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La laïcité peut-elle être plurielle sans être ambiguë?

Mardi 8 octobre 2019 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1051

Les faits. Alors que le Centre d’action laïque (CAL) s’apprête à célébrer son 50e anniversaire, certaines divisions semblent apparaître au sein de la laïcité, entre défenseurs d'une laïcité philosophique ou d'une laïcité institutionnelle, d'une laïcité « inclusive », ou plus « radicale ». Faut-il se résoudre à une laïcité plurielle ? Les différentes visions de la laïcité ne risquent-elles pas de la déforcer, notamment face aux extrémismes ? Inscrire une fois pour toutes le principe de laïcité dans la Constitution peut-il permettre de clarifier les choses ? Nous avons posé la question à une série d’acteurs engagés.

 
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    « Le recours aux adjectifs constitue un danger et aboutit à affecter -et d’une certaine façon à dénaturer- le principe auquel ils sont associés », estime le président du Centre d’action laïque (CAL) Henri Bartholomeeusen. « Une hygiène intellectuelle élémentaire requiert de distinguer un principe par nature invariant de ses applications. Ainsi nous pouvons, à partir d’une définition -soit un prédicat commun de la laïcité, tel qu’il ne vaut que pour la laïcité-, décliner des postures, mener des actions, tenir des exigences multiples. Réputées inclusives, exclusives, empreintes d’accommodements raisonnables ou non, ouvertes ou fermées, ces applications illustrent une pluralité des comportements et de revendications susceptibles d’être menées en son nom. Fonction des nécessités, des contextes, de l’histoire et des lieux, ces déclinaisons ne peuvent avoir pour effet de rendre le principe pluriel, équivoque, ambigu, ou encore polysémique. Car s’attaquer au contenu fait le lit de ses ennemis. Comme l’écrit fort à propos Régis Debray, en matière de laïcité, le flou nourrit les loups. Dénaturer le principe de laïcité, le flouter, permet son instrumentalisation. Il convient donc d’être clair, pédagogue au besoin, en rappelant chaque fois que possible le caractère universel de la laïcité qui fonde le régime des droits de l’Homme et des libertés fondamentales sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Profondément anticléricale, la laïcité assure notamment l’existence, la coexistence des religions et donc la liberté religieuse qui est celle de croire, de ne pas croire ou de changer de religion. Mais elle oblige surtout l’Etat de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen ».

    « A mes yeux, la laïcité est un principe politique a priori assez simple à définir : c’est la séparation du politique et du religieux », rappelle la philosophe et militante laïque Nadia Geerts. « Pour bien comprendre ce que cela signifie, je pense qu’il est essentiel de revenir sur les raisons historiques de l’instauration de cette séparation. Il s’agissait avant tout de permettre à chacun le libre exercice de sa liberté de conscience, sans être entravé par un Etat peu ou prou théocratique qui prétendrait imposer une vision particulière du monde à tous. S’il faut bien constater qu’il y a aujourd’hui plusieurs courants qui se réclament de la laïcité, je pense que c’est dû à un oubli -délibéré ou non- de ce développement le plus grand possible de l’autonomie individuelle que vise la laïcité. Ce que d’aucuns appellent la «“laïcité ouverte”, ou “inclusive” renonce précisément à défendre ce projet fondamentalement émancipateur, en reléguant l’Etat à un rôle de spectateur impuissant face au retour d’un religieux de plus en plus agressif et conquérant. Enfin, en s’obstinant à appeler “laïcité philosophique” ce qui n’est rien d’autre, selon les cas, que l’athéisme, l’agnosticisme ou le libre examen, certains brouillent encore davantage les cartes et font apparaître la laïcité comme une conviction parmi d’autres, alors qu’elle est au contraire ce qui rend possible la coexistence pacifique des diverses convictions. Il y a de nombreuses années que je revendique, avec le R.A.P.P.E.L., l’inscription du principe de laïcité dans la Constitution belge. Cela permettrait à tout le moins de clarifier ce qu’on entend par là et ce que cela implique concrètement ».

    Membre de Tayush (groupe de réflexion pour un pluralisme actif) et administrateur de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), Henri Goldman trouve pour sa part qu’il est une bonne chose de voir différentes visions de la laïcité. « Comme, par exemple, les notions de démocratie ou de socialisme, celle de laïcité fait débat. Ainsi, pour Jean Baubérot et Jacqueline Milot (Laïcités sans frontières, Paris, Le Seuil, 2011), il y aurait six idéal-types de laïcité en application dans le monde, qui se distinguent selon les accents mis sur les différents principes qui la fondent. La laïcité “à la française” n’est qu’une de ces variantes de laïcité, et pas forcément la plus performante dans ses effets sur le “vivre-ensemble”. Or, il semble que, pour les tenants belges de l’inscription de la laïcité dans la Constitution, c’est la seule qui entre en ligne de compte, alors que d’autres pourraient nous inspirer. Ainsi, sur la question devenue obsessionnelle du port du foulard dit islamique, la crispation française ne se retrouve ni aux Pays-Bas, ni en Allemagne ou en Autriche, ni dans les pays scandinaves ni dans les pays latins, ni au Royaume-Uni, ni aux Etats-Unis ou au Canada. La France est, avec la Turquie, le seul pays d’Europe à avoir inscrit la laïcité dans sa Constitution, ce qui s’explique par son histoire qui n’est pas la nôtre. Mais la définition du contenu devrait être plus importante que le fétichisme d’un mot. Pour ma part, j’adhère à une approche fondamentalement libérale (ou “inclusive”) de la laïcité. Celle-ci doit élargir le champ des libertés individuelles, dans le respect des droits humains et de la dignité des personnes concernées, et non le restreindre. Et ces personnes sont aujourd’hui surtout des femmes, systématiquement traitées en mineures, comme à l’époque où des hommes très progressistes leur refusaient le droit de vote pour éviter qu’elles ne votent mal ».

    Issue d’une famille maroxelloise de la troisième génération, Fadila Maaroufi est directrice de la Fondation pour l'assistance morale aux détenus (FAMD) et par ailleurs formatrice sur la radicalisation. « Mes parents portaient des pantalons pattes d’éléphant, certains de mes frères et sœurs portent hijab et qamis », souligne-t-elle, précisant parler en son nom propre. « Mon expérience vient de mon travail d’éducatrice de rue et de mes enquêtes auprès des associations islamiques de femmes à Bruxelles dans le cadre d’un master d’anthropologie consultable à l’UCL. Je ne vois qu’une seule laïcité. Celle qui sépare le politique du religieux », estime-t-elle. « La laïcité permet-t-elle de rassembler autour d’un socle commun dans le respect de la loi du pays afin de permettre une bonne cohabitation des cultes ou encore de ne pas avoir de religion du tout. Contrairement à l’idée véhiculée chez les familles marocaines et turques ici en Belgique, la laïcité n’est pas l’athéisme ! Distinguer laïcité inclusive et radicale, c’est faire croire qu’il y a une laïcité gentille (inclusive) et une laïcité méchante (radicale), or ce n’est pas une question morale, c’est un principe de séparation. Inscrire le principe de laïcité dans la Constitution permettrait par exemple d’éviter que le délit de blasphème soit réinstauré, comme le veulent ceux qui prétendent qu’il existe une “islamophobie”. Ce sont les mêmes qui sont en train de mettre en place des partis politiques pour imposer des normes islamiques dans l’espace public. A Bruxelles, ce n’est plus une fiction, on a un “parti Islam” et on a des sections bruxelloises du parti Ecolo qui sont prises en main par des islamistes ».

    Si l’on peut se féliciter que certains élus se revendiquant de la laïcité n’aient jamais transigé sur les valeurs laïques, comme en témoigne l’enseignement de la Ville de Bruxelles qui a su imposer l’interdiction du voile dans ses écoles, on ne peut que déplorer en revanche les tentatives de séduction communautaristes, telles qu’elles ont pu apparaitre dans plusieurs tracts distribués lors des dernières élections. L’évolution de la population belge et en particulier bruxelloise impose-t-elle de transiger sur ses valeurs en les adaptant, ou faut-il plus que jamais défendre la laïcité pour permettre la coexistence des différentes opinions et assurer le vivre-ensemble ? Le CCLJ, juif laïque, rejoint les positions du CAL dont il est une des organisations constituantes, convaincu qu’une définition ambivalente de la laïcité ne peut que la déforcer. L’inscription de la laïcité dans la Constitution obligerait à une définition claire de ce principe. Encore faudra-t-il parvenir à se mettre d’accord sur ses fondements.

     
     

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