Israël : Olmert et l'effet boomerang

Mardi 4 mars 2008 par Denis Charbit

 

L’indulgence du Rapport final de la Commission Winograd à l’égard d’Ehoud Olmert a de quoi surprendre. Que faut-il en penser ?

La vie publique en Israël réserve souvent bien des surprises : alors que la presse avait laissé entendre, il y a six mois, que le rapport intérimaire de la Commission Winograd serait indulgent envers le Premier ministre, les termes employés ont été accablants pour Ehoud Olmert qui ne s’attendait pas à un réquisitoire aussi sévère. Fort de ce précédent, on avait donc annoncé cette fois que le ton du rapport définitif serait aussi dur sinon plus, et contraindrait le Premier ministre à remettre immédiatement sa démission. Là aussi, c’est le contraire qui s’est produit. L’objet de ce dernier rapport était, rappelons-le, d’examiner la décision de lancer une opération terrestre à la veille du cessez-le-feu imminent imposé par l’ONU. Plusieurs journalistes y étaient allés de leur enquête et affirmaient mordicus que cette opération n’avait eu d’autre finalité que de fournir à Olmert et à Dan Haloutz, le chef de l’état-major, une sorte de photo-finish honorable pour faire oublier les ratés et les ratages de la guerre. Compte tenu du bilan particulièrement lourd -33 morts, près d’un tiers des soldats tombés sur le front- pour un résultat plus que médiocre, on ne peut imaginer d’accusation plus grave, et il est certain que si les membres de la Commission Winograd l’avaient retenue, Olmert n’aurait pu faire face à l’indignation générale et rester une minute de plus à son poste. Lavé de cette accusation, le Premier ministre pouvait balayer tout le reste du rapport qui n’est pourtant pas tendre avec lui. Olmert était bon pour la guillotine. Vingt-quatre heures plus tard, la bombe politique qui devait le faire sauter avec son gouvernement était désamorcée. Par un effet boomerang, l’accusation censée le tuer l’a finalement sauvé puisqu’elle s’avérait infondée. Olmert s’en est sorti, mais l’opinion qui, en général, admire plutôt ceux qui s’obstinent et s’accrochent, est restée plus que mitigée devant cette performance qui leur paraît douteuse.

Commission d’enquête ou sanction publique

Quelles en seront les conséquences sur le plan de la culture politique d’Israël ? Sur le gouvernement ? Et d’abord, que faut-il penser de l’instrument, de ces fameuses commissions d’enquête mises en place en période de crise pour apaiser les tensions ? Voilà, en effet, un dispositif dont l’usage en Israël est particulièrement répandu alors que dans d’autres démocraties, un tel recours n’existe pas. Ce qui préside à son existence est peu ou prou l’idée largement appuyée par l’opinion selon laquelle pour juger objectivement d’un échec, il faut confier l’enquête et le jugement à une structure judiciaire indépendante du gouvernement, de la Knesset et des partis politiques, composée de personnalités compétentes et intègres. Mais faut-il pour autant attribuer à une commission de ce type l’autorité nécessaire pour mettre à la porte des ministres et, à plus forte raison, un chef de gouvernement ? Une commission doit-elle se substituer à la sanction publique qui peut toujours s’organiser si l’opinion se mobilise ? Souvenons-nous : Golda Meir n’avait pas été inquiétée par la Commission Agranat chargée d’examiner l’incurie de Tsahal lors de la guerre de Kippour, c’est la pression publique directe qui eut raison de la légitimité démocratique dont elle jouissait. En l’occurrence, la Commission Winograd, nommée par le gouvernement, n’avait pas le droit de prendre des décisions exécutoires relatives aux personnes, seulement de faire des recommandations, ce dont elle s’est abstenue compte tenu du fait que deux des trois personnes sur la sellette avaient déjà remis leur démission avant la fin de ses travaux : Dan Haloutz et Amir Peretz, le ministre de la Défense. Aussi accablant qu’ait été le Rapport, on regrette néanmoins que l’attention publique se soit exclusivement portée sur cette dimension personnelle. Rien n’a été dit, par exemple, de la politique de levier consistant à faire pression sur la population civile alors que les résultats d’une telle politique se révèlent à chaque fois médiocres et viennent même de subir une nouvelle défaite cuisante à Gaza ces jours derniers lorsque les pressions sur la population gazaouie ont été contournées par le Hamas en ouvrant manu militari la frontière palestino-égyptienne. C’est l’absence de débat public qui est plus navrante encore, d’autant qu’une opération terrestre est projetée à Gaza et que l’on risque de refaire les mêmes erreurs.

Une aubaine pour Netanyahou ?

Une autre leçon de la seconde guerre du Liban, du Rapport Winograd et de ses retombées, c’est l’échec de la protestation menée par les réservistes et une partie des parents endeuillés. Ce mouvement n’a pas réussi à entraîner l’opinion publique derrière lui alors même qu’Olmert ne jouit pas -c’est le moins qu’on puisse dire- d’une solide réputation. Mais puisque l’opinion publique ne s’est pas mobilisée, par apathie plus que par sympathie pour Olmert, pourquoi la Knesset ne s’est-elle pas résolue à prendre ses responsabilités ? Après tout, c’est bien elle, et elle seule, qui est habilitée légalement à interrompre l’exercice du pouvoir assuré par un gouvernement légitimement élu. La crainte de nouvelles élections ? Rien de plus faux : la démission d’Ehoud Olmert n’aurait pas entraîné de nouvelles élections anticipées. Israël est revenu depuis 2001 au système parlementaire initial selon lequel en cas de démission du Premier ministre, il incombe au Président de l’Etat d’Israël, soit aujourd’hui à Shimon Peres, de confier la composition d’un nouveau gouvernement au leader capable de réunir une majorité. Netanyahou avait-il ses chances ? On ne peut l’exclure bien que l’addition des partis religieux et de droite n’aurait pas suffi. Il lui aurait fallu débaucher des députés du Parti des Retraités, voire de Kadima. Est-ce pour empêcher une telle éventualité que la Commission s’est montrée indulgente ? Il est diffamatoire pour chacun des sages de la Commission Winograd de le penser, mais un propos maladroit d’un des membres a suffi pour étayer l’hypothèse, à tort ou à raison, selon laquelle la Commission avait été inspirée dans la rédaction de ses conclusions par des motifs politiques. Bref, on nage en pleine théorie de la conspiration, ce qui illustre la dégradation de la confiance de principe envers toute institution et ses détenteurs. Auraient-ils cherché à barrer la voie à Netanyahou ? C’est prêter aux membres de la Com-mission les calculs d’un citoyen ordinaire. Mais ce qui est possible et légitime pour ce dernier ne l’est pas pour quelqu’un qui occupe une fonction officielle. Qu’il y en ait eu qui ait abusé de ce pouvoir ne doit pas justifier l’opprobre et le soupçon généralisé.

*** Une stratégie risquée

Une bonne part de l’indulgence pour Olmert dans l’opinion de gauche et du centre s’explique, sans doute, par ses orientations de paix telles qu’il les a formulées lors de la Conférence d’Annapolis ou par le souci de stabilité politique. Inversement, ceux qui réclament son départ immédiat sont mus par des considérations opposées : la crainte de voir le processus aboutir. Mais Olmert est-il déterminé à accélérer le rythme de la négociation ? C’est assurément son intérêt politique s’il veut apparaître au centre et à gauche comme le seul leader qui puisse résister à Netanyahou et évincer Ehoud Barak de la course. Mais Olmert préférera se manifester par des coups spectaculaires, tels l’élimination à Damas de l’un des cerveaux du Hezbollah, plutôt que par de substantiels progrès dans la négociation avec Mahmoud Abbas. Cette opération lui vaut légitimement l’approbation générale alors que tout progrès vers la paix est toujours susceptible d’ébranler la stabilité du gouvernement actuel qui repose sur le maintien du Shas dans la coalition. Et l’opinion publique dans tout ça ? Elle reste perplexe, attentiste. La conjoncture lui semble peu propice à une vraie relance. Mais à ne jouer que la carte de la prophétie auto-réalisatrice, qu’on ne s’étonne pas du résultat. Une opération à Gaza aura-t-elle pour objectif le renversement du Hamas ? Et si c’est le cas, qu’en sera-t-il de légitimité d’un Fatah rétabli au pouvoir dans les fourgons de l’étranger ?


 
 

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