Le judaïsme belge et le jubilé de la Belgique - 175 ans d'histoire

Mardi 22 novembre 2005 par Roland Baumann

 

Alors que la Belgique fête son jubilé, il nous a semblé nécessaire d’évoquer la mémoire d’une petite communauté dont les fondateurs, «nouveaux belges» ou étrangers, jouèrent un rôle majeur dans notre vie nationale... lorsque la Belgique était jeune. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des Juifs de Rhénanie et de Hollande s’établissent dans les Pays-Bas autrichiens. Ne jouissant pas des «droits de bourgeoisie» réservés aux catholiques, ils ne peuvent être industriels, ni commerçants, ou membres des métiers (corporations). Suite à la Révolution française, les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège sont annexés par la République (1795). L’émancipation des Juifs a été décrétée par l’Assemblée nationale (1791). Un décret de Napoléon (1808) reconnaît le culte israélite, l’organise et lui donne une existence légale, établissant une synagogue et un consistoire dans chaque département de l’Empire. Vu leur faiblesse numérique, les Juifs des départements belges dépendent des consistoires de Krefeld et de Trèves. En 1815, le Roi de Hollande s’engage à assurer la liberté religieuse et promet de financer l’exercice du culte. Deux synagogues sont fondées à Maastricht et à Bruxelles. Une école primaire juive s’ouvre à Bruxelles (1817), au-dessus de la synagogue, rue de la Blanchisserie, assurant l’instruction gratuite des enfants de familles juives pauvres. Avec l’indépendance nationale, le judaïsme belge acquiert sa forme moderne. Modèle de démocratie pour le reste de l’Europe, la Constitution de 1831 garantit les droits individuels et les libertés d’expression, jugeant que l’Etat n’est pas qualifié pour imposer ses vues dans des matières religieuses qui relèvent de la conscience individuelle. Refusant la religion d’Etat, tout comme la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat, ce régime libéral fait de l’Etat belge le protecteur des cultes religieux. Suite à une requête au Congrès national d’un groupe de citoyens belges de religion juive, un arrêté royal de 1832 reconnaît pleinement le culte israélite en inscrivant les traitements et pensions des ministres du culte au budget de l’Etat. La communauté israélite de Bruxelles élabore un nouveau règlement d’organisation formant une seule circonscription consistoriale qui regroupe l’ensemble des Juifs de Belgique. Installé le 25 mars 1832, le Consistoire israélite de Belgique se donne pour objectif d’assurer l’unité d’un judaïsme belge. L’organisation du culte israélite sous l’autorité du Consistoire prend sa forme définitive avec la loi sur le temporel des cultes (1870) qui donne aux Juifs exactement les mêmes droits qu’aux catholiques et aux protestants, et met fin à un conflit entre les autorités et le Consistoire qui, depuis 1859, pour des questions de personnalité civile, se voyait refuser la capacité légale d’édifier une nouvelle synagogue. L’Etat belge reconnaît totalement l’autorité supérieure du Consistoire. Celui-ci a pour mission de représenter les intérêts du culte israélite auprès des autorités et d’approuver la nomination des ministres du culte désignés par les communautés, ainsi que les budgets et comptes annuels de ces dernières. Le Grand Rabbin de Belgique est désigné par le Consistoire, dont il est membre de droit et sous l’autorité duquel il supervise l’exercice du culte et l’enseignement de la religion israélite. Le Consistoire central se compose des représentants des différentes synagogues (au prorata de leur importance) et du Grand Rabbin. Dans leur identité religieuse, tous les Juifs du pays sont ainsi groupés légalement en une seule structure nationale. A partir de 1878, la communauté de Bruxelles peut acquérir un enclos au cimetière d’Uccle. La beauté des monuments funéraires de la section juive du Dieweg témoigne de la prospérité d’une communauté juive qui, à l’heure des grandes fêtes du jubilé de la Belgique (1905), témoigne d’un incroyable dynamisme économique, social et intellectuel.

Figures marquantes

Les travaux de Jean-Philippe Schreiber décrivent avec minutie tous les rouages du judaïsme belge au XIXe siècle, tant les différents courants migratoires qui le composent, que son organisation consistoriale ainsi que toutes les grandes personnalités qui servent le judaïsme par leur travail communautaire au sein du Consistoire central israélite, tout en jouant simultanément un rôle de premier plan dans l’histoire nationale. Après l’indépendance, l’immigration juive se développe, venant de Hollande, d’Allemagne, et de France - en particulier d’Alsace et de Lorraine après la guerre franco-prussienne. De nombreux Juifs sont colporteurs et marchands forains, puis artisans, industriels ou commerçants. La communauté israélite compte moins de 2.000 personnes selon le recensement religieux de 1846. Parmi les pionniers du judaïsme belge, les frères Wiener, graveurs d’origine hollandaise, oeuvrent à la création des symboles de la nouvelle nation : Jacques, l’aîné, réalise nos premiers timbres-poste et devient directeur de l’office du timbre; Léopold, formé à l’académie de Bruxelles par le sculpteur Geefs, grave toutes les pièces de monnaie du règne de Léopold II (son fils Sam sera conseiller privé du monarque et sénateur libéral), tandis que Charles Wiener, lui aussi graveur en médailles, fait une carrière européenne. L’un des insurgés des journées de septembre 1830, Joseph Oppenheim, sera conseiller provincial du Brabant, co-fondateur de la Banque de Bruxelles et président du Consistoire. Des personnalités juives jouent un rôle de premier plan dans le développement industriel et financier du pays, tels Jonathan-Raphaël Bischoffsheim qui contribue à l’essor de nos chemins de fer, à la fondation de la société Cockerill, de la Banque Nationale et d’autres grandes institutions financières, qui est aussi conseiller communal libéral de la ville de Bruxelles, puis sénateur, fonde des écoles professionnelles pour filles, et est administrateur de l’Université Libre de Bruxelles, après avoir été président du Consistoire... Samuel Lambert représente la banque Rothschild en Belgique, règle la succession de Léopold Ier et finance l’industrie métallurgique et minière belge, avant de passer la main à son fils Léon (1875). Homme de confiance de Léopold II, dont il soutient l’oeuvre coloniale au Congo, et l’un des grands artisans du développement industriel belge, Léon Lambert est honoré du titre de baron (1896). Président du Consistoire, il fonde diverses institutions sociales (dont une célèbre maternité) et, au nom du Comité National de Secours et d’Alimentation, organise le ravitaillement de la population belge affamée par le blocus allié durant l’occupation allemande en 1914-1918. D’origine anglaise, George Montefiore Levi étudie le génie civil à Liège et devient un industriel brillant, dans les fonderies liégeoises et dans l’expansion ferroviaire (en association avec son beau-père Jonathan Bischoffsheim). Il crée l’Institut Electro-Technique de l’Université de Liège, et, devenu citoyen belge, est élu sénateur libéral (1882). Léo Errera assure la réputation internationale des études de botanique en Belgique, tandis que son frère cadet Paul, grand juriste, professeur de droit public à l’ULB dont il devient recteur, sera ensuite le bourgmestre libéral d’Uccle (1911). Publiciste et historien, Louis Hymans publie de nouvelles paroles pour la Brabançonne, écrit une Histoire populaire de la Belgique, best-seller de l’éducation à la citoyenneté avant 1914, et rédige ensuite L’histoire parlementaire de la Belgique, ainsi que Bruxelles à travers les Ages , ouvrage d’une érudition stupéfiante, dont le 3e volume, Bruxelles moderne, sera achevé par son frère, l’historien d’art Henri Hymans, conservateur de la Bibliothèque Royale, et son fils Paul, lui aussi publiciste. Chef de file du parti libéral bruxellois (avec Adolphe Max), ses fonctions politiques mèneront Paul Hymans à la Conférence de la paix à Versailles (1919) où il représente la Belgique, puis à la présidence de la Société des Nations.

Un siècle de progrès

Faire le portrait historique de ces grands noms du judaïsme belge, c’est montrer à quel point leur histoire est aussi celle de la Belgique au XIXe siècle, une nation qu’il faut construire mais dont la Constitution et les libertés démocratiques qu’elle garantit stimulent le développement national et fascinent l’Europe, car, à l’aube du XXe siècle, la Belgique est le grand laboratoire d’un monde nouveau en quête de progrès et de justice sociale. Et les Juifs de Belgique sont des agents actifs de cette ère nouvelle. Enthousiasmé par la construction nationale, le judaïsme belge est aussi solidaire de toute la Diaspora. L’Alliance israélite universelle se dote d’un comité régional belge fondé à Bruxelles (1874) et qui sera très actif dans la dénonciation de l’antisémitisme en Russie tsariste, surtout après le pogrom de Kichinew (1903), en collaboration avec la Ligue Belge des Droits de l’Homme et les socialistes. Inaugurée le 20 septembre 1878 par le Grand Rabbin Elie-Aristide Astruc, la grande synagogue de Bruxelles, édifiée rue de la Régence, sur le parcours royal, et financée aux deux tiers par l’Etat belge, la province de Brabant et la ville de Bruxelles, affirme dans la majesté de son architecture romano-byzantine toute la force d’une communauté fière de son identité religieuse et de sa place dans la nation belge. Fondée en 1816, la communauté israélite d’Anvers, Shomré Hadass, inaugure en 1892 sa grande synagogue de la Bouwmeestersstraat. Le style hispano-mauresque de ce lieu de culte affirme l’attachement des enfants d’Israël à une «autre» tradition, fière de ses origines orientales, et cela au coeur même du nouveau quartier monumental d’Anvers, cette «Carthage sur l’Escaut», qui, grâce à l’intensification du commerce international maritime et de ses retombées sur l’économie portuaire, devient bientôt le centre majeur de la vie juive en Belgique. Les Juifs jouent un rôle essentiel dans l’essor prodigieux de l’industrie diamantaire anversoise après la découverte des mines de diamant en Afrique du Sud. A partir de la fin du XIXe siècle, un puissant courant migratoire venu des communautés juives d’Europe de l’Est, écrasées par la misère et l’antisémitisme, attire en Belgique une immigration juive continue qui, en route vers l’Angleterre ou l’Amérique, se fixe parfois à Bruxelles ou à Anvers. De nouvelles communautés religieuses, orthodoxe (Machsiké Hadass) et séfarade, sont agréées par l’Etat. L’essor d’une presse juive témoigne de la vitalité du judaïsme belge en cette période d’explosion de l’immigration juive du Yiddishland. La Belle époque voit l’apogée du judaïsme consistorial, «assimilé», dont les principaux acteurs, fiers de leur identité nationale belge, associent étroitement pratique religieuse «moderne», idées politiques libérales et affinités multiples avec la franc-maçonnerie. Durant la Première Guerre mondiale, de nombreux Juifs belges et étrangers participent à la résistance nationale. Le Grand Rabbin Armand Bloch est condamné à six mois de prison par un tribunal militaire allemand pour ses sermons hostiles à l’occupant. L’armée belge sur l’Yser compte des officiers supérieurs juifs : tels le général Bischoffsheim et le major Wiener qui, plus tard sera lieutenant-général et l’une des plus hautes autorités militaires belges en 1940. Déjà populaire avant la guerre, le sionisme devient un courant politique majeur au sein de la communauté juive de Belgique. A Versailles (1919), le ministre socialiste Emile Vandervelde affirme son soutien à l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. D’autres grandes figures politiques belges tels Camille Huysmans et Louis de Brouckère appuient la cause sioniste. En 1936, une forêt honorant la mémoire du roi Albert est plantée en Terre d’Israël.

Le traumatisme de la Shoa

Au début des années 20, venant surtout de Pologne, des milliers de Juifs affluent en Belgique. Ils travaillent dans les mines au Borinage et à Liège, s’installent à Bruxelles et Anvers, vivant souvent du travail à domicile, sont maroquiniers, tailleurs et fourreurs. Avec la crise économique, leur situation se dégrade, et tant Anvers que Bruxelles voient une montée de l’antisémitisme, parfois du chef de syndicalistes soucieux de défendre les travailleurs belges contre la concurrence déloyale de ces étrangers sous-payés. Avec l’avènement du nazisme, puis l’annexion de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, les réfugiés juifs affluent dans notre pays. Le ministre de la Justice, Paul-Emile Janson, favorise une politique d’accueil de ces milliers de persécutés. Manifestations, meetings et campagnes de boycott économique contre l’Allemagne nazie sont organisés par les organisations juives en collaboration avec le monde politique et syndical belge. Le gouvernement s’engage activement dans l’aide sociale indispensable aux masses de réfugiés juifs du grand Reich qui, démunis et sans travail, sont pris en charge par les institutions juives auxquelles s’associent des services publics et associations humanitaires belges. Des milliers de Juifs belges participent à la campagne de l’armée belge contre l’invasion allemande du 10 mai 1940. Beaucoup poursuivent la lutte dans les Forces belges de Grande-Bretagne ou dans la Résistance. En Belgique occupée, à partir de l’automne 1940, une série de mesures discriminatoires marginalisent la population juive, forcée de s’affilier à l’Association des Juifs en Belgique (AJB) créée par les Allemands. A partir de juillet 1942, alors que la Solution finale entre dans sa phase décisive, le Comité de Défense des Juifs (CDJ) organise la résistance juive et facilite la survie des milliers de Juifs qui plongent dans la clandestinité, refusant d’obéir aux consignes de l’AJB. Après la Libération, le CDJ fait place à l’Aide israélite aux victimes de la guerre (AIVG) assurant la réadaptation des survivants de la Shoa dans la vie économique et sociale belge et en particulier de tous les enfants cachés dont les parents ne sont pas revenus de déportation. Jusqu’en 1948, des milliers de réfugiés juifs séjournent en Belgique avant d’émigrer en Israël ou aux Etats-Unis. Peu à peu, la vie communautaire se réorganise. L’assouplissement des conditions d’accès à la citoyenneté et la prospérité générale dont bénéficient la Belgique dans les années 60 permettent aux immigrés juifs étrangers et à leurs familles de quitter peu à peu les quartiers populaires qu’ils occupaient depuis l’entre-deux-guerres, théâtre de leurs années de labeur et de débrouille, de lutte et de vie communautaire intense dans «la rue juive», mais aussi lieu de mémoire des rafles et de la survie dans la clandestinité... La communauté juive de Belgique ne représente qu’une très faible partie de la population belge et pourtant, à en juger par le nombre de ses institutions et la diversité de son monde associatif, le judaïsme belge constitue une minorité très active dans la vie publique de notre pays. Mais, si la mémoire de la Shoa fait aujourd’hui partie intégrante du patrimoine mémoriel national, à la caserne Dossin ou lorsqu’on commémore la libération des camps, l’histoire du judaïsme belge au XIXe siècle reste largement méconnue. Tout comme l’histoire de la Belgique, elle reste victime de notre amnésie nationale...


 
 

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