Juifs d'Irak : splendeurs et déclin d'une diaspora

Jeudi 18 septembre 2003 par Cécile Glineur

 

On le sait depuis peu, six des vingt-huit Juifs demeurant à Bagdad ont décidé de rejoindre Israël pour y construire une vie nouvelle. Depuis la chute du régime, les Juifs d’Irak ont retrouvé une liberté qui leur était refusée depuis plus de soixante ans.

En 1935, l’Irak devient indépendant. Les relations entre les autorités, la population et la communauté juive s’enveniment rapidement. Les revendications sionistes qui se répandent engendrent une haine croissante. En 1941, le coup d’Etat de Rashid Ali, ouvertement pro-nazi, provoque un pogrom à Bagdad. Avec la complicité de la police et de l’armée, des Irakiens armés assassinent 180 Juifs et en maltraitent près d’un millier. Les années suivantes se ressemblent. L’hostilité grandit, les actes antisémites se multiplient. A la création de l’Etat d’Israël, en 1948, le sionisme devient un crime capital pour la loi irakienne. La dégradation du climat s’intensifie. En effet, depuis la création d’Israël en 1948, le sionisme a été déclaré «crime contre l’Etat». A l’époque, les journaux iraquiens titraient : Le destin des Juifs sera la tombe ou la mer, et l’Irak s’est toujours porté volontaire pour combattre l’Etat hébreu. 1950, l’Irak rejette ses Juifs : ils sont autorisés à émigrer, si toutefois ils renoncent à leur citoyenneté. Leurs biens vont être gelés et spoliés. De nouvelles restrictions économiques sont imposées à ceux qui restent dans le pays. Entre 1949 et 1951, le gouvernement israélien lance les opérations «Ezra et Néhémie», qui permettent de «rapatrier» 104.000 Juifs. 1952, le ton change : l’émigration est interdite. Deux membres de la communauté juive, accusés d’avoir fomenté un attentat contre une institution américaine (cela ne manque pas de cynisme), sont pendus en public. Pourtant, le pire reste à venir. Durant les années 60, les autorités mènent une politique de discrimination systématique. Les ventes immobilières sont interdites, les Juifs doivent posséder une carte d’identité jaune distinctive. Après la guerre des Six-Jours, les mesures se succèdent : les Juifs perdent le droit à la propriété, leurs comptes bancaires sont gelés, leurs commerces doivent fermer, ils sont exclus de toutes les fonctions publiques. Les lignes téléphoniques sont coupées. Ils doivent se regrouper dans les villes, où ils sont assignés à résidence. Cette politique antisémite atteint son paroxysme en 1968, quand le gouvernement «démasque» un «groupe d’espions». Quarante hommes, dont onze Juifs, sont condamnés à mort et pendus dans la ville de Bagdad. D’autres meurent sous la torture. Une foule estimée à 500.000 personnes défile dans les rues, devant les corps pendus, en scandant Mort à Israël! Mort aux traîtres!(1) On ne peut plus, décemment, parler de «vie juive» en Irak. Au début des années 70, sous la pression internationale, le gouvernement permet à nouveau aux Juifs de quitter le pays. Cette fois, l’exode est massif.

Antisionisme radical de Saddam

Quand Saddam Hussein a accédé au pouvoir en 1979, il restait moins de 400 Juifs en Irak. Une partie d’entre eux va quitter illégalement le pays par les montagnes du Kurdistan, en abandonnant la quasi-totalité de ses biens. La communauté juive vit donc sous surveillance constante : toute suspicion de sympathie pour le pays ennemi est suivie d’arrestations, de représailles, de disparitions. Toutefois, il semble que l’attitude de Saddam Hussein envers les Juifs iraquiens ait été moins excessive qu’on pourrait le croire. D’après des témoignages recueillis par le journaliste Philippe Broussard pour le journal Le Monde (édition du 8 mai 2003), l’accession de Saddam au pouvoir a inauguré une accalmie pour les Juifs; le dirigeant aurait même supprimé la plupart des lois discriminatoires antijuives. Quel danger, même à titre purement idéologique, pouvait encore représenter une présence juive aussi dérisoire en Irak? Ce qui n’empêcha cependant pas le dictateur d’exiger des Juifs qu’ils effacent tout lien, même symbolique, avec Israël et, a fortiori, qu’ils n’aient pas le moindre contact avec lui. Saddam Hussein a encore accentué son action anti-israélienne en choisissant de récompenser les familles des terroristes palestiniens «kamikazes» : elles recevaient 25.000 dollars lorsque l’un des leurs «se sacrifiait dans la forme suprême du martyre». Et durant la première Guerre du Golfe, entre 1990 et 1991, trente-neuf scuds irakiens ont frappé Israël. Aussi, malgré l’assouplissement des lois discriminatoires, la poignée de Juifs restant aujourd’hui sur le sol irakien peut se réjouir de la chute du tyran. Aujourd’hui, seules la mémoire et l’histoire de la diaspora juive en terre d’Irak subsistent. Les Juifs irakiens, désormais citoyens israéliens, américains, canadiens, indiens ou européens, ont créé des instituts, des centres communautaires, des programmes de recherche historique et de préservation de leur culture. Leurs démarches témoignent de la richesse de l’histoire juive sur cette terre mais aussi, bien souvent, de leur nostalgie.

Richesses du passé

La présence juive sur le territoire aujourd’hui irakien est en effet des plus anciennes, puisqu’elle remonte à Abraham, le premier patriarche, dont le récit biblique dit qu’il a quitté Ur pour Canaan, vers 1800 avant J.-C. Pourtant, l’arrivée massive des Juifs sur le territoire irakien procède, non d’une décision, mais de deux catastrophes. Un premier contingent arrive dans la région après 722 av. J.-C., à la suite de la défaite du royaume d’Israël (Nord) face aux Assyriens. En 597 av. J.-C., le roi Nabuchodonosor, qui a asservi la Judée (Sud), assiège Jérusalem en réaction à la révolte du roi juif Joachin. Il dépouille le Temple et déporte à Babylone le roi, sa cour, ainsi que des milliers d’hommes (2). Onze ans plus tard, Sédécias, le roi placé par Nabuchodonosor sur le trône de Judée, se révolte à son tour. Un deuxième siège de Jérusalem commence, et durera dix-huit mois. Son terme, on le sait, est marqué par la destruction du Premier Temple et de la ville entière en 587 av. J.-C. La population est dispersée; une partie est envoyée en captivité à Babylone. Avec le temps, toutefois, cette population de captifs acquiert la liberté et le statut d’une communauté au sein de la population autochtone. Une diaspora est née, et il lui est permis de prospérer. Lorsque Cyrus le Grand, le roi perse, conquiert Babylone (539 av. J.-C.), il autorise le retour en Judée des Juifs exilés et la reconstruction du Temple. Mais seuls 40.000 d’entre eux quittent le territoire, alors que 80.000 décident de continuer à y vivre (3). Alors déjà, l’attachement de la communauté juive pour cette terre est intense. Sa fidélité à l’Empire perse, dont la politique consiste à respecter les divinités de chaque peuple et à laisser ceux-ci légiférer selon leurs propres systèmes juridiques, sera attestée plusieurs fois au cours d’une période de cohabitation qui atteint presque mille ans (4). Assez rapidement après la conquête perse, la vie juive se développe; c’est en Babylonie qu’Ezra «le scribe» pose les bases de ce qui deviendra le mouvement pharisien et, plus tard, le judaïsme rabbinique. C’est de là que vient le sage Hillel qui, le premier, établira l’autorité de la michna, la loi orale. C’est là encore que naîtront les académies renommées de Nehardea, Sura et Pumbedita. Aujourd’hui, le Talmud Babli, ou Talmud de Babylone, mis en forme dans ces académies, régit toujours toutes les dimensions de la vie juive orthodoxe. Durant cette période, la communauté juive de Babylonie (centre de l’Irak actuel) est dirigée par un Exilarque, dont le titre est héréditaire, elle possède ses tribunaux et collecte elle-même ses impôts, dont la moitié revient à l’Empire (5). Jusqu’au XIIIe siècle, la diaspora babylonienne va conserver et développer sa structure communautaire et sa relative indépendance. La fin de l’Empire perse menace cet état de grâce. Pour contrer les Mazdakites qui mettent leur liberté religieuse en péril, les Juifs soutiennent la conquête de l’Irak par les musulmans. Sous la domination des califes de Bagdad, ils paient une taxe individuelle, qui leur assure la liberté religieuse et communautaire. Mais l’heure n’est déjà plus tout à fait à la paix : en 1291, par exemple, la population musulmane s’en prend aux Juifs, un véritable pogrom a lieu, suivi de nombreuses conversions forcées. La situation s’améliore après la reconquête ottomane de 1638; sous ce régime, en effet, le chef de la communauté juive devient en même temps l’intendant, le trésorier du pays tout entier. Après avoir été religieux, l’épanouissement devient économique. Un renouveau de la vie juive en Irak semble s’opérer, jusque dans les premières années de l’Irak moderne, qui place un Juif à la tête du ministère des Finances. Entre 1920 et 1930, écrit Naïm Dangoor, 50 % du commerce et des finances sont le propre de la communauté juive. En 1950, ce chiffre est tombé à 10 %. On connaît la suite. Assistera-t-on au départ des quelques dizaines de Juifs restants, tentés par une nouvelle vie, en Israël ou ailleurs? Ou la fin de Saddam engendrera-t-elle un renouveau de la vie juive sur un sol où, jadis, elle avait su fleurir?

(1) D'après Mitchell BARD, The Jews of Irak, Jewish Virtual Library, A Division of the american-israeli cooperative enterprise, 2002. (2) Les variations des chercheurs vont de 10.000 à 18.000. (3) Pour les estimations chiffrées voir Naïm DANGOOR, "The Jews of Irak, in Congress Bulletin Montreal, Mai-Juin 1971. (4) Mireille HADASS-LEBEL, Entre la Bible et l'histoire, Le peuple hébreu, Paris, Gallimard - Découvertes, 1997, p.56. (5) Naïm DANGOOR, "The Jews of Irak", in Congress Bulletin Montreal, op.cit.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par lepo - 20/04/2017 - 20:04

    Trés bon site qui explique bien les discriminations des juifs en Irak. Trés bien raconté, Trés complet également. Je vous le recommande de le lire. De plus il est aussi intéressant