Israël : Une guerre, et après ?

Mardi 3 Février 2009 par Denis Charbit

 

Une guerre, une de plus, mais pas la dernière, pas la der des der; une guerre qui, à peine terminée, déjà ouvre nulle autre perspective que d’envisager la prochaine.

On savait de tout temps la difficulté d’Israël à transformer une percée militaire en victoire diplomatique. On a bien vu, cette fois, l’Egypte disposée à prendre ses responsabilités. L’Europe, non plus, n’est pas demeurée en reste, tirant parti de la transition de Bush à Obama pour faire valoir ses compétences, et, une fois n’est pas coutume, son unité; la division, enfin, du monde arabe était plus que jamais manifeste. Et cependant, il faut se garder d’illusions : au Moyen-Orient, plus ça change, plus c’est la même chose, et sous peu, nous découvrirons amèrement que la situation stratégique est demeurée à peu près intacte. Il est peu probable qu’un gouvernement d’union nationale se constitue en Palestine et il n’est pas sûr que le Hamas s’abstienne de lancer ce qui lui reste de missiles en réserve afin de provoquer Israël si le blocus est maintenu. Et si l’on ajoute au tableau la victoire présumée de Netanyahou, on est reparti pour une paralysie politique durable, d’autant que l’opinion a clairement tiré la leçon des retraits précédents : elle exclut tout retrait de la Cisjordanie, de crainte que des missiles ne s’abattent sur Tel-Aviv. Les limites de la force ne consistent pas à s’en abstenir, mais à être modeste sur ses retombées et ses conséquences. Or, on a le sentiment qu’on a péché par excès en prêtant à la force des vertus rédemptrices qu’elle n’a pas ou plus, surtout face à des organisations qui pratiquent la guérilla. Il est peut-être trop tôt pour en tirer les leçons, mais il convient, d’ores et déjà, d’être modeste. Même les retombées électorales ne sont pas celles que l’on croit. Barak vraisemblablement sauvera le Parti travailliste d’une défaite désastreuse, mais c’est le bloc de droite qui l’emportera même s’il est exclu que Netanyahou présente un gouvernement dont il serait en quelque sorte l’aile gauche. Que fera donc un triumvirat Likoud-Kadima-Avoda ? D’autant plus qu’une formation d’extrême droite, Israël Beteinou, séduit un grand nombre d’électeurs. L’artisan de ce succès n’est autre que l’ancien directeur de cabinet de Benjamin Netanyahou, Avigdor Lieberman. Ce démagogue connu pour ses déclarations outrancières et haineuses à l’égard des Palestiniens s’est pendant longtemps présenté comme le porte-parole de Israéliens originaires de l’ancienne Union soviétique, ceux qu’on appelle communément les Russes. Depuis quelques mois, il s’efforce de sortir du cadre de ce secteur de la population israélienne. En raison de leur détachement de la pratique religieuse et de leurs origines juives parfois floues, les Russes affichent un mode vie aux antipodes des religieux, qu’ils soient orthodoxes ou nationalistes religieux. Pour ces deux groupes, ils sont généralement présentés sous les traits de mangeurs de porc. Toutefois, la situation évolue en faveur de Lieberman dans la mesure où de nombreux religieux se disent prêts à voter pour lui. L’ethnocentrisme est si puissant qu’ils en viennent à évacuer tout ce qu’il lui reproche traditionnellement.

Un bilan mitigé

Faut-il donc désespérer ? Faut-il ajouter à Barack Obama une exigence de plus ? Et a-t-on raison d’attendre de sa part une intervention rien moins que providentielle ? On le souhaite, mais ce serait trop beau de voir son équipe s’investir toute entière avant que ne soit résolu le problème iranien. A cet égard, la seconde guerre du Liban s’est terminée avec un résultat plus tangible alors que le sentiment en Israël prédominant penche du côté de la récente opération. Bref, le tableau diplomatique reste confus et ne présente guère la clarté de ceux qui l’ont parée de toutes les vertus. On peut bien sûr penser qu’elle a été un second round dans la confrontation avec l’Iran et cela est sans doute, vu sous cet angle, le seul résultat significatif de la guerre. Mais quid des tunnels ? L’imprévisible et l’incertain règnent. Alors, est-ce que cela en valait la peine ? Est-il trop tôt pour répondre ? Toute défaite du Hamas, même provisoire, même partielle, n’est-elle pas bonne à prendre ? N’est-elle pas une victoire de la liberté sur le fanatisme ? Comment peut-on y répondre sans procéder à l’examen du bilan humanitaire ? Sans poser initialement la question de la durée de la guerre ? N’a-t-elle pas duré une semaine de trop ? L’essentiel n’avait-il pas été atteint au bout de huit ou dix jours alors que les dégâts étaient encore limités ? Ehoud Olmert n’a-t-il pas été trop loin alors même que Tzipi Livni et Ehoud Barak souhaitaient calmer le jeu et estimaient que les hostilités pouvaient être suspendues ? De fait, l’approbation internationale dont a bénéficié initialement l’opération s’est trouvée durablement compromise, ce que les relais de soutien au Hamas en Europe ont tout de suite exploité en organisant ces terrifiantes manifestations. La presse qui s’est montrée relativement compréhensible à l’égard de l’opération s’est alors déchaînée. Que dire également de l’usage des armes à phosphore ? Et de ces frappes qui ont atteint les civils ? Sur ce point, doit-on souscrire à la thèse de la perte zéro d’après laquelle tout a été fait pour minimiser les pertes de notre côté ? Est-ce l’anti-Jénine qui s’est produit sous nos yeux ? On avait alors envoyé les soldats, et 13 réservistes y avaient trouvé la mort. La leçon que Tsahal en a tirée, c’est que l’on ne doit plus prendre de risque inutile qui pourrait mettre en danger la vie de ses soldats. La deuxième hypothèse, c’est qu’avec l’échec de la dissuasion auprès d’organisations qui ne sont pas des Etats et qui ne craignent guère que l’on touche leurs infrastructures, il n’y a que le déploiement d’une puissance de feu inégalée qui peut laisser quelque impact parmi les leaders du Hamas et les conduire à réfléchir à deux fois avant d’entreprendre de nouvelles provocations.

Indifférence de la société israélienne

On pourrait ainsi multiplier les questions, mais nous n’en retiendrons qu’une dernière : elle ne concerne pas ce que Tsahal a fait, mais la réaction de la société israélienne. Nous l’avons vu plongée dans une sorte d’atonie et d’indifférence toujours prompte à justifier, sans assumer l’ampleur du désarroi que la situation ne pouvait pas ne pas provoquer. Voyant ces images et lisant les témoignages, quand bien même ils demandent à être corroborés, n’a-t-on pas le droit de laisser place à côté des arguments pertinents à l’expression de son désarroi ? On peut admettre que ce n’était pas là une intention délibérée de la part d’Israël, que des précautions ont pu être prises (mais pas toutes), que le Hamas a sa part de responsabilité en ayant refusé de prolonger la trêve et en plaçant ses combattants au milieu de la population civile. On peut admettre que, dans ces circonstances, la fin justifie les moyens, mais à une condition : qu’on ne voile pas la vérité par du verbiage et qu’on ne se voile pas la face. On ne réclame de nos leaders ni excuse ni compassion; on peut agir avec toutes les raisons invoquées plus haut, mais le nier, l’omettre, le refouler, est indigne; c’est tuer ces femmes et ces enfants deux fois.

Des larmes pour les autres

Même lorsque la justice accorde des circonstances atténuantes à un prévenu, celui-ci n’en reste pas moins l’auteur des faits qui lui sont reprochés. On ne peut se salir les mains et déclarer et avec aplomb qu’elles sont propres. Or, cette dénégation concerne beaucoup d’entre nous, et il suffit de voir avec quelle précipitation on a tourné la page pour comprendre que quelque chose en nous de cette sensibilité au malheur des autres, quand c’est nous qui l’infligeons, est mort à Gaza. Il fut un temps où l’on disait des soldats israéliens : « ils tirent et ils pleurent » (yorim ou bokhim). Il faut faire ce constat amère que nous n’avons plus de larmes que pour les nôtres. Lorsque la guerre du Liban faisait plus de 500 morts, nous trouvions la force de manifester par milliers. Celle-ci en a fait 13 de notre côté, et dans les deux cas, le motif était de protéger la population civile des katiouchas, et aujourd’hui, des kassam. Mais le journaliste Gideon Lévy et David Grossman ont été les seuls à réagir. Cette faculté de voir les choses dans leur complexité, dans leur humanité semble s’être évaporée, alors que c’est là également que la force d’Israël a toujours résidé. Ne l’avons-nous pas oublié ? Rappelez-vous le discours d’Yitzhak Rabin au mont Scopus en 1967 ? Non, l’égoïsme sacré ne peut être notre seule nourriture, et paraphrasant la résistante francaise Germaine Tillion, persistons à croire que l’on peut aimer la justice et son pays, et l’on doit pouvoir aimer Israël sans que soit altéré l’amour de la justice.


 
 

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