Mensch de l'année 2016

Johannes Blum : Sauver la mémoire, pour préparer l'avenir

Mardi 1 mars 2016 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°836

Il est né allemand et a décidé de consacrer sa vie à la mémoire. Après avoir interviewé quelque 1.400 déportés, résistants, enfants cachés et autres rescapés de la Shoah, il poursuit la collecte de témoignages, tel un devoir. Avec une générosité et un altruisme qui s’étendent bien au-delà de la communauté juive. Portrait de Johannes Blum, Mensch de l’année 2016.

 
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    Johannes Blum nait le 23 décembre 1942 à Salzbourg, annexée alors à la Grande Allemagne. Sa sœur cadette verra le jour le 3 mai 1945, soit cinq jours avant la capitulation. Les enfants grandissent au sein d’une famille catholique pratiquante, un père chef comptable et une mère secrétaire, à l’armée. Alors que l’Allemagne sent approcher la défaite, le père de Johannes Blum est mobilisé. On le croit parti en Yougoslavie, peut-être a-t-il été fait prisonnier de guerre. Il ne reviendra en tout cas jamais. Restée avec les enfants, la mère de Johannes sera évacuée vers l’Allemagne sans savoir ce qui est arrivé à son mari. Après un nouveau déménagement, le jeune Johannes poursuit sa scolarité à Munster. Il choisit comme sujet de travail de fin d’études, la résistance allemande. Il a 16 ans.

    C’est au milieu des années 60, lors d’un voyage à Paris avec son ami de toujours, Heinz-Georg Murlowski, que Johannes Blum fait la connaissance de Belges, notamment d’un résistant, avec lequel il entre en confrontation. Johannes lui rend visite à plusieurs reprises et prend conscience de ce qui s’est passé pendant la guerre. « Les contacts avec sa mère sont devenus plus difficiles », explique sa compagne Anne Slattery. « Il voulait l’interroger pour en savoir plus, mais elle ne disait rien ».

    Johannes Blum se lance dans des études en philologie romane et en histoire à l’Université de Freibourg, « le laboratoire de ma formation politique », considère-t-il, dans une interview accordée en 2013 à Gitla Szyffer, la présidente de Continuité UARJB. « Je suis devenu quelqu’un de gauche, et même radicalement de gauche, par l’affrontement avec la génération de mes parentsCe n’est pas parce que ce sont tes propres parents qu’on peut leur inventer la moindre excuse. J’attendais de ma mère au moins l’expression “Nous avons lamentablement échoué au niveau moral”, mais il n’y a jamais eu ce discours ».

    Portant le poids d’un passé insupportable, refusant l’indifférence et la lâcheté des siens, Johannes s’installe définitivement à Bruxelles en 1969 et obtient la nationalité belge. « Au début, il ne voulait plus parler du tout de ses origines, rejetant totalement son pays », se souvient Anne Slattery. « Certains lui ont d’ailleurs reproché d’être parti. Aujourd’hui, il revoit et appelle régulièrement sa sœur avec laquelle il parle allemand, mais il préfère le français… ».

    En Belgique, Johannes Blum complète sa formation par des études en philologie germanique à la Faculté Saint-Louis et à Leuven. Il enseignera l’allemand dans les écoles belges pendant vingt ans, en proposant des textes à contre-courant, et en donnant à ses cours une portée politique et un esprit critique pas toujours appréciés de ses directeurs. Sa carrière sera soudainement interrompue par un accident de la circulation, qui l’orientera d’une tout autre façon.

    Responsabilité

    Un jour de 1987, après avoir lu dans La Cité un article sur les camps, Johannes Blum décide d’écrire au journal, ignorant que celle qui répondra à son message, Sonja Goldman, lui ouvrira les portes de la communauté juive. « Elle a proposé à Johannes qu’il passe chez elle prendre un café », raconte son fils Henri Goldman. « Ma mère souhaitait aller avec trois de ses amies -Sarah Goldberg, Maryla Michalowski et Hélène Weissberg-, avec lesquelles elle avait été déportée, déposer une gerbe en Allemagne devant une stèle dressée en mémoire de femmes résistantes à Auschwitz. Johannes a accepté de les y conduire, et les a écoutées parler de leur vécu pendant tout le voyage ». « Il a toujours dit avoir été très impressionné par la distance et parfois l’humour qu’elles dégageaient de leurs récits », souligne Alice Michalowski, la fille de Maryla Dyament-Michalowski, son premier témoin. Ce sont ces quatre femmes qui lui « imposeront » le projet de recueil de témoignages. Une « naissance à la mémoire », dira-t-il plus tard, une façon pour lui de « prévoir l’avenir ». Heinz-Georg Murlowski, son ami de l’école primaire qui vit toujours en Allemagne, le confirme : « John et moi ne faisons pas partie de la génération “auteur”, mais nous portons néanmoins une responsabilité. John s’est fixé cette obligation pour que les générations futures ne puissent pas oublier ce qui s’est passé ».

    Au même moment, Johannes Blum rencontre le Père Bruno Reynders, lequel a contribué à sauver quelque 380 enfants adultes juifs. Il se mettra en devoir de rechercher les enfants juifs qu’il a cachés, parviendra à faire dresser une stèle à Ottignies en sa mémoire, inaugurée en mai 1991, et réunira dans un livre les documents d’archives qui attestent de son action (Résistance. Père Bruno Reynders, Juste des Nations, Les Carrefours de La Cité, 1993).

    Johannes Blum crée son asbl « Les Compagnons de la Mémoire », nom inspiré des « Compagnons de la chanson » de son enfance, pour donner une assise à son travail de mémoire et proposer des témoignages de rescapés aux écoles bruxelloises et wallonnes. Accompagné d’un cameraman et d’un preneur de son, via une cellule audiovisuelle de la Communauté européenne, il se lance dans les interviews de témoins, dont il réalise l’importance grâce notamment au film Shoah de Lanzmann. « J’ai compris qu’il fallait voir les gens, plus que des photos ou des enregistrements. Le visage du témoin tente d’exprimer ce que l’on ne sait pas décrire », estime celui qui décidera finalement de travailler seul face au témoin, pour plus de confidentialité.

    Une obsession

    Rapidement, les interviews deviendront pour Johannes Blum une obsession. Les témoins disparaissant progressivement, il y a urgence, et il l’a compris. Après les anciens déportés, ce seront les résistants -lui qui s’est toujours demandé pourquoi ses parents ne l’avaient pas été-, puis les enfants de déportés, les enfants cachés, leurs propres enfants… Louis-Philippe Arnhem travaille à l’Office des étrangers à l’époque et prend plus spécifiquement en charge à partir de 2003 les archives de la diaspora juive arrivée en Belgique dès 1920. « Johannes recueillait déjà les témoignages et m’a contacté pour permettre aux personnes interviewées d’accéder à leurs dossiers », se souvient-il. Les deux hommes deviennent amis, prenant tous les deux leur travail très à cœur. « Nous étions aussi enthousiastes l’un que l’autre, et nous nous renvoyions mutuellement les personnes qui s’adressaient à nous. Je devais parfois lui demander d’attendre un peu, pour ne pas qu’il rappelle le témoin le jour même ! Il tient à battre le fer tant qu’il est chaud, et il a raison, au risque sinon de voir se refermer une porte qui a mis parfois plus de soixante ans à s’ouvrir ».

    Surtout que Johannes Blum ne se limite pas au recueil de témoignages. Comme une reconnaissance à l’égard de ceux qui lui ont fait confiance, sans le considérer comme un « fils de B… », insulte à laquelle il aura dû faire face à ses débuts, Johannes entretient ses relations, garde le contact, tel un bien précieux. « Un privilège », considère-t-il.

    En préparant la demande de classement des Caves de la Gestapo de l’avenue Louise, à Bruxelles, Daniel Weyssow, chargé de projet à la Fondation Auschwitz, a utilisé des extraits de ses interviews et les deux hommes ont sympathisé. « Le travail de Johannes Blum est époustouflant, c’est une masse d’informations unique, dont on lui sera redevable pour toujours », estime-t-il, avant de souligner, outre l’empathie, la générosité et le total investissement de l’homme, « l’incroyable rapport de confiance qu’il a su établir et qu’il maintient ».

    David Lachman, Alberto Israël, Sacha Hirschovitz, Rose Bulka… la liste des témoins devenus de proches amis est longue, lesquels n’hésitent pas à l’inviter dans les moments les plus intimes de leur vie, ou à le solliciter pour l’un ou l’autre service. « Il m’a contacté en 2002 pour m’interviewer et on ne s’est plus quitté », confirme Simon Gronowski. « J’ai vu en lui quelqu’un d’humaniste, sensible et démocrate, comme s’il voulait à lui seul racheter les crimes nazis allemands et autrichiens. Un homme unanimement respecté, qui fait preuve d’un grand esprit de modération, tout en étant fermement hostile à l’extrême droite, au fascisme et au nazisme. Ceux qui entendent un témoin deviennent témoins à leur tour et peuvent transmettre aux futures générations. Johannes a toujours agi dans ce sens et continue d’ailleurs de me conduire quand je vais témoigner, parfois jusqu’en Allemagne ! ».

    Johannes répond toujours présent, d’une extraordinaire générosité, et de façon totalement désintéressée. « C’est lui que j’ai contacté en premier quand ma mère est décédée », confie Alice Michalowski, dont la fille Serena Dykman a d’ailleurs utilisé des témoignages de Johannes dans son film Nana. « Cette amitié est un des beaux cadeaux que ma mère m’a faits, et c’est intéressant de voir la proximité que nous pouvons avoir dans le fait de porter la Shoah, comme enfant de rescapés et comme enfant de bourreaux. Que fait-on avec ce poids ? Comment le gérer ? Il y a comme une équivalence, y compris dans le vocabulaire… “Sélection”, “liste”, “chiffres” sont des mots qui s’immiscent dans le quotidien et nous font aujourd’hui frémir de la même manière ». « Il a une notion de culpabilité collective et qu’il porte aussi sur les descendants », relève Henri Goldman. « Au nom de cette culpabilité qu’il ne devrait pas avoir, et pour expier en quelque sorte “sa” faute, il a fait quelque chose d’extraordinaireJe lui suis très reconnaissant d’avoir favorisé la parole de ma mère et de ses amies ».

    Homme de conviction et de combats

    L'intérêt de Johannes Blum pour les autres dépasse le cadre de la Shoah. Parrainant deux enfants en Inde, particulièrement sensible à la cause des sans-abris et des réfugiés, il partage nombre des combats de l’UPJB, qu’il rejoint régulièrement dans ses actions. Johannes est également à l’origine d’une série de pétitions, dont l’une a permis il y a quelques années la régularisation d’une famille venue d’Ouzbékistan où elle était menacée, lorsqu’il ne fournit pas directement une aide matérielle aux personnes en détresse. « Il a gardé de son éducation inspirée du protestantisme la rigueur et le sens du devoir », note Anne Slattery, « mais il cultive aussi un esprit d’opposition et un besoin de désobéir, qui lui viennent de son histoire familiale et nationale ». « Un homme de conviction et de combats », comme nous le décrit Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique progressiste française Golias, dans laquelle Johannes Blum supervise également depuis une vingtaine d’années les dossiers qui ont trait à la mémoire.

    Réellement obstiné quand il s’agit de  défendre une bonne cause, on apprendra aussi que Johannes Blum réagit à chaque fois qu’un calendrier affiche à la date du 8 mai « Armistice », faisant tout ce qui est en son pouvoir pour rectifier « l’erreur » et y faire mettre à la place la mention « Capitulation de l’Allemagne nazie ». Résident de Woluwe-Saint-Lambert, il sera notamment parvenu à obtenir du bourgmestre Olivier Maingain de renommer le rond-point de la place de Mai  « square du 8 mai 1945 », quand il ne fait pas ajouter sur une plaque commémorative les noms des résistants qui y manquent.

    Les commémorations, il y assiste aussi depuis de longues années. Le 23 juillet 1989, il faisait notamment le voyage à Auschwitz pour dénoncer la présence du Carmel sous la bannière « Chrétiens solidaires ». Manuel Abramowicz (RésistanceS) s’en souvient : « J’ai rencontré Johannes dans le cadre du combat anti-raciste et anti-fasciste. Il venait aux réunions du MRAX où j’étais alors objecteur de conscience. Nous sommes partis ensemble une journée à Auschwitz, avec l’Union européenne des étudiants juifs, pour aller manifester contre le Carmel, en se retrouvant face à des dizaines de villageois polonais venus nous insulter ! ». Les relations entre Manuel Abramowicz  et Johannes se poursuivront ensuite, Johannes devenant un vrai compagnon de route de RésistanceS, soutenant l’association de lutte contre l’extrême droite dans ses actions comme dans son fonctionnement. « Il est venu aux audiences lors de notre procès contre Georges-Pierre Tonnelier et nous a fourni énormément de documentation. Nous savons qu’il peut tout mettre en œuvre pour nous aider », note Manuel Abramowicz. « Il représente cette génération d’enfants allemands qui ont dû assumer le passé passif ou nazi de leurs parents et pour laquelle j’éprouve un profond respect », affirme encore celui dont la grand-mère maternelle a également été interviewée par Johannes Blum, cette fois en tant qu’enfant de la guerre civile espagnole !

    « Un Mensch parmi les hommes »

    Dans un article de La Centrale de mars 2014, le collecteur de mémoires explique sa démarche : « Chaque témoignage a sa valeur unique, il est en cela irremplaçable et plein d’enseignement pour les générations à venir. Résister aujourd’hui, demain et toujours pour barrer la route à tout retour de la barbarie, quelle que soit sa forme. Tout témoignage nous exhorte implicitement à rester un “Mensch” en son for intérieur et au milieu des hommes ».

    Johannes Blum n’hésite pas à rencontrer ses témoins une deuxième fois, les faisant réagir différemment, préciser des éléments de leur premier entretien, voire les compléter de documents visuels (photos, correspondances, carnets de mariage et autres papiers administratifs). Ward Adriaens a joué un rôle de premier plan dans l’archivage de tout ce matériel. « Johannes est venu me trouver après avoir frappé à la porte de plusieurs institutions de la mémoire », se souvient le premier directeur du Musée de la Déportation et de la Résistance de Malines. « J’ai tout de suite saisi l’importance de son travail et accepté que ses témoignages soient déposés à la Caserne Dossin. A l’époque, les témoignages avaient aux yeux des historiens moins de valeur que les archives. Or les deux sont complémentaires. Les témoignages ajoutent le côté humain, mal chiffrable, un panorama de sentiments qui vont au plus près de la souffrance ressentie. Quant aux chiffres, ils permettent de ne pas rendre ces souffrances interchangeables. Son travail est inestimable, si chaque communauté pouvait avoir son Johannes ! ».

    Ward Adriaens et l’historienne Claire Pahaut (Démocratie ou Barbarie) sont les rares personnes auxquelles Johannes Blum se confie après les interviews. Pas facile en effet de sortir indemne de l’écoute de ces récits tragiques, de ces vécus qui relèvent bien souvent du miracle, et qui vous rendent en quelque sorte complice de cette période. « Johannes a fait un travail exceptionnel en garantissant aux témoins la survie de leur mémoire et en leur permettant ainsi de partir tranquilles », insiste Claire Pahaut. « Maintenant, il faut à tout prix exploiter ces documents, dresser une table des matières pour les rendre utilisables ».

    C’est à cette lourde tâche que s’emploie actuellement le Musée de Malines qui a déjà digitalisé une majorité des quelque 1.400 interviews filmées, pour pouvoir les consulter sur place sur simple présentation d’une pièce d’identité. Sur les 40.000 documents supplémentaires accumulés et souvent annotés par Johannes Blum, également déposés au Musée, une première série a été scannée. L’équipe en charge de ce minutieux travail se donne encore 18 mois pour transférer l’ensemble des interviews sur le serveur et les rendre ainsi accessibles depuis les salles de lecture des différents partenaires : les Archives générales du Royaume, Yad Vashem, Mémorial de la Shoah et le Musée de l’Holocauste de Washington. Les témoignages de Johannes Blum intégreront alors le Fonds Rothschild et l’International Holocaust Remembrance Alliance (IRHA). Question de « prévoir l’avenir ».

    Retrouver toutes les photos de la cérémonie du 13 mars 2016.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Marcel Kahne - 8/03/2016 - 16:05

      Mes félicitations à Monsieur Blum pour sa désignation de Mensch de l'année. La distinction est amplement méritée

    • Par Alain B. - 9/03/2016 - 10:34

      M. Blum, tout comme Moise, a su tirer de l'eau du rocher, les souvenirs tres souvent douloureux des rescapes. Mais il su le faire, non pas en frappant avec un baton, mais avec beaucoup d' attention et une grande gentillesse.

    • Par Esther naschelski - 14/03/2016 - 12:00

      J'apprecie le travail de memoire de MR Blum,je le connais personellement il a fais un beau travail ,Aujourd'hui je me restrains parce que sa complicité avec Gronowski en editant mon histoire sans ma permission en l'année 2015 L'histoire vraie D'Esther Naschelski traduit de mon livre en Neerlandais Achter de stilte ,,,,Het verhaal van een verborgen joodse kind,?????????????????????????

    • Par Catherine Slypsteen - 15/10/2016 - 17:13

      J' ai rencontré Monsieur Blum après avoir pris connaissance des témoignages de mes parents. Je le considère comme un "sage", une référence devant le doute qu' insinuent parfois les récentes actualités. Lorsque Monsieur E Wiesel est décédé j' ai tout de suite pensé à Monsieur Blum comme à une référence équivalente mais moins médiatisée...Il est un homme de paix et mérite cette récompense de Mensch de l' année. Je lui ai livré mon témoignage de seconde génération après la guerre. Cela m' a délivrée d' un grand poids en me livrant pour la première fois sur ce sujet à conséquence. La Résistance ne s' arrête jamais!

    • Par dieudonné - 21/04/2017 - 14:58

      Bonjour,

      Merci pour cet article et félicitations à M.Blum. Mais je ne parviens pas à trouver les coordonnées de son ASBL. pourriez-vous me les communiquer? Merci. Cordialement, jmd

    • Par geraldine - 21/04/2017 - 15:01

      Dieudonné,
      vous pourrez contacter M. Blum à cette adresse: johannes.blum@skynet.be
      Bien à vous
      Géraldine Kamps,
      rédactrice en chef adjointe