Colloque Fraternité 2016

Laïcité : seul rempart contre les extrémismes ?

Dimanche 4 décembre 2016 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°852

Cadre législatif permettant à chaque citoyen de vivre selon ses convictions sans qu’aucune religion n’impose ses normes à l’ensemble de la société, la laïcité est considérée comme un rempart contre les intégrismes. Rempart fragile en raison des assauts répétés qu’elle subit de la part des intégristes religieux, la laïcité demeure toutefois la meilleure garantie du vivre-ensemble. Une problématique qui sera abordée à l’occasion de l’édition 2016 de « Fraternité » ce mercredi 7 décembre 2016 à 20h30 au Centre culturel Jacques Franck.

 
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    En tant que mode d’organisation de la société, la laïcité affirme la liberté de conscience et garantit la liberté de culte. Ce cadre juridique a également permis à nos sociétés d’organiser pacifiquement la cohabitation des religions. C’est ce qui a amené de nombreux observateurs à considérer la laïcité comme un rempart contre les extrémismes. « C’est une vision trop optimiste, car les mouvements extrémistes religieux se structurent contre la laïcité et les principes universels sur lesquels elle se fonde », nuance Firouzeh Nahavandi, sociologue d’origine iranienne et professeur à l’ULB, intervenant dans le colloque « Fraternité » du 7 décembre dernier. « Loin d’être un rempart contre les extrémistes, la laïcité est plutôt leur cible privilégiée. Et cet assaut contre la laïcité peut prendre des formes très sournoises, dans la mesure où beaucoup de mouvements extrémistes instrumentent tous les outils de la laïcité pour mieux la combattre et la vider de son sens ».

    Pacifier la cité

    Les extrémistes religieux n’ont donc pas abandonné toute velléité de domination. Si la laïcité souhaite apparaître comme un véritable rempart contre les extrémismes, elle ne peut donc être réduite ni à la neutralité ni à la tolérance. « La laïcité, plutôt que la neutralité ou la tolérance, promeut le débat, le choc des idées, le libre examen, la liberté de conscience et d’expression », souligne Henri Bartholomeeusen, président du Centre d’action laïque (CAL), lui aussi invité au colloque. « Plutôt que l’irénisme ou le conformisme social, la laïcité permet l’émancipation des citoyens dans un régime de libertés. En ce sens, elle constitue un obstacle aux simplismes réducteurs à la base des postures radicales et extrémistes ».

    Si la laïcité a le mérite de pacifier la Cité et de permettre à chacun de pratiquer ou non son culte, comment expliquer que nombre de nos concitoyens musulmans se sentent mal à l’aise face à la laïcité ? « Dans le monde musulman, il y a eu très tôt une méfiance marquée à l’égard de cette laïcité qui semblait ne promouvoir que l’athéisme et était perçue comme le “produit d’exportation” de l’Europe colonisatrice », explique Henri Bartholomeeusen. « L’établissement de régimes se revendiquant de la laïcité et de la modernité a également contribué à développer cette image négative chez des religieux dépités de perdre leurs prébendes, leurs privilèges et leur pouvoir. C’est le cas, typiquement, de la Turquie d’Atatürk dans les années 1920 et suivantes. Cela permet de comprendre pourquoi la laïcité a souffert d’emblée d’une mauvaise presse auprès de nombreux musulmans ».

    Ces pays ont pourtant tous accédé à l’indépendance et de nombreux musulmans vivent en Europe depuis plusieurs générations. Ces changements n’ont toutefois pas dissipé le malaise. « Aujourd’hui, la laïcité reste mal comprise et est perçue comme le principe des “sans-dieu”, ce qui est souvent l’équivalent, chez des personnes dont la culture est imprégnée de religion, de “sans moralité” », reconnaît Henri Bartholomeeusen. « C’est donc essentiellement une question de malentendu. Mais l’inquiétude n’est pas totalement infondée lorsque, en particulier ces dernières années, le mot “laïcité” est récupéré par des mouvements de droite dure, voire d’extrême droite, comme porte-drapeau d’une idéologie raciste, suprématiste, anti-immigration. C’est le cas, par exemple, du Front national de Marine Le Pen. A cela s’ajoute le fait que certains religieux musulmans (plus exactement islamistes) entretiennent volontairement la confusion et désignent les laïques comme des ennemis. En l’absence d’une clarification du concept par les laïques eux-mêmes, la suspicion fleurit ».

    Au-delà du malentendu et des maladresses, l’activisme soutenu des fondamentalistes musulmans n’est pas non plus étranger à cette méfiance. « En Europe, les musulmans sont travaillés par des groupes intégristes », observe Firouzeh Nahavandi. « Il y a d’une part, un militantisme islamiste appelant à des changements politiques et d’autre part, des groupes salafistes traditionalistes prônant une interprétation archaïque de l’islam. Cette dernière vision de l’islam est majoritaire. Si elle n’appelle pas à des changements politiques, elle enferme les musulmans dans l’ignorance et dans une religiosité d’un autre âge. Et ce discours ne touche pas seulement des personnes âgées ; de jeunes musulmans y sont sensibles ».

    Laïcité sans qualificatif

    Pour surmonter cette difficulté à convaincre les musulmans que la laïcité n’a pas été conçue comme un instrument destiné à les empêcher de pratiquer leur culte, voire de les stigmatiser, des intellectuels et des responsables politiques ont imaginé de nouvelles formulations, telles que « laïcité ouverte » ou « laïcité positive », censées apaiser le débat. D’autres, résolument hostiles à la laïcité, ont également adopté cette stratégie consistant à adjoindre un qualificatif au terme laïcité, afin de le vider de sa substance. « Certains ont pensé pouvoir faire une distinction entre deux types de laïcité : une “laïcité ouverte” et une “laïcité fermée”, la bonne et la mauvaise », fait remarquer Henri Bartholomeeusen. « La “laïcité ouverte”, qui interdirait de critiquer l’opinion de son voisin, confond “laïcité” et “politiquement correct” et empêche de vrais débats d’idées au motif qu’ils risquent de porter atteinte à la dignité de l’individu dont on critique éventuellement la pratique, la foi ou la religion. Dès l’instant où nous ferions du respect de la foi et du sacré d’autrui une question de dignité humaine, nous porterions aussi atteinte à la liberté d’expression. Au fond, lorsqu’il s’agit de fragiliser un droit fondamental, il n’y a qu’un seul moyen efficace, éprouvé : lui opposer un autre droit fondamental ». C’est la raison pour laquelle le président du CAL juge inadéquat le recours à ce concept de « laïcité ouverte » qui ne fait qu’annihiler tout simplement le concept même de laïcité.

    De manière générale, l’idée d’une « laïcité inclusive » laisse autant perplexes les tenants de la laïcité. « Quant à une prétendue distinction entre “laïcité inclusive” et “exclusive”, il convient une fois de plus de se méfier de ce type d’amendement », insiste Henri Bartholomeeusen. La laïcité n’a donc besoin d’aucun qualificatif. « La laïcité n’est pas plurielle dans sa définition. L’adjectiver revient à la dénaturer. Nous la voulons sans attribut, minimaliste, non confondue avec l’infinité des actions qu’elle peut fonder », conclut le président du CAL.

    « Fraternité », plus de dix ans de combat

    Le 7 décembre 2005, le CCLJ, Ni Putes Ni Soumises et l’Université libre de Bruxelles (ULB) organisaient les premières Rencontres de la laïcité, de l’égalité et de la mixité qui seront intitulées ensuite « Fraternité ». Plus de dix ans de combat en faveur du vivre-ensemble dans une perspective laïque et universaliste.

    La multiplication des actes antisémites et des questions liées à l’interdiction des signes religieux a suscité certains troubles au sein du mouvement antiraciste, tant en France qu’en Belgique. Pour des organisations et des personnalités laïques, il était nécessaire de rappeler que la laïcité devait retrouver sa place au centre de l’engagement antiraciste.

    C’est dans ce contexte qu’apparait « Fraternité ». Pierre Efratas, proche du CCLJ et conseiller du recteur de l’ULB Pierre de Maret, et Fatoumata Sidibe, première présidente de Ni Putes Ni Soumises Belgique, ont pris contact avec le CCLJ pour lancer une dynamique de ce type, à laquelle prendront part ensuite le CAL et RAPPEL. « Nous avions une vision humaniste et chaleureuse d’ouverture, alors que des tas de gens autour de nous bâtissaient des murs », souligne Pierre Efratas. « Nous avons donc cherché à établir des ponts et des liens avec des gens qui sont actifs sur des thématiques différentes, mais qui partagent ce même souci de liberté, d’égalité, de mixité et de laïcité ».

    Très vite, un climat convivial s’installe lors des réunions de préparation des rencontres. « Des Juifs, des Arabes, des Africains, des Sud-Américains, des catholiques, des musulmans, des athées, etc., étaient capables de se parler, d’être sur la même longueur d’onde et de se présenter avant tout comme des citoyens », se souvient Pierre Efratas.

    Dès le départ, l’accent est mis sur la laïcité, ce qui suscite à la fois une adhésion importante et une hostilité très marquée. « Nous avons dû faire face à quatre types d’adversaires », explique Pierre Efratas. « Tout d’abord, les Frères musulmans et leurs filiales ; les salafistes, même s’ils n’avaient pas encore atteint le point de combustion actuel ; les progressistes en peau de lapin parce qu’au nom de l’égalité, ils estiment qu’on peut traiter les individus différemment selon leur culture ou leur religion, et enfin tous ceux qui montrent du doigt tous les musulmans en les considérant comme des fondamentalistes hostiles à la démocratie et incapables de s’intégrer à notre société ».

    C’est ainsi que se sont succédé à la tribune de « Fraternité » des personnalités aussi marquantes que Fadela Amara, Dominique Sopo, Benoite Groult, Leïla Babes, Avirama Golan, Guy Haarscher, Henri Peña-Ruiz, Sam Touzani, Nadia Geerts, Jamila Si M’Hammed, Djemila Benhabib, Sylvie Lausberg, Wassyla Tamzali, Ismaël Saïdi, Boualem Sansal. Cette édition 2016 verra débattre le mercredi 7 décembre 2016 l'islamologue et politologue Rachid Benzine, la sociologue belge (ULB) d'origine iranienne Firouzeh Nahavandi, leprésident du CAL Henri Bartholomeeusen, et l'islamologue, théologien et philosophe Ghaleb Bencheikh, au Centre culturel Jacques Franck, avec Eddy Caekelberghs comme modérateur.
    Infos et réservations : 02/543.01.01 ou info@cclj.be
    Centre Culturel Jacques Franck - Chaussée de Waterloo, 94 à 1060 Saint-Gilles

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par sylvie lausberg - 6/12/2016 - 20:20

      merci