Mensch de l'année 2016

Judith Kronfeld, une femme dévouée à la communauté juive

Mardi 1 mars 2016 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°836

A la direction du CCOJB et d’autres institutions juives, Judith Kronfeld a défendu les intérêts de la communauté juive en fondant son action sur des valeurs humanistes. Avec détermination, cette femme de convictions a aussi inlassablement œuvré pour la transmission de la mémoire de la Shoah et la reconnaissance de ses victimes.

 
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    Les parents de Judith Kronfeld, Malvine Löwenwirth et Kopel Brandstätter, tous deux originaires d’Europe orientale et arrivés à Anvers fin des années 1920, ont survécu à la Shoah en plongeant dès l’été 1942 dans la clandestinité. Kopel Brandstätter est déterminé à faire face à l’adversité : « On ne collabore pas, on n’obéit pas, on résiste ». C’est ce qui le pousse à sauter du 18e convoi qui le mène vers la mort à Auschwitz ! Grâce à cet acte héroïque, il sauvera sa vie et pourra rejoindre sa femme.

    Comme tous les Juifs qui ont survécu à la Shoah, les Brandstätter doivent se construire alors que nombre de proches ont été exterminés. Ils prennent sous leur aile leur nièce Renette dont les parents sont morts en déportation. Judith Brandstätter voit le jour le 1er décembre 1945 à la maternité socialiste du Champs de Mars à Bruxelles. « Après tant d’années monstrueuses, Judith était notre rêve éveillé », confie sa mère Malvine. Les Brandstätter ouvrent un magasin de fourrures avenue Chazal à Schaerbeek et en 1958 naît Daniel (Danou), le frère cadet de Judith. Très attachés à leur judéité, les Brandstätter évoluent vers un judaïsme laïque. Ils ont toujours veillé à ce que leurs enfants ne se sentent pas différents, sans jamais oublier qu’ils étaient juifs.

    Encyclopedia Judaica

    Après ses humanités gréco-latines, Judith Kronfeld entame à l’Université libre de Bruxelles (ULB) des études d’histoire contemporaine qu’elle réussit brillamment. Elle travaille ensuite au Centre national des hautes études du judaïsme de l’ULB, qui deviendra ensuite l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB. Elle menait des recherches sur la communauté juive de Belgique sous l’autorité de Willy Bok et Max Gottschalk. Elle a ainsi rédigé un article consacré à la Belgique pour la prestigieuse Encyclopaedia Judaica. « Le problème, c’est que cet article était signé Max Gottschalk lors de sa publication », s’exclame Judith Kronfeld. « J’ai hurlé, mais c’était trop tard. Je n’ai même pas eu droit au moindre remerciement ». Début des années 1970, Judith Kronfeld rejoint le Centre d’information et de documentation sur le Moyen-Orient (CID) créé dans le sillage de la Guerre des Six-Jours. L’équipe est notamment composée de René De Lathouwer, Georges Malfaiter et Jean Gol. Il s’agissait de parler d’Israël d’une manière positive. Judith écrit des articles consacrés aux découvertes et aux innovations technologiques israéliennes. « J’ai connu Judith, alors mademoiselle Brandstätter, lorsque j’ai rejoint l’équipe du CID », se remémore Sophie Rechtman, ancienne présidente de l’Enfant caché. « J’ai tout de suite remarqué que Judith était douée intellectuellement. Elle avait une capacité de rédaction qui me fascinait ».

    Entretemps, Judith Brandstätter se marie avec Charles Kronfeld. Ils ont deux enfants : David et Noémie. En 1985, Judith est engagée au Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), l’institution représentative de la communauté juive auprès des pouvoirs publics. Sophie Rechtman en est la directrice, mais suite à des problèmes de santé, elle décide de se retirer. « Lorsque j’assumais la direction du CCOJB, j’avais eu ce qu’on appelle aujourd’hui un “burn-out” », explique Sophie Rechtman. « J’ai contacté Judith pour savoir si elle souhaitait me remplacer. Elle est arrivée au CCOJB, et en quelques jours, elle a pris les choses en main pour devenir une grande directrice du CCOJB. Ce qui montre bien que lorsqu’elle fait quelque chose, Judith se donne à 100%, voire plus ! ». En tant que directrice du CCOJB, Judith Kronfeld joue un rôle essentiel aux côtés de différents présidents qui se succèdent. « Elle les a toujours conseillés, afin de donner au judaïsme belge un visage d’ouverture, de tolérance et de progrès », souligne Philippe Markiewicz, président du Consistoire central israélite de Belgique et ancien président du CCOJB.

    C’est au CCOJB que Judith Kronfeld va côtoyer David Susskind, qui a présidé le CCOJB à deux reprises. Judith Kronfeld a connu David Susskind lors de la mobilisation qu’il organise en faveur d’Israël en mai-juin 1967 à partir du CCLJ. Mais c’est en travaillant à ses côtés à la tête du CCOJB, que Judith Kronfeld apprend à apprécier ce grand dirigeant communautaire. Elle partage également nombre de ses valeurs, notamment en ce qui concerne le judaïsme laïque. « J’ai toujours été très proche du CCLJ, mais dans l’exercice de ma fonction de directrice du CCOJB, je veillais à rester impartiale », nuance Judith Kronfeld. « J’avais été formée de cette manière dès mon entrée au CCOJB et sous l’influence de Markus Pardès, avocat et président du CCOJB entre 1986 et 1988, j’ai appris à travailler en garantissant le consensus au sein du CCOJB pour que la communauté juive parle d’une seule voix ».

    Convictions juives laïques

    Impartiale au CCOJB, Judith Kronfeld assume pleinement ses convictions juives laïques. Le 21 juin 1987, leur fils David est le premier garçon de Belgique à célébrer sa bar-mitzva laïque au CCLJ. David ne souhaite pas faire sa bar-mitzva parce qu’il ne croit pas en Dieu. Judith et son mari non plus. Mais par attachement au judaïsme au nom d’une tradition historique et culturelle, ils ont décidé de permettre à leur fils d’accomplir ce rite de passage dans un cadre laïque. « David était non seulement le premier enfant juif à célébrer sa bar-mitzva laïque au CCLJ, mais il était le seul », insiste Simone Susskind, ancienne présidente du CCLJ. « Cela traduit un véritable engagement identitaire, politique et culturel de la part de Judith et de son mari Charles. Le judaïsme laïque a toujours occupé une place importante dans leur famille. Et cette cérémonie juive laïque correspondait à ce qu’ils souhaitaient transmettre à leurs enfants ».

    A la direction du CCOJB, Judith Kronfeld ne recule jamais devant les innombrables tâches liées à son investissement dans la communauté juive, tout en assumant pleinement sa vie de famille. Et suite au décès prématuré de son mari Charles, Judith Kronfeld partage son temps entre la communauté juive et l’éducation de ses deux enfants. « Mère de famille admirable, le bonheur des siens a toujours été sa priorité essentielle », souligne Philippe Markiewicz. Non seulement Judith Kronfeld travaille sans compter à la tête du CCOJB, mais elle abat ce travail avec efficacité. « Elle est devenue la mémoire vivante de toute la communauté juive », estime Gitla Szyffer membre fondatrice de La Continuité de l’Union des anciens résistants juifs de Belgique (UARJB). « Comme elle a été à la fois témoin et acteur de moments importants qui ont marqué la vie juive belge et qu’elle a multiplié les contacts avec des personnalités politiques, tout le monde a développé le réflexe de la solliciter pour tout et n’importe quoi. Mais comme elle a toujours travaillé dans l’ombre des grandes figures de la communauté juive, beaucoup de Juifs belges ignorent ce qu’elle a fait et l’importance de son rôle au sein des institutions juives. Elle a accompagné des hommes comme mon père (Rik Szyffer), comme Suss et comme Maurice Pioro. Sa discrétion et son effacement ne signifient en aucun cas mollesse. Elle est ferme et n’a jamais dissimulé ses convictions. Elle a préféré travailler dans l’ombre de grands hommes et obtenir des résultats plutôt que d’apparaître dans la lumière ».

    Sensibilisée très tôt à l’importance de la mémoire de la Shoah, Judith Kronfeld s’engage comme militante au sein de différentes associations ayant pour objet la transmission de cette mémoire. Tant au sein de l’Union des anciens déportés juifs de Belgique qu’au sein de l’UARJB, son investissement et son dévouement sont incontestables. Du pèlerinage à la Caserne Dossin à Yom HaShoah, en passant par les commémorations du soulèvement du ghetto de Varsovie, Judith Kronfeld est à chaque fois la cheville ouvrière de ces événements qui jalonnent la mémoire de la Shoah en Belgique. « Judith était très impliquée dans la mémoire de la Shoah et elle accomplissait déjà un travail énorme », fait remarquer Gitla Szyffer. « Elle entreprenait différentes démarches pour la reconnaissance légale de résistants juifs, elle s’occupait également de l’organisation des cérémonies comme le pèlerinage à Malines, elle veillait aussi à ce que tous les anciens résistants puissent assister à ces événements, et elle accomplissait toute une série de démarches administratives pour que les droits de ces anciens respectés soient respectés ».

    Quand Rik Szyffer s’est inquiété de l’avenir de l’UARJB en raison de la disparition progressive des résistants juifs, il a demandé à sa fille et à Judith de fonder en 1997 une association qui reprenne le flambeau en portant les idéaux des anciens résistants juifs. Et lorsque cette même question s’est posée pour toutes les associations de la mémoire de la Shoah, Judith Kronfeld a participé activement à la création de Présence juive pour la mémoire, une plateforme regroupant toutes les organisations de la mémoire : l’Union des anciens déportés-Fils et filles de la déportation, la Continuité de l’UARJB et l’Enfant caché. Au sein de cette plateforme, chaque association garde sa spécificité, mais par souci d’efficacité, elles se réunissent pour organiser ensemble des événements importants liés à la mémoire de la Shoah. C’est notamment le cas pour Yom HaShoah au mémorial d’Anderlecht. C’est aussi en tant que militante pour la mémoire de la Shoah que Judith Kronfeld a joué un rôle important dans l’organisation des manifestations belges contre le gouvernement Haider en février 2000.

    Immense capacité de travail

    L'engagement sans faille et la force de travail de Judith Kronfeld sont également indissociables de la restitution des biens juifs spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque dans le courant des années 1990, la communauté juive prend la décision d’unir ses forces pour que les biens juifs spoliés et en déshérence soient resitués, elle crée la Commission nationale de la communauté juive de Belgique pour la restitution (CNCJBR). Judith Kronfeld devient la directrice de cette commission regroupant toutes les tendances de la communauté juive. Auprès des pouvoirs publics et des Commissions Buysse I et II (commissions gouvernementales chargées de l’enquête sur les biens spoliés (I) et sur le dédommagement (II) présidées par le baron Lucien Buysse, Grand Maréchal de la Cour honoraire), Judith Kronfeld s’efforce de défendre les droits des déportés et des enfants cachés, de faire comprendre aux membres de ces deux commissions ce que signifie concrètement être une victime de la Shoah et ce que cela représente d’être spolié. « Outre son immense capacité de travail, elle défendait bec et ongles les droits des victimes juives sans jamais négliger l’aspect humain », témoigne Lucien Buysse. « Et elle le faisait en toute franchise. C’était constructif de travailler avec elle. Jamais un coup bas ni une manœuvre derrière le dos. Quand elle n’était pas d’accord avec moi, je le savais et les choses étaient claires. De cette coopération est née une entente qui a même débouché sur une amitié ».

    Une fois les travaux terminés de ces commissions, une question délicate demeure : que faire pour les victimes de la Shoah en Belgique n’ayant pas pu constituer de dossier faute de preuve matérielle ? Judith Kronfeld estime qu’on ne peut pas créer la Fondation du judaïsme tant qu’on n’a pas octroyé un montant minimum à tous les survivants de la Shoah. Le problème, c’est que cette exigence légitime n’entre pas dans le cadre des travaux des Commissions Buysse. Il faut donc absolument faire quelque chose pour chacun des survivants de la Shoah en Belgique se voie attribuer un montant pour autant qu’il ait vécu en Belgique pendant la guerre. Suite à des négociations difficiles, David Susskind et Judith Kronfeld ont réussi à obtenir le montant de 3.000 € et c’est comme cela qu’est né « Solidarité 3.000 ». « Judith s’est battue avec conviction pour défendre les droits de toutes les victimes juives de la Shoah », rappelle Hélène Wizel, secrétaire nationale de la Fondation du judaïsme. « Certains, qui s’érigent encore aujourd’hui en chevaliers blancs de la cause de la mémoire de la Shoah, n’ont pas accompli le quart du dixième de ce que Judith a accompli aux côtés de David Susskind. Ils ont tous les deux toujours défendu les droits des victimes juives de guerre. Judith a joué un rôle déterminant dans la mesure Solidarité 3.000 ». Et en décembre 2008, Judith Kronfeld devient directrice de la Fondation du judaïsme de Belgique, créée avec le solde des avoirs juifs spoliés et chargée d’assurer la pérennité de la communauté juive au travers de ses institutions ou leurs projets ponctuels, récurrents ou permanents.

    Toujours sur le chantier

    Aujourd’hui, Judith Kronfeld a quitté la Fondation du judaïsme pour se consacrer pleinement à sa mère, ses enfants et petits-enfants, même si elle s’investit encore inlassablement dans l’organisation de cérémonies de la mémoire de la Shoah. Pendant plus de 40 ans, Judith Kronfeld a agi dans l’intérêt de la communauté juive de Belgique sans jamais rien revendiquer pour elle ni jamais cherché à se mettre en avant. Pourtant, elle mérite que les projecteurs soient braqués sur elle. « C’est une véritable femme de combats », s’exclame Gitla Szyffer. « Elle fonde son action sur des valeurs humanistes. Elle met sa sensibilité humaniste et progressiste au service de la communauté juive. Elle ne mettra jamais aux vestiaires ses valeurs lorsqu’il est question de notre communauté. On ne rencontre pas tous les jours des êtres comme Judith ». La discrétion et la modestie de Judith Kronfeld n’ont pas non plus échappé à Lucien Buysse, observateur averti de la communauté juive : « Elle était toujours sur le chantier, mais n’apparaissait jamais à la tribune. Elle ne recherchait ni les honneurs ni la gloriole », insiste Lucien Buysse. « Mensch de l’année est une récompense qu’elle mérite et qui lui correspond ».

    Retrouver toutes les photos de la cérémonie du 13 mars 2016.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par marius - 8/03/2016 - 16:01

      Je voudrais d'abord féliciter les deux personnes venant d'être consacré Mench de l'année.

      Je n'ai pas l'honneur de connaître la seconde mais ai pu apprécier durant de longues années le travail accompli par Madame Judith. Elle est parfaitement décrite dans le dernier Regards et méritait sans aucun doute d'être mise à l'honneur.

      Permettez moi toutefois de penser que la nomination à ce titre de Mench de l'année est faite de façon fort subjective et je reste convaincu qu'il faut être proche du CCLJ pour y avoir droit. Il suffit pour s'en convaincre de lister les nominations de ces dernières années pour s'en convaincre.

      J'ai proposé par le passé plusieurs fois que Mr Rubinfeld brillant past président du CCOJB et actuel président de la seule association faisant réellement un travail productif pour défendre notre communauté soit élevé au rang de Mench de l'année mais, outre le fait que je n'ai jamais reçu ne fut ce qu'un accusé de réception, je suis tout aussi convaincu que cette candidature n'a jamais été prise en considération parce que le CCLJ et ses dirigeants ne le supportent pas (il suffit de se rappeler la haine dont il avait fait l'objet lorsqu'il avait présenté sa candidature à la présidence du CCOJB) poussant même les dirigeants du CCLJ de l'époque à ester en justice tellement ils ne voulaient pas de Mr Rubinfeld à la tête du CCOJB et voulaient modifier en leur faveur le mode de scrutin.

      Sachez que je ne compte pas Mr Rubinfeld parmi mes amis je ne suis qu'un juif observateur de ce qui se passe dans sa communauté tellement mal représentée aujourd'hui.

      Je souhaiterais vous lire au sujet de ce qui précède.

      Bonne semaine

      Marius

    • Par geraldine - 8/03/2016 - 16:19

      Marius bonjour, et merci pour votre commentaire.Le titre du Mensch de l'année a été créé en effet par le CCLJ, et ne se prétend pas être indépendant. Il est donc assez cohérent que les candidats finalement retenus à ce titre soient approuvés par le CCLJ. Ce qui n'empêche pas la diversité des Mensch honorés depuis 1998, et Johannes Blum, comme d'autres, en est un parfait exemple.Vous verrez en parcourant la liste des lauréats que si tous ont été choisis pour les combats qu'ils défendent et leur rôle au sein de la communauté, tous ne partagent pas forcément nos convictions ou notre judaïsme, qui plus est laïque.En vous remerciant pour votre intérêt et espérant avoir pu quelque peu vous éclairer.Bien à vousGéraldine Kamps, rédactrice en chef adjointe de Regards

    • Par marius - 8/03/2016 - 18:28

      Madame Kamps,

      Merci pour votre prompte réponse qui a le mérite de la clarté : il faut plaire à la philosophie du CCLJ pour être choisit comme Mench. Même si le travail accompli est immense et que l'on a fait beaucoup pour sa communauté, si l'on n'épouse pas les idées du CCLJ, vous n'aurez aucune chance. C'est le droit absolu du CCLJ et je le respecte même si je trouve cela dommage. Vous m'avez éclairé, c'est un fait.

      Ceci dit, cela n'empêche que j'aurai trouvé normal de recevoir ne fut ce qu'un accusé de réception lorsque je vous ai proposé quelqu'un dont je sais maintenant qu'il ne sera JAMAIS choisi tant sa philosophie est éloignée de la vôtre.

      Bien à Vous,

    • Par esther Naschelski - 13/03/2016 - 17:33

      Magnifique pour des personnes qui ne cherche ni les honneurs,,ni la gloriole je ne connais pas cette personne Edith elle mérite cette reconnaissance