Belgique

Juin 1967 : Le CCLJ au cœur de la mobilisation

Mardi 2 mai 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°861 (1001)

Alors qu’en mai 1967 Israël est menacé de destruction par ses voisins arabes, les communautés juives de diaspora prennent conscience du danger et expriment envers l’Etat juif une solidarité sans précédent. En Belgique, le CCLJ jouera un rôle moteur dans cette mobilisation, en déployant des modes d’action inédits et efficaces.

Manifestation nationale de soutien à Israël organisé à Bruxelles, 8/6/1967

Le départ des soldats de l’ONU de la péninsule du Sinaï le 17 mai 1967, la fermeture du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai, la conclusion d’un pacte de défense entre l’Egypte et la Jordanie le 30 mai et les violentes menaces verbales du président égyptien Nasser et du chef de l’OLP, Ahmed Choukairy, plongent les Juifs du monde entier dans une immense inquiétude. La communauté juive de Belgique n’échappe pas à ce phénomène. Fin mai et début juin 1967, la crainte pour l’existence de l’Etat d’Israël atteint son paroxysme parmi les Juifs de Belgique. « Comme beaucoup de Juifs, j’avais le sentiment qu’Israël était menacé dans son existence », explique Simone Susskind, députée bruxelloise et ancienne présidente du CCLJ. « Quand Nasser a annoncé qu’il fermait le détroit de Tiran et surtout quand les forces de l’ONU se sont retirées du canal de Suez et du Sinaï, nous pensions qu’Israël allait disparaître ».

Devant la menace d’une nouvelle extermination, la réaction des Juifs de diaspora est viscérale. « Comme si, à travers Israël, c’est à eux qu’on en voulait, à leur vie en tant que peuple et à leur vie tout court », résume l’historien israélien Elie Barnavi. Le souvenir des persécutions et de la Shoah envahit alors les consciences. « Quand on défile dans les rues du Caire en criant “mort aux Juifs” et que des militaires sont déployés aux frontières d’Israël, je prends ces menaces au sérieux. J’ai déjà donné il y a 25 ans avec la Shoah en Europe, cela ne peut pas se produire en Israël », s’exclame David Susskind, président du CCLJ en 1967, lorsqu’il se remémore ces événements en 2005.

Angoisse existentielle

 

Cette angoisse existentielle suscite rapidement un large mouvement de mobilisation juive dont le dénominateur commun est l’attachement à Israël. Toutefois, la discrétion et le manque d’initiative politique des dirigeants traditionnels du judaïsme belge apparaissent vite inadaptés à cette situation de crise exigeant une prise de position et une action susceptibles de toucher l’opinion publique et les autorités belges. Face à cet immobilisme, de jeunes dirigeants dynamiques sortent du lot en déployant des formes originales de mobilisation.

Dès le début de la crise, le CCLJ, créé en 1959, se montre vigilant et son président David Susskind souhaite que des initiatives concrètes soient prises. Une assemblée générale extraordinaire est convoquée et un programme d’action est établi. Un comité d’action pour Israël est constitué et en quelques heures, le 52 de la rue Hôtel des Monnaies devient le centre névralgique de la mobilisation en faveur d’Israël. « Jour et nuit, les secrétariats et les nombreux services mis en place fonctionnaient sans arrêt, avec huit postes de téléphone et une salle d’écoute radio », se souvient René De Lathouwer, membre du comité du CCLJ et de Regards en 1967. « Tous les services de presse, d’information, de volontariat civil, l’aide médicale, la liaison avec les différents secteurs de Bruxelles, de province et de l’étranger se sont installés dans les locaux du CCLJ et ont été encadrés par ses militants ».

Le CCLJ assume le rôle qu’il s’est assigné avec efficacité. Il a transformé l’agitation spontanée en une mobilisation. « De l’argent, des médicaments, du matériel médical et sanitaire ont afflué au CCLJ », commente René De Lathouwer. « Des centaines de donneurs se sont présentés à la collecte de sang, et il faut préciser qu’ils n’étaient pas tous juifs. Tout le monde voulait et exigeait de faire quelque chose. Chacun souhaitait participer à l’action de solidarité et ne pouvait plus quitter les locaux du CCLJ ». De nombreux Juifs qui n’ont jamais mis un pied au CCLJ s’y présenteront pour la collecte de sang ou de fonds. « J’ai même croisé S.B. Bamberger, le directeur de l’Athénée Maïmonide », sourit Erwin Reichert, rédacteur en chef de Regards en 1967. « Bamberger, le Juif orthodoxe qui se refusait de passer la porte du CCLJ “pour ne pas donner le mauvais exemple à ses élèves” a mis de côté ses préjugés pour donner son sang ». Pour la première fois aussi, des Juifs assimilés ou très éloignés de la vie juive vont s’exprimer en tant que Juifs, et ce en faveur d’Israël. « Le père de Jean Gol, qui était très éloigné du judaïsme, est venu donner du sang au CCLJ », souligne Simone Susskind. « Après la Shoah, beaucoup de Juifs pensaient avoir tourné la page de leur identité juive. Mais avec les événements de mai et juin 1967, cette identité est revenue à eux comme un boomerang ».

Volontaire à l’hôpital de Tel Hashomer

 

Des volontaires au service civil et des délégations de soutien cherchent à gagner Israël. Le CCLJ se charge d’organiser les départs. C’est ainsi que Cathy Szyper, étudiante en avant-dernière année de médecine à l’ULB, rejoindra Israël début juin 1967. « J’étais en train de présenter mes examens de juin lorsque Suss m’a contactée pour que j’organise au CCLJ des collectes de sang en prévision de la guerre qui s’annonçait », se remémore-t-elle. « Comme j’étais en pleine session d’examens, je ne pouvais pas m’en occuper. Mais comme entretemps le recteur de l’ULB a permis aux étudiants souhaitant partir en Israël comme volontaires civils d’avoir une session ouverte et de présenter leurs examens en septembre sans être pénalisés, je me suis portée volontaire et j’ai pris l’avion pour Israël le 8 juin 1967 ». Cathy Szyper arrive en Israël alors que l’Egypte vient de demander le cessez-le-feu et que le lendemain, ce sera le tour de la Jordanie. Envoyée à l’hôpital de Tel Hashomer où tout est presque vide, elle doit constater qu’il n’y a que très peu de blessés, et donc peu de tâches à accomplir. « Le personnel n’avait pas vraiment besoin de nous et la direction de l’hôpital nous a envoyés à la plage », reconnaît-elle. « Mais dans les jours qui ont suivi, j’ai malgré tout travaillé à l’hôpital. Yitzhak Rabin, chef d’état-major de Tsahal à l’époque, est venu féliciter personnellement les volontaires venus de l’étranger. A cette occasion, j’ai eu droit à un baiser d’Yitzhak Rabin ! ». David Susskind s’est ensuite rendu en Israël. Avec le journaliste Victor Cygielman qui vit déjà à Tel-Aviv, ils vont participer à des réunions politiques où les discussions portent sur le dialogue et la paix avec les Arabes. « Je les ai accompagnés et déjà il était question de restitution des territoires conquis lors de cette guerre », assure Cathy Szyper. Quelques semaines plus tard, elle rentre en Belgique pour reprendre ses études. Avant son départ pour la Belgique, un médecin israélien d’origine roumaine qui parle français lui fera remarquer qu’elle est prête à mourir avec les Israéliens, mais pas à vivre avec eux !

Face à cette mobilisation inédite, David Susskind juge qu’une manifestation nationale de soutien à Israël doit se tenir. Certains membres du CCLJ lui font part de leurs réserves quant aux chances de succès. David Susskind n’en tient pas compte et organise cette manifestation, même s’il doit être seul à manifester ! Son intuition ne lui jouera pas de tour : le 8 juin 1967, plus de 20.000 personnes défilent dans les rues de Bruxelles pour exprimer leur solidarité envers Israël. En tête de cortège, on peut voir des personnalités politiques de premier plan comme Paul-Henri Spaak (PS), Théo Lefèvre (CVP) et Gaston Eyskens (CVP). De nombreux non-Juifs participent d’ailleurs à cette manifestation. « Pour les non-Juifs, il était inconcevable d’accepter une nouvelle Shoah », affirme Simone Susskind. « Lors du rassemblement de solidarité qui s’est tenu ensuite au Centre Rogier, des milliers de gens ont déposé des pièces de monnaie et des billets dans des drapeaux israéliens qui avaient été déployés. Même un militant d’extrême gauche comme l’avocat Michel Graindorge a lancé de l’argent dans un des drapeaux. Cela peut paraître anecdotique, mais cet exemple montre bien que nous étions face un mouvement de solidarité nationale d’une ampleur sans précédent ».

« Susskind et ses troupes »

Avec la mobilisation de mai et juin 1967, David Susskind est devenu un dirigeant incontesté de la communauté juive et le CCLJ a démontré son efficacité en devenant une de ses principales forces motrice. « Lors du rassemblement au Centre Rogier, Alexis Goldschmidt, le président de la section belge du Congrès juif mondial, a parlé de “Susskind et ses troupes” », rappelle Erwin Reichert. « Ces troupes ont en effet fait du bon travail en mai et en juin 1967. Elles ont prouvé que le CCLJ n’était pas composé uniquement d’un petit comité ou de quelques permanents, mais qu’il pouvait compter sur l’activité effective de tous ses membres ». Sans nier ni minimiser le travail accompli par d’autres, le CCLJ a bel et bien passé son examen de maturité en juin 1967 en devenant une organisation juive incontournable. Dans les semaines et les mois qui suivront, le CCLJ continuera d’exprimer son soutien à Israël, mais se singularisera en militant activement pour le dialogue et la paix entre Israël et ses voisins arabes.  


 
 

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  • Par Judith - 15/05/2017 - 21:52

    Il me semble que les positions du Cclj vis a vis d'Israël ont bien changé en 50 ans.

  • Par Oltuski - 16/05/2017 - 16:36

    J'y étais en 1967, mais aujourd'hui le plus grand danger ce trouve à l'intérieur du pays ! En 1948 lors du partage de la Palestine ,les arabes étaient de 1;2 millions ,et 6 mois plus tard 500.000 du fait de l'exode ou de l'expulsion! Aujourd'hui ,ils sont environ 6,2 millions (Judée-Samarie, Jérusalem,Gaza)ainsi que les 1;8 millions qui ont la nationalité israélienne ! ! ! Si quelqu'un peut m'expliquer ? Les dirigeants israéliens de tout bord politiques devront aussi l'expliquer