit mais leurs enfants, les enfants perdus de ce yiddishland révolutionnaire, évoluent dans une époque où il n’y a plus de révolution. Ils recherchent des substituts de révolution en défendant un certain humanisme en diaspora et en Israël. Manifestement, on est à la recherche désespérée du grand frère ou du père ». Que reste-t-il de cette histoire exceptionnelle ? « C’est difficile à dire car cela pose le problème d’une transmission impossible », répond Alain Lapiower. « C’est toute une époque et tout un monde qui n’existent plus. Il reste les chants mais il faut admettre que les plus jeunes ne les connaissent pas ». Quand il ne reste plus rien de tangible, il y a encore la nostalgie pour une certaine époque, ou plutôt pour une manière originale de vivre sa judéité. Ayant passé à la fin des années 40 ses vacances dans les colonies de Solidarité juive à Middelkerke, l’écrivain français Jean-Claude Grumberg exprime bien cette nostalgie : « Ce ne sont pas les lendemains qui chantent ni l’avenir radieux que je regrette; je n’ai de nostalgie que pour cette époque où je pouvais y croire. Cette bannière internationaliste de la judéité a disparu presque sans laisser de traces, comme le communisme d’ailleurs. Comme si un continent avait disparu d’un seul coup ».

Chansons d’hier et d’espoir Bruxelles, 9 mars, 20h30. Ce soir-là, France 2 consacre une soirée entière à la rafle du Vel d’Hiv à l’occasion de la sortie du film La Rafle. Beaucoup de Juifs regardent cette émission. Pourtant une poignée d’entre eux ont décidé de braver le froid et de venir au CCLJ pour chanter. Les chansons qu’ils interprètent en groupe appartiennent au répertoire de leur jeunesse passée à l’USJJ. « Le Chant des marais », « Bandiera rossa », « Le Temps des cerises », « Bella ciao », « La Jeune garde »… « Cela fait plaisir de chanter à nouveau ces chansons. C’est toute ma jeunesse à l’USJJ. Nous avions foi en l’idéal communiste », confie Bella. Ce n’est pas Maurice qui la contredira : « J’y croyais dur comme fer à l’époque. Il n’y avait pas que l’effet d’entraînement des copains. Nous croyions ce que nous chantions. Aujourd’hui, c’est différent, je n’en crois plus un mot ». Le communisme et l’idéal d’une société sans classe suffisaient-ils à rassembler des adolescents juifs ? « Non », s’élève Bella. « L’idéologie toute seule, cela ne marche pas. Nous étions heureux de nous retrouver entre Yidn ». Cette combinaison unique d’engagement politique et de sociabilité communautaire est peut-être la clé du succès de l’USJJ entre 1945 et 1950. « Sous l’influence d’enfants cachés plus âgés que moi qui avaient déjà fréquenté des mouvements de jeunesse juifs communistes comme le YASK, j’ai atterri à l’USJJ en 1945. J’y ai retrouvé une famille. On ne s’imagine pas à quel point l’ambiance y était fraternelle », se souvient Henri. Accompagnés d’André Reinitz à l’accordéon et de Jacques Dunkelman à la guitare, ils chantent dans la gaité. « Les paroles de certaines chansons sont tellement belles », insiste Suss. « C’était la révolution et l’espoir d’un monde meilleur. Aujourd’hui, on n’a pas réussi à remplacer cette idéologie par une autre. Mais on a constaté une chose importante : sans liberté, rien ne se bâtit. On ne construit pas sur l’oppression. Cela ne peut pas marcher ». Comme l’indique le chansonnier confectionné par Benjamin Beeckmans pour cette soirée, ils ont chanté ensemble, « avec un peu de nostalgie et beaucoup de convivialité… ». Nostalgie d’une époque où l’on aurait voulu croire qu’après la Shoah, on assisterait à l’avènement d’une société juste et fraternelle.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Gigi Grigorieff - 25/05/2013 - 6:36

    Je vis maintenant aux Etats Unis, et fais partie des enfants de la " deuxieme generation" qui a chante ces chansons sans trop comprendre, vu qu'on avait de 6 a 12 ans, mais la qualite d'amitie etait tout aussi chaleureuse! Si par chance, mes anciens copains voient mon message, please, reponde moi! Ca me ferait super plaisir.

  • Par Sylvain Ratovitch - 25/04/2016 - 10:15

    Bonjour,
    Je partais en colonie de vacances a Faulx les Tombes et a Middelkerke.
    Existent ils des references concernant Solidarite Juive? Est ce une organisation qui existe encore?

  • Par Gigi Grigorieff - 17/02/2017 - 14:53

    À la recherche du temps de Middelkerke, la maison du bonheur et les amitiés de ces années là. Je vis aux États Unis depuis plus de 30 ans

  • Par mardoche - 17/02/2017 - 21:46

    Je suis scandalisé que votre forum laisse la parole à des ennemis d'Israël.Il est temps qu'un cordon sanitaire se fasse autour de ces renégats de l'UPJB.Tenant compte de ce qui précède, je ne participerai plus à aucune activité du CCLJ tant que vous ne vous positionnerez pas clairement vis-à-vis de ce groupuscule de la communauté.Marc