Israël : Jeunes adultes et soldats

Mardi 4 mars 2008 par Catherine Dupeyron

 

Depuis 1948, trois générations se sont succédé pour défendre le pays. Aujourd’hui, les jeunes Israéliens sont déchirés entre le patriotisme et l’héroïsme d’un côté, l’individualisme et la mondialisation de l’autre, entre leur désir de normalité et la situation anormale du pays.

Allongé sur sa paillasse, un jeune soldat interpelle son camarade : « Dans 21 jours, j’embrasserai Michelle sur les lèvres. Tu te rends compte ? ! ». Cette conversation, qui illustre le dilemme des jeunes soldats israéliens, est extraite de Beaufort, le film de Joseph Cedar nominé aux Oscars 2008 (voir notre article p.29). Adapté du roman de Ron Leshem, en tête des ventes pendant 18 mois en Israël, le film raconte les derniers jours de combattants israéliens au Sud-Liban avant le retrait de Tsahal en mai 2000. Ironie de l’histoire, plusieurs des acteurs incarnant ces soldats n’ont pas fait leur service militaire, ce qui a fait débat en Israël. Ces comédiens ont, en quelque sorte, été rattrapés par la fiction. Les demandes d’exemption de l’armée qui ont sensiblement progressé depuis 1990 (cf. encadré) correspondent largement -exception faite de ceux qui invoquent des raisons religieuses- à un désir de normalité... Pas si simple. Le service militaire restant un phénomène majoritaire, le fait d’y échapper place le jeune dans une situation d’anormalité et « peut avoir des conséquences, y compris dans la vie amoureuse. Celui qui n’a pas donné son temps au pays peut être considéré comme égoïste, handicap pour être un bon père de famille », remarque Daniel Brami, psychologue scolaire, directeur du centre de consultations psychologiques de Rishon le Tsion. « Les jeunes Israéliens sont déchirés entre l’envie d’être normaux, insouciants, comme tout le monde et le sentiment, conscient ou non, que la réalité du pays n’est pas normale, que la mort est omniprésente, surtout à l’armée ». Tomer a longuement hésité. Il a fait ses trois ans de service, contraint par la pression sociale et familiale. Il ne regrette rien mais pour lui, une chose est sûre, il a perdu son temps. A 26 ans, il n’a pas encore terminé ses études de cinéma et de télévision à l’Université de Tel-Aviv. Comme lui, beaucoup de jeunes Israéliens commencent leurs études vers 22 ans, l’âge où les jeunes Occidentaux les terminent. L’armée n’apparaît plus aussi incontournable ou incontestable qu’autrefois. Le modèle du héros aurait-il fait long feu ? Pour Tamar Rapoport, sociologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, la transmission de ce modèle s’est émoussée. « Les héros des années 1970 sont, pour beaucoup, devenus des parents libéraux. Leurs enfants sont plus en quête d’individualisme que de nationalisme ». Oz Almog, sociologue à l’Université de Haïfa, complète le tableau. « Aujourd’hui, les fantasmes des jeunes Israéliens se sont normalisés. Ils rêvent plus de faire fortune ou de devenir une star du petit écran que d’être un héros de Tsahal ». Et puis à quoi bon ? Pour faire quelle guerre ? Contre qui ? « La plupart du temps, nos soldats ne sont pas face à des combattants mais face à des femmes et des enfants palestiniens qui attendent aux barrages militaires; ce sont des situations humainement impossibles pour ces soldats qui sont encore des gamins », confie un psychologue de l’armée. « Notre mission est, notamment, de motiver les soldats, mais cela devient de plus en plus difficile. Les jeunes soldats posent des questions sur la légitimité de leurs actions que l’on n’entendait pas avant ». Le bien-fondé des guerres israéliennes a commencé à s’effriter avec la première guerre du Liban en 1982.

S’engager, mais dans quelle voie ?

Mais l’héroïsme n’a pas disparu pour autant. Car, si l’adolescence est l’âge de l’insouciance, il est aussi celui de l’idéalisme, fût-ce au prix de la vie. « Tous les jeunes, du monde entier, souffrent du syndrome de l’éternité. Ils sont donc plus imperméables au sentiment de vulnérabilité », souligne Eva Illouz, sociologue à l’Université hébraïque de Jérusalem. Ben, sabra de 17 ans, idéaliste, sioniste, religieux, est de la trempe des héros. Pour lui, la question ne se pose même pas. Il sera combattant. Il sait que cela va être dur « mentalement et physiquement ». Mais cela ne l’arrête pas. Au contraire même. « Je me suis amusé pendant 17 ans, c’est bien. Maintenant, ça suffit. Il faut devenir adulte », explique-t-il en souriant. Et pourtant… « Les soldats, même ceux des unités combattantes, restent de grands enfants », souligne Daniel Brami. Ainsi, chaque mère a le numéro de téléphone du commandant de l’unité de sa progéniture. Et lorsqu’il a une permission de sortie, le jeune soldat retourne dans le cocon familial. Pour Tamar Rapoport, « l’enfance ne s’arrête pas avant l’armée mais après. Le long et lointain voyage que font nombre de soldats israéliens à la fin de leur service est la vraie épreuve d’indépendance et de séparation de la famille. L’armée, quant à elle, est plutôt une épreuve de responsabilité ». Outre son envie de grandir, Ben pense que servir son pays est une obligation. « Faire l’armée est une manière de rendre ce que l’Etat m’a donné. Et le fait d’être religieux me donne des devoirs, dont celui d’être soldat », souligne le jeune homme. En fait, se dédier à la collectivité n’est pas nouveau pour Ben. Pendant deux ans, il a été volontaire pour le Magen David Adom, à raison de sept heures par semaine. « Donner », c’est aussi ce qui a motivé Rachel, 21 ans, à faire deux ans de service civil national dans un centre d’hébergement d’enfants placés. Si cette formule, non militaire, est surtout le fait des jeunes filles, plus facilement exemptées, elle est aussi adoptée par des garçons qui veulent se donner au pays mais refusent l’uniforme. Rachel réfute l’idée qu’elle aurait perdu son temps. De sa voix douce, elle explique : « Dès lors que l’on fait quelque chose d’utile, donner deux ans de sa vie, ce n’est rien. Un jeune qui se la coule douce à la fac et qui échoue à ses examens, lui, il perd son temps ». D’ailleurs, grâce à cette expérience, Rachel a trouvé sa voie professionnelle. Elle prépare un diplôme en éducation spécialisée à l’Université Bar Ilan. Souriante, elle poursuit : « A mon avis, ce système de volontariat des jeunes, c’est quelque chose qu’il faudrait faire ailleurs et pas seulement en Israël. On ne peut pas toujours recevoir, il faut aussi apprendre à donner ».

En chiffres Taux de conscription 1990 2007 (en % de la population non arabe) Hommes 81,5% 73% (non conscrits pour raisons religieuses) (5%) (11%) Femmes 67% 57% (non conscrites pour raisons religieuses) (22%) (32%) Réservistes 67,2% Taux de présence pour plus de 4 jours/an

*** Elad Peled : « une mission à remplir » Né en 1927 à Jérusalem de parents polonais, volontaire du Palmach en 1944, officier responsable de Safed pendant la Guerre d’Indépendance, général-major à la retraite depuis 1968, Elad Peled raconte sa jeunesse. En 1944, à l’âge de 17 ans, vous décidez de vous enrôler dans le Palmach plutôt que de faire des études supérieures. Pourquoi ?

Dans ma classe de terminale, sur 18 jeunes, 11 se sont engagés soit dans le Palmach, soit dans les groupes rattachés aux Britanniques. Mes parents m’ont conseillé de faire des études, mais ils m’avaient élevé dans les valeurs du sionisme... J’ai donc mis ma vie entre parenthèses au service de ma patrie.

A Safed, en 1948, vous avez eu des responsabilités considérables. Et vous n’aviez que 21 ans…

En effet, j’ai dû prendre des décisions comparables à celles d’un Premier ministre ! J’étais chargé d’organiser la défense de la ville et d’assurer les besoins de la population civile en eau, nourriture… J’avais con-science que j’avais une mission à remplir. J’avais les mêmes préoccupations que n’importe quel jeune, mais je manquais de temps pour aller danser ! J’ai en revanche rencontré ma femme au Palmach, et nous nous sommes mariés en juin 1948.

Vos enfants et petits-enfants ont tous fait l’armée ou le service civil. Ils ont marché dans vos pas. Les choses ont-elles changé depuis votre époque ?

Je ne sais pas s’ils ont voulu suivre ma voie, mais je suis certain qu’ils ont été imprégnés de mes récits, cela fait partie d’eux-mêmes. Bien sûr, la société israélienne est devenue, comme ailleurs, plus individualiste. Mais la collectivité reste un élément important car nous ne sommes pas dans une situation normale. Citoyens d’un pays qui est contraint de se battre, les jeunes ne peuvent pas être aussi individualistes qu’en Europe.


 
 

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