Israël : Politique et littérature

Mardi 1 avril 2008 par Denis Charbit

 

Cette année, le salon du livre de Paris a mis les écrivains israéliens à l’honneur. Le boycott qui a frappé l’événement ne doit pas occulter le succès de la manifestation et l’engouement du public pour cette riche littérature, critique et, aujourd’hui, largement reconnue.

Comme chaque année, le salon du livre de Paris attire en plus des professionnels de l’imprimé -éditeurs, auteurs, directeurs de collection- des milliers de visiteurs amoureux du livre. Pour donner à la manifestation une aura internationale et enfoncer un clou dans la tendance au choc des civilisations et au repli identitaire, la coutume est d’y célébrer une littérature étrangère. L’année dernière, le pays invité était l’Inde, à l’occasion des soixante années de son existence souveraine. Pour la même raison sans doute, Israël fut, cette année, à l’honneur. Certes, les écrivains hébraïques et indiens n’ont guère attendu le retrait de la puissance britannique pour se mettre à l’ouvrage. La proclamation de l’indépendance, aussi fondatrice et déterminante fût-elle dans l’histoire politique respective de ces deux pays nouveaux-anciens, présente dans la république des Lettres indienne et hébraïque une portée plus limitée, mais en aucun cas, négligeable. L’inspiration littéraire, libre, diverse, plurielle, ne connait pas de frontière, elle n’est pas cependant totalement indépendante des contingences politiques, économiques ou sociales. Nul besoin d’être sociologue et encore moins disciple de Marx pour l’affirmer. Un romancier hébraïque échappe difficilement à la question de son implication personnelle et artistique dans le conflit israélo-arabe, quand bien même son œuvre n’y ferait pas explicitement référence. Compte tenu du prestige attribué à cette manifestation littéraire d’une part, et de la persistance du conflit d’autre part, faut-il s’étonner que des particuliers, des associations, des Etats qui défendent la cause palestinienne aient appelé au boycott ? Je ne le crois pas. Le contraire m’eût surpris. Qu’il soit bien clair que cet aveu ne diminue en rien ma ferme opposition à cette initiative qui s’est avérée fort heureusement contre-productive.

Renouveau de la littérature

Ironie de l’histoire qu’on ne doit pas se priver de savourer, ceux qui ont appelé au boycott ont servi la cause d’Israël à leur corps défendant. Cela en disait plus sur leur étroitesse d’esprit que sur Israël qu’ils tentaient de mettre au pilori. Cette revendication relève plus de la réaction pavlovienne que d’une réflexion politique rationnelle, car le boycott était sans objet : les éditeurs, pour qui le salon a aussi un enjeu économique, n’avaient aucune chance d’y souscrire; même Eric Hazan, des éditions La Fabrique, spécialisé dans la traduction et la diffusion de la littérature israélienne post et anti-sioniste (Baruch Kimmerling, Yitzhak Laor, Tanya Reinhardt) n’a pas manqué ce rendez-vous; les Etats en tant que tels ne sont pas représentés au salon. Les écrivains ? Ils viennent avant tout signer leurs livres. Le public ? Il est bien trop varié pour que l’on puisse prétendre l’enrôler. Tout ce qui touche Israël présente assurément une dimension politique, mais ne s’y réduit pas. Si la littérature israélienne est honorée, c’est indépendamment du conflit et au-delà des soixante ans du pays : c’est qu’elle a trouvé un public en France et dans le monde; c’est qu’on y trouve quelque chose d’Israël, de la condition juive et de la condition humaine qui est la fois singulier par la langue et en étroite correspondance avec ce que d’autres écrivains dans d’autres langues, dans d’autres pays et à d’autres époques ont écrit eux aussi de la grandeur et de la misère humaines. il est probable que le nombre de lecteurs se soit multiplié en France par 10 sinon par 100, mais il est surtout impressionnant de constater l’intérêt éditorial croissant pour cette littérature qui, il y a encore dix ans, était limitée au triumvirat Yehoshua-Oz-Grossman. Appelfeld avait un ou deux livres traduits, Keret était encore inconnu (que l’on me permette ce rappel : dans le numéro spécial de la revue Europe, consacrée en 1998 à la jeune littérature israélienne, j’avais intégré au sommaire une nouvelle d’Etgar Keret dont c’était en France la première apparition).

Reflet critique de la société

Aujourd’hui, toute œuvre qui a suscité en Israël quelque intérêt est aussitôt traduite : Alona Kimhi, Tsruya Shalev, Savyon Liebrecht, Mira Maguen, mais aussi Eshkol Nevo, Alon Hilu, Ron Leshem ou Amir Gutfreund. Et si à l’époque, l’entreprise était le fait de quelques éditeurs audacieux, ce sont aujourd’hui les plus prestigieuses maisons qui en assurent la diffusion. Ce qui est vrai de la littérature l’est aussi du cinéma : l’une et l’autre donnent à voir d’Israël une vision complexe et nuancée. Pas nécessairement plus optimiste ou positive, et encore moins langue de bois. Cette littérature hébraïque postérieure à la seconde intifada a gardé de la décennie précédente d’Oslo le goût d’aller chercher la vérité du côté des traumatismes, des secrets, des tensions du passé. L’absurde, l’angoisse, la désillusion dominent toujours en toile de fond, plus que jamais présents, plus que jamais pesants tant les perspectives de réconciliation et de sérénité restent toujours lointaines. On n’est plus dès lors dans le manichéisme qui exige de censurer de son adversaire tout ce qui pourrait entamer l’image noire et hostile qu’on s’en fait en bloc. En outre, l’attitude des écrivains est le plus souvent critique à l’égard du gouvernement. Si la manifestation, comme le prétendent les partisans du boycott, constitue une tribune pour l’Etat d’Israël, les débats ont montré à l’envi la pluralité des points de vue. Seulement voilà, même lorsque l’un d’eux, Ron Leshem, compare publiquement la société israélienne à un asile de fous, il précise qu’il l’aime autant qu’il en a peur, qu’il est solidaire de chacun de ceux qui s’y trouvent car les uns et les autres -Juifs, Arabes, croyants ou mécréants, pacifistes ou colons- sont plus malades à ses yeux que coupables. Qu’importe que l’on trouve le propos excessif, il exprime une détresse qui force non seulement le respect, mais aussi l’étonnement, comme le reconnaissait une journaliste frappée par l’authenticité et la sincérité de cette déclaration aux apparences si peu diplomatiques.

Littérature israélienne ou hébraïque ?

Preuve que la politique n’est jamais très loin lorsqu’il s’agit d’Israël, deux controverses ont été au centre des discussions autour du salon du livre cette année : la première est relative à une déclaration que les 40 écrivains israéliens ont été priés de signer et par laquelle ils se seraient engagés à ne pas tenir de propos hostiles au gouvernement actuel durant leur séjour. Une telle information ne peut rester à l’état de rumeur : de deux choses l’une, ou bien l’on publie à la une des journaux le document en question ou bien l’on s’abstient de jeter ainsi sur Oz, Yehoshua, Grossman et leurs confrères une opprobre qui frise la calomnie. Il est inimaginable que Ron Barkai par exemple, écrivain et professeur d’histoire à Tel-Aviv et dont le combat contre l’occupation est connu, ait consenti à signer un tel document. C’est les calomnier tous que de laisser entendre une telle chose. La seconde controverse portait sur qui était à l’honneur : la littérature israélienne ou la littérature hébraïque ? La nuance mérite d’être précisée. Seuls les auteurs qui écrivent en hébreu ont été invités à faire partie de la délégation officielle. Or, il importe de rappeler que la littérature israélienne, au sens large du terme, inclut l’ensemble des ouvrages publiés dans d’autres langues que l’hébreu : principalement le russe, mais aussi le français, l’anglais et le yiddish. Oublierait-on que l’arabe est une langue officielle de l’Etat d’Israël ? Qu’Emile Habibi, Palestinien d’Israël, a obtenu le prix Israël de littérature pour l’ensemble de son œuvre ? La distinction en tant que telle est justifiée. Mais elle n’aurait pas dû se concrétiser par l’exclusion des auteurs israéliens non hébraïques. La participation d’écrivains russes et arabes aurait montré ce que signifie concrètement le multiculturalisme en Israël. Cependant, ne nous leurrons pas, des adversaires de mauvaise foi n’auraient pas manqué de dénoncer cette « honteuse récupération » de la littérature palestinienne.


 
 

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