Israël : la laïcité en question

Jeudi 8 mai 2003 par Ilan Greilsammer

 

L’Etat d’Israël compte une large majorité de citoyens laïques. Pourtant, l’influence des mouvements religieux sur les institutions publiques reste considérable. Un paradoxe auquel le conflit israélo-palestinien n’est pas étranger.

La question de la laïcité s’est posée dès la naissance de l’Etat d’Israël. Le fondateur de l’Etat, David Ben Gourion, avait parfaitement conscience que sa composition était très hétérogène : Arabes et Juifs, sabras et immigrants, riches et pauvres, capitalistes et socialistes, Ashkénazes et Séfarades, et... laïques, religieux, et ultra-religieux. Il craignait en particulier que les haredim, les ultra-orthodoxes, ne trouvent leur place dans cette société moderne, libérale et démocratique, et constituent une sorte d’«Etat dans l’Etat». C’est la raison pour laquelle, dès 1947, il avait adressée une lettre solennelle aux dirigeants de l’Agoudat Israël, les informant que, dans le nouvel Etat, aucune atteinte ne serait portée aux droits dont les religieux jouissaient dans le Yichouv juif de la Palestine mandataire : les questions d’état civil continueraient à être traitées par les tribunaux rabbiniques selon la halacha, le shabbat et les jours de fête seraient des jours chômés où toute activité publique s’arrêterait, les cantines des services publics et de l’armée seraient strictement casher, etc. A cela s’ajoutaient d’autres promesses, comme l’interdiction de vendre du porc, de faire rouler les transports interurbains le shabbat et les jours de fête, de mobiliser les jeunes des yechivot dans Tsahal. Cette lettre, très vite contestée dans de nombreux milieux, fut qualifiée de «lettre du statu quo» et allait guider l’Etat d’Israël durant toutes les années à venir. Pour le public religieux, ce statu quo allait devenir quelque chose de sacré, d’intouchable. Avec les années, bien des aspects de ce statu quo sont apparus de plus en plus contestables, surtout du point de vue d’un Etat libéral et démocratique. Bien des cas d’état civil, de mariage, de divorce, se sont trouvés résolus par les rabbins d’une façon qui ne satisfait pas l’équité et la démocratie. Les laïcs ne voulaient plus qu’on leur dise quoi faire le samedi après-midi et quoi mettre dans leur assiette, les personnes défavorisées qui n’avaient pas de voiture se voyaient privées de toute possibilité de voyager le shabbat, d’aller à la mer ou de rendre visite à leur famille, bref ce qui était apparu supportable dans un petit Etat en guerre et démuni devenait difficilement acceptable dans un Etat industriel et moderne, de plusieurs millions d’habitants, qui cherchait à entrer dans la famille des nations occidentales. Le choc entre d’une part, les défenseurs d’une séparation claire et nette de la Synagogue et de l’Etat, réclamant des dispositions légales comparables aux protections constitutionnelles du citoyen contre l’hégémonie des Eglises aux Etats-Unis ou au premier article de la Constitution française, et d’autre part les avocats d’une barrière beaucoup plus poreuse, voir perméable, réservant un statut et un droit de préemption tout à fait prioritaire à la religion, est devenu de plus en plus violent. Ce déchirement de la société israélienne autour de questions aussi fondamentales tient probablement de la particularité, voir de la singularité d’Israël dans le monde. Il n’y a en effet aucun Etat comparable dans lequel la majorité des citoyens est juive. Cela n’enlève cependant rien au problème du statut de la laïcité. Poser toutefois un simple parallélisme avec l’Europe reviendrait à intenter à Israël un mauvais procès, en ce sens que les institutions nationales n’y ont pas le même recul historique et que les processus de maturation ne sont pas les mêmes. Israël répond en effet à plusieurs millénaires de dispositions vexatoires visant à interdire les pratiques de la religion juive. Cela étant, ce n’est pas davantage une raison pour accepter que les principes et les pilier de l’Etat hébreu ne se modernisent pas dans le sens du progrès de l’histoire. Ce serait d’ailleurs une conséquence totalement logique puisque le sionisme est né dans le sillage de la modernité européenne et qu’il visait notamment à prolonger l’expérience social du fait et de l’identité juive en dehors de la référence religieuse.

Meilleure représentativité des laïcs…

L’un des aspects les plus choquants et les plus intolérables du statu quo est «l’arrangement» par lequel les jeunes gens ultra-religieux sont dispensés de service militaire alors que tous les autres jeunes de 18 ans, qu’ils soient laïques ou sionistes-religieux, doivent mettre leur vie en danger pour défendre leur patrie. Toutefois, jusqu’il y a peu de temps, les laïques se résignaient à une situation qui leur paraissait totalement bloquée et inchangeable. En effet, le système des partis israélien, lié au mode de scrutin à la proportionnelle, favorise la multiplicité de petits partis, surtout des partis religieux qui savent parfaitement monnayer leur participation à une coalition gouvernementale. La présence de l’Agoudat Israël et du Shas dans tout gouvernement, de droite comme de gauche, paraissait incontournable. Or, différents développements ont vu le jour au cours des dernières années. Tout d’abord, l’arrivée massive de près d’un million de Juifs de l’ex-Union soviétique dans les années 1990. Ces nouveaux olim sont, dans leur écrasante majorité, des laïques, qui supportent très mal la coercition religieuse à laquelle beaucoup de laïques s’étaient résignés. Les Juifs «russes» constituent une force électorale importante qui, malheureusement a été en partie «récupérée» par le Likoud et les partis de droite et d’extrême droite, mais qui ont tout de suite cherché un changement du statu quo. Surtout, l’exaspération croissante du public laïque a suscité la naissance du parti Shinouï de Tommy Lapid qui a fait sa bannière de la laïcité et qui prône la séparation de la religion et de l’Etat. Le succès très important du Shinouï aux élections de janvier 2003 traduit bien cette soif de changement ressentie par beaucoup d’Israéliens dans une situation qui leur pèse de plus en plus. mais fracture de l’opinion

Quoi que l’on pense du gouvernement Sharon constitué en février dernier, et on est en droit de ne pas en penser de bien, le fait que le Shinouï ait «pris la place» du Shas dans une coalition gouvernementale est en soi un développement extrêmement important. A l’heure où j’écris ces lignes, on constate quelques (légers) changements positifs, dans le cadre du ministère de l’Intérieur, qui a annoncé, par exemple, une accélération du processus de conversion des non-Juifs, et la suppression du contrôle de la vente du hametz par des surveillants envoyés par le ministère... C’est peu, mais cela annonce peut-être une certaine évolution. Deux questions restent posées : 1. Le Shinouï sera-t-il en mesure d’obtenir les réformes qui s’imposent, réformes qu’il a lui même promises et annoncées dans sa plate-forme politique? Il n’est pas du tout certain que le Likoud, qui s’est déjà coupé du public ultra-religieux en choisissant le Shinouï comme partenaire au lieu du Shas, veuille s’aliéner totalement le public de Mea Shearim et de Bné-Brak, dont il pourrait avoir besoin plus tard; 2 Une plate-forme laïque suffit-elle à faire un parti sérieux? Il est dommage que le Shinouï n’ait absolument aucune proposition relative au règlement du conflit israélo-palestinien et surtout que ce parti «libéral» en matière religieuse, soit aussi «capitaliste» en matière économique et aussi peu «social» à l’égard des couches défavorisées. Le Meretz, avec les mêmes idées laïques, reste quand même plus sérieux que le Shinouï sur tous les autres plans. On en revient au fait qu’une évolution d’Israël vers la séparation entre la religion et l’Etat est toujours bloquée par l’absence de progrès sur le plan du conflit israélo-palestinien. Car si la masse des laïques, qui sont très majoritaires en Israël, sait ce qu’elle veut en matière religieuse, cette même majorité est extrêmement divisée sur les autres enjeux de société : camp de la paix face à la droite laïque; partisans de l’Etat-providence et d’un renforcement de la solidarité sociale face aux tenants d’un capitalisme sauvage et d’une économie de marché sans merci. Malheureusement, il semble que ce ne soit qu’après la solution du problème social et du problème politique que la laïcité pourra vraiment progresser en Israël.


 
 

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