Israël : une image ternie

Mardi 2 Février 2010 par Géraldine Kamps

 

Suite à la visite du professeur de l’Université de Tel-Aviv Emmanuel Navon, invité par l’organisation ORT à Bruxelles pour expliquer à la communauté juive de Belgique comment aider à la réhabilitation de l’image d’Israël en Europe, nous avons recueilli l’opinion de la Française Esther Benbassa, auteur du livre Comment être juif après Gaza ? Le débat est ouvert. Israël ne s’est jamais réellement préoccupé de son image internationale. Comment celle-ci vous apparaît-elle aujourd’hui ?

Emmanuel Navon : Israël ne prend effectivement pas assez en compte l’importance de la diplomatie et des relations publiques. Mais on a l’impression quand on vient en Europe que rien ne s’est passé depuis le gouvernement Shamir dans les années 80. Or à chaque fois qu’Israël met des propositions de paix sur la table, elles sont repoussées par l’Autorité palestinienne. Un des derniers exemples est la proposition d’Ehoud Olmert, quand il était encore Premier ministre, à Mahmoud Abbas, en novembre 2008, qui prévoyait l’établissement d’un Etat palestinien sur toute la Cisjordanie, sur tout Gaza, le partage de Jérusalem et un retour symbolique des réfugiés palestiniens. Mahmoud Abbas les a une fois encore refusées. Et il a ensuite déclaré en mars 2009 dans le Washington Post qu’entre les propositions d’Olmert et les siennes, il y avait un « fossé énorme ». On nous dit ce qu’il faut faire, on le fait, et quand ça ne marche pas, c’est encore nous qui sommes sur le banc des accusés…

Esther Benbassa : Israël a toujours minutieusement travaillé sa communication, utilisant, entre autres, d’importants relais au sein des communautés juives en diaspora. Son image a en outre bénéficié longtemps des effets en retour du sentiment de culpabilité de l’Europe, lieu du génocide des Juifs. L’offensive contre Gaza, il y a un an, et les images d’horreur qui ont défilé sur les écrans de télévision et internet ont amorcé un tournant, causant une immense émotion au sein des opinions publiques. La disproportion de l’attaque israélienne en réponse à l’envoi de roquettes sur le Sud israélien par le Hamas, les exactions commises sur le peuple palestinien, l’inacceptable tuerie de civils ont été fatales à l’image d’Israël. Non seulement ces images ont fini par faire sauter le tabou de la Shoah, mais elles ont servi d’alibi à un nouveau regain de haine antijuive. Le soutien massif des Juifs en diaspora à cette offensive alimentant la confusion entre Israéliens et Juifs.

Pourquoi pendant la guerre des Six-Jours l’opinion publique semblait comprendre et maintenant ne comprend plus ?

E. Navon : Avant 1967, l’existence même d’Israël était finalement précaire. Lorsque la guerre a éclaté, beaucoup pensaient qu’Israël risquait sa vie. Nombreux ont d’ailleurs été très surpris par sa victoire. C’est plus populaire d’une certaine manière d’être faible et menacé que fort. Mais je vois à travers le monde qu’hors caméras, il y a encore beaucoup de sympathie et de compréhension vis-à-vis d’Israël, et même au niveau des gouvernements. Quand on analyse maintenant la façon dont a été relayée dans les médias l’intervention à Gaza, il y a un manque évident de mise en contexte. Si les gens ne regardent que les images de l’opération militaire, on peut comprendre leur réaction. On a presque l’impression pour les Européens qu’Israël prend plaisir à ces opérations. On ne rappelle pas derrière ça le retrait unilatéral de la bande de Gaza, après lequel on s’est pris des milliers de missiles. N’aurait-on pas le droit de se défendre ?

E. Benbassa : Pendant la guerre des Six-Jours, nombre de Juifs ont cru que si Israël perdait la guerre, ce serait un second Holocauste. Cette idée a fait le tour des diasporas. L’occupation des Territoires et les offensives menées contre les populations palestiniennes ont peu à peu bouleversé la donne. En devenant puissance occupante, Israël a perdu son statut éthique, ses guerres n’ont plus été vues comme morales, mais comme injustes. L’offensive d’il y a un an a consacré ce renversement de tendance. Un rapport comme celui de Richard Goldstone, tout en condamnant aussi le Hamas, évoque les crimes de guerre commis par les Israéliens à Gaza. L’image d’Israël, déjà ternie lors de la seconde intifada, se ternit davantage après Gaza. Ce qui s’est passé à Gaza a fait des Palestiniens les victimes par excellence de la première décennie du 21e siècle.

On parle souvent du pouvoir des médias. Les Palestiniens auraient-ils réussi là où les Israéliens ont échoué ?

E. Navon : Pour pouvoir contrer la propagande arabe, il faut que nous sachions quoi dire et comment le dire. Le fossé entre la réalité et la façon dont elle est perçue concerne des centaines de millions de personnes qui s’informent par les médias. Et le problème est que la représentation imaginaire et mensongère de la réalité a un impact sur la façon dont les gens agissent sur cette réalité. Les idées peuvent être plus fortes que les tanks, et elles n’ont pas besoin d’être vraies pour atteindre leur cible. L’Autorité palestinienne a distribué en septembre 2000 une photo aux agences de presse internationales montrant un soldat israélien avec une matraque et un jeune homme au visage ensanglanté. Cette photo fut publiée en première page du New York Times avec la légende : « Un policier israélien et un Palestinien sur le Mont du Temple ». Cela ne se passait pas sur le Mont du Temple et le Palestinien en question était en réalité un jeune Juif américain. Le New York Times s’est excusé d’avoir publié ce photomontage sans vérifier ses sources, mais le mal était fait. La liste de ces manipulations est longue et elle inclut bien sûr l’affaire al-Dura.

E. Benbassa : La communication palestinienne auprès des médias a été de tout temps relativement faible. L’impact des intellectuels palestiniens en Occident est limité, à quelques exceptions près. Les groupes d’opinion palestiniens en Occident ne jouent pas un rôle majeur, ils sont numériquement insignifiants; ils ne bénéficient pas d’une intégration perceptible dans les différentes strates de la société. Rien à voir, en conséquence, avec les puissantes diasporas juives. Reste qu’Israël a perdu, avec l’offensive contre Gaza, la guerre des médias et cela l’affaiblit considérablement. Ce sont les images d’horreur qui ont gagné, et à juste titre. De nouvelles interrogations sur la politique actuelle d’Israël commencent à s’exprimer, même faiblement. Perdre la guerre des médias revient aussi à perdre sa crédibilité, ce qui n’est pas anodin pour Israël et encore moins pour les diasporas.

Quel rôle la Diaspora peut-elle jouer ?

E. Navon : Nous vivons dans des pays différents et avons souvent des opinions divergentes, mais nous partageons un même destin. Lorsque le Président iranien nie la Shoah ou menace Israël de destruction, il ne fait pas la distinction entre Juifs israéliens et Juifs de Diaspora. Lorsque le journal suédois Aftonbladet accuse les soldats israéliens de tuer des Palestiniens pour s’emparer de leurs organes, ce n’est pas seulement Israël qui est visé. Cette accusation antisémite concerne tous les Juifs. Je pense que la communauté juive de Belgique peut aider à la réhabilitation de l’image d’Israël en Europe tout simplement en disant la vérité. Et la vérité est que : Israël ne fait pas obstacle à la paix et à la solution de deux Etats pour deux nations. Reconnaître Israël comme Etat juif signifie reconnaître le droit des Juifs à disposer d’eux-mêmes. Le droit international ne reconnaît pas aux réfugiés palestiniens et à leurs descendants un droit au retour en Israël. Le droit international n’exige pas d’Israël un retrait aux lignes d’armistice de 1949. Aucun accord ne sera possible sur Jérusalem tant que les Palestiniens nieront l’histoire juive et tant qu’ils ne montreront aucun respect pour les lieux saints juifs. Je pense qu’Israël et les Juifs de Diaspora doivent être unis.

E. Benbassa : Quand la communauté internationale reste assez tiède pour faire entendre raison à Israël, les diasporas, soutiens moraux et financiers d’Israël, ont leur mot à dire. L’antisémitisme actuel est grandement lié au conflit israélo-palestinien. C’est la politique d’Israël à l’endroit des Palestiniens qui l’alimente. C’est parce que nous sommes pour l’existence de ce pays et que nous l’aimons que nous avons le droit et le devoir de l’empêcher de poursuivre une voie suicidaire. Les diasporas ont un rôle à jouer, celui de critiquer Israël lorsqu’il se trompe. Car là, l’erreur pourrait être fatale. Au nom de l’éthique qui nous guide, au nom de nos ascendants qui ont souffert dans le passé, notre devoir est de demander l’arrêt de la colonisation, et la création au plus vite d’un Etat palestinien viable et non d’un bantoustan. « Deux peuples, deux Etats » constituerait un grand pas pour un avenir positif et un Moyen-Orient apaisé. D’autres peuples l’ont fait. Pourquoi pas les Israéliens et les Palestiniens ? Ce ne sera probablement pas le paradis, mais ce sera mieux que l’enfer actuel. Emmanuel Navon est professeur de relations internationales à l’Université de Tel-Aviv, directeur d’un cabinet de conseil, commentateur politique dans les médias et membre du Likoud. Il est l’auteur de A Plight Among the Nations : Israel’s Foreign Policy Between Nationalism and Realism (VDM Verlag, 2009). Blog : www.navon.com Esther Benbassa est directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études (Sorbonne), où elle est titulaire de la chaire d’histoire du judaïsme moderne. Elle vient de publier Etre juif après Gaza (CNRS éditions, 2009) et La Souffrance comme identité, réédition en poche (Hachette Littératures, coll. Pluriel, 2010). Blog : www.estherbenbassa.net


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/