Israël : La fin d'une époque

Mardi 2 décembre 2008 par Denis Charbit

 

Si les prévisions se confirment, le Parti travailliste subira une défaite électorale sans précédent lors du prochain scrutin. A l’image de l’ensemble de la gauche sioniste, ce parti traverse une véritable crise de représentativité.

La gauche israélienne est malade. Les grands mandarins qui accourent à son chevet déclarent avec gravité que l’acharnement thérapeutique pour sauver le Parti travailliste est inutile. Le constat qu’ils font ne peut être mis sur le compte d’intellectuels frustrés en mal de copie. Pour avoir été si longtemps de fidèles compagnons de route, Amos Oz, Avraham B. Yehoshua et David Grossman ont gagné le droit de s’exprimer, même si leur réquisitoire est sans pitié : le Parti travailliste a épuisé sa mission historique et peut désormais rendre son âme, plutôt que de persister à prolonger une longue et pénible agonie qui serait, au vu de sa gloire passée, déshonorante. On a dit du parti de Ben Gourion qu’il a construit le pays pour le meilleur et pour le pire. Même si la mémoire collective et l’historiographie critique ne veulent en retenir que le pire, il mérite un juste repos, pour reprendre le titre d’un livre d’Amos Oz dans lequel apparaissait, d’ailleurs, la figure de l’ancien Premier ministre, Levi Eshkol. Le Parti travailliste ne dépasserait pas, nous disent les sondages, la barre des 10 sièges et deviendrait le cinquième parti représenté à la Knesset. Plus dure sera la chute. Cela fait pourtant bien longtemps que les signes inquiétants étaient apparents : l’addition des sièges remportés par la gauche sioniste montre de manière éloquente son rétrécissement électoral inexorable : près de 50 députés sur 120, jusque dans les années 90 (sauf en 1977), puis la dégringolade irrésistible au-dessous de 40, puis de 30 et, peut-être, cette fois entre 15 et 20 députés seulement. Cela s’appelle en politique, un naufrage.

On demande un leader !

Les Israéliens ne veulent pas d’un cerveau, ils veulent un leader. De gauche, de droite, du centre, ou d’ailleurs s’il le faut, qu’importe, pourvu qu’il inspire la détermination, la compétence, le savoir-faire et la confiance. Qu’il donne le sentiment qu’il sera capable d’affronter les tempêtes intérieures, régionales, diplomatiques et économiques. Dans ce concours d’image, il est indéniable que Netanyahou « nouvelle manière » l’emporte sur Tzipi Livni qui, du fait de son échec à former un gouvernement, va devoir affronter la critique de son inexpérience. A ce jeu-là, c’est peu de dire que Barak n’a pas, comme le chef du Likoud, réussi son retour. Le facteur principal du malaise de la gauche semble pourtant, avant toute chose, d’ordre sociologique. La vocation d’un parti de gouvernement est de ratisser large. Il ne suffit pas de faire le plein des voix, il faut encore veiller à ce qu’elles soient réparties le mieux possible sur l’ensemble du territoire et dans l’ensemble des couches sociales. Bref, il faut être représentatif : au-delà de l’arithmétique électorale, le parti au pouvoir doit rassembler parmi ses électeurs des hommes, des femmes; des Juifs, des Arabes; des laïques, des religieux; des Ashkénazes, des Séfarades; des sabras, des nouveaux immigrants; des couches urbaines, des couches rurales, des gens du Nord et du Sud, du centre et de la périphérie; des bourgeois aisés, des classes défavorisées. L’équilibre parfait est impossible, mais il suffit que le dosage existe et varie dans ses proportions d’un parti à l’autre. Pour triompher, un parti politique doit associer leadership, compétence et représentativité. Personne ne conteste la compétence de députés et de ministres travaillistes. Ce parti n’a jamais manqué et ne manque pas de parlementaires consciencieux et rompus aux arcanes de la vie parlementaire. Le problème majeur des Travaillistes n’est pas affaire d’idée ou de compétence, mais de représentativité. Consultez les résultats des consultations législatives récentes, vous serez frappé de constater qu’il est de larges pans au sein de la société israélienne où le Parti travailliste ne récolte aucune voix : parmi les habitants des implantations, c’est bien normal; auprès des religieux; au sein de la population arabe, l’effondrement est général en vingt ans; parmi les classes moyennes inferieures, la situation n’est pas meilleure, elle est consternante : vous ne trouverez pas une seule ville de développement qui accorde ne serait-ce que 10% des suffrages a la gauche. Parmi les Juifs originaires de l’ex-URSS, le score est tout aussi médiocre. Amir Peretz avait fait entrevoir le renouveau possible. Toutefois, déjà en 2006, alors qu’il était le leader du Parti, on a mesuré les limites électorales de la révolution escomptée. Comme si, par bon sens, les foules attendaient d’être convaincues par des bilans plutôt que par des promesses. On a vu, au grand désarroi des gens de gauche sincères qui se sont engagés dans ce pari perdu, le résultat : désastreux.

Toute la gauche en crise

La situation du Meretz est presque aussi navrante. Car s’il est bien un parti intègre, avec des députés consciencieux, toujours prêts à déposer des amendements ou des projets de lois, et des parlementaires chevronnés, c’est bien le Meretz. Il est le parti comme les Israéliens le souhaitent, indépendamment des idées qu’il défend. Mais voila, cela ne suffit pas : son profil sociologique est, lui aussi, trop homogène. La tentative de Ran Cohen d’être numéro 1 du Meretz a échoué, et avec elle, l’espoir d’incarner une gauche sociale, populaire, militante, dans ses objectifs comme dans ses adhérents, et demain ses électeurs. La gauche sociale est toujours le parent pauvre comparé à la gauche pacifiste. Quelque chose sonne faux lorsqu’elle parle de droits sociaux, de défense des travailleurs. Comme si le souci des droits de l’homme l’avait rendu sourde aux difficultés économiques et sociales des plus démunis de la société israélienne. Le processus de paix reste toujours plus porteur que les courbes du chômage. Et lorsque Beilin a quitté la direction du Parti, c’est Haim Oron qui a été élu pour lui succéder. L’homme est intègre et plein de mérites. Mais, sociologiquement parlant, il représente toujours la citadelle isolée du kibboutz, ou ce qu’il en reste. Que faire donc pour conjurer cet état de fait ? Il n’y a pas de recette miracle. Il faut partir à point, ne pas viser l’échéance immédiate. Pas seulement. Renouveler les cadres, les personnes et les idées. Aller les chercher, repérer les initiatives, les associations à vocation sociale -elles sont légion-. Et à travers elles, toucher les personnes avec lesquelles elles travaillent, leur donner les moyens de s’exprimer et d’incarner elles-mêmes ce nouveau souffle. Regardez ce que Dov Hanin (communiste) a réussi à faire à Tel-Aviv. C’est ce modèle-là qui doit inspirer la gauche qui va renaître. L’ambition doit être grande ou elle ne convaincra personne : on ne peut se contenter de voter une fois tous les quatre ans. Refaire le lien social. Commencer depuis le commencement. C’est de la refondation de la gauche qu’il s’agit. Pas moins.

« Deux peuples, deux Etats » toujours d’actualité

Tous les partisans du Grand Israël ne manqueront pas de faire valoir que le déclin de la gauche est le signe le plus manifeste de la faillite de la solution de « deux peuples, deux Etats ». Tout d’abord, rappelons que Kadima a lui aussi adopté ce principe. Mais quels que soient les résultats du scrutin, il n’y a pas de solution de rechange. Ni le statu quo ni l’Etat binational ne peuvent en tenir lieu. La communauté internationale y demeure attachée, Barack Obama et la Ligue arabe en tête. Les Israéliens restent foncièrement prêts à opérer la dissociation des frères siamois que forment ensemble Israël et Palestine - opération indispensable pour que les deux peuples puissent continuer de vivre de manière autonome, et non dans cette symbiose néfaste pour Israël et insupportable pour les Palestiniens. Certes, les Israéliens semblent réclamer un délai de plus, un ultime répit : si l’on pouvait attendre que la situation se clarifie entre le Fatah et le Hamas pour décider. Il n’entre pas de mauvaise foi dans ce discours. Toutes les démarches qui sont allées dans le sens du retrait territorial -le départ du Sud-Liban en 2000 et celui de la bande de Gaza en 2005- n’ont pas rassuré les Israéliens sur la bonne volonté d’en face, c’est le moins qu’on puisse dire. En outre, certains estiment qu’après l’assassinat de Rabin, tout accord doit être soutenu quasi unanimement afin d’isoler ses opposants et qu’ainsi, la crise intérieure peut être limitée pour être plus facilement surmontée. Le résultat de ce discours, c’est la gauche qui en fait les frais : la solution de deux Etats est bien la bonne, mais on préfère que d’autres leaders que ceux de la gauche s’en chargent.


 
 

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