Humeur

Israël, Etat des (non) Juifs ?

Jeudi 1 Février 2018 par Joël Kotek, Directeur de publication de Regards
Publié dans Regards n°876 (1016)

Nul n’ignore Bambi, le célèbre dessin animé de Walt Disney (1942), qui a traumatisé des générations entières d’enfants, mais qui sait que l’histoire originale, publiée en 1923, est l’œuvre d’un Juif austro-hongrois, Sigmund Salzmann, alias Félix Salten, un compagnon de route de Théodore Herzl, admiré de Freud et de Thomas Mann qui le fit découvrir à Disney. Qui sait que ce conte philosophique et animalier, avant d’être « goyifiée par Walt Disney » pour reprendre l’expression de Paul Reitter professeur à l’Ohio State University, fut pensé par son auteur comme un manifeste sioniste.

Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois doit être comprise comme une défense et illustration de la judéité à une époque où de nombreux Juifs pensaient pouvoir échapper à la malédiction de l’antisémitisme par l’assimilation ou la conversion, et ce, jusqu’à la haine de soi. Ce conte animalier interroge, en effet, la difficile, voire impossible cohabitation entre les Juifs, posés en animaux, et les chrétiens, interprétés en chasseurs. Dans une Europe qui désigne les Juifs en bouc émissaire, le sionisme apparaît obligé à Félix Salten. Il posera son inventeur, Théodore Herzl, en père salvateur de Bambi et des animaux de la forêt. C’est bien lui, le Grand Prince qui, tel le prophète Moïse, les emmènera dans un asile sûr, situé au cœur de la forêt. Dix ans avant la prise de pouvoir par les nazis, le sionisme apparait déjà pour cet esprit éclairé comme la seule issue possible pour des Juifs décidément condamnés en dépit de leur volonté d’intégration.

Pour Salten, la cause de l’assimilation semble sans issue, comme en témoigne le sort qu’il réserve à cet autre personnage du récit, Gobo, le propre cousin de Bambi. Postulant pour sa part que le rapprochement avec les chasseurs est possible, Gobo fait le choix d’être domestiqué par un « bon humain ». Le collier que ce dernier lui a placé autour du cou et qu’il exhibe avec fierté est logiquement perçu par le père de Bambi comme un signe d’infamie. Le point de vue de l’auteur viennois est sans appel : malgré sa soumission à la loi des hommes, Gobo n’en sera pas moins abattu.

Cette thèse du Juif gibier est ancienne. Elle se retrouve dans un article publié dès 1899 dans la revue sioniste Die Welt : « J’étais très anxieux, car il me semblait que je parviendrais à me défaire de tous mes autres défauts, mais non de ceux du «Juif tout craché» : ceux-là me paraissaient se dérober à toute prise, comme une infirmité, un signe distinctif donné par la nature, un destin auquel on n’échappe pas. [...] J’ai vu beaucoup de mes contemporains fuir dans la panique et chercher à se dissimuler derrière les buissons d’espèces et de qualités étrangères. Je ne sais pas combien se sont tirés d’affaire comme moi, je me rappelle seulement que souvent, comme du gibier traqué, nous nous cachions ensemble à couvert, jusqu’à ce que l’on nous pourchasse à nouveau. Non sans honte, je songe à tous les lieux qui nous servaient de cachette. Nous nous abritions derrière le dialecte et nous imitions toutes les intonations du dialecte vernaculaire pour qu’on ne nous reconnaisse pas, nous nous masquions en affectant l’accent snob des gens distingués et nous espérions ainsi nous assurer la sécurité. Nous avons chanté la «Garde sur le Rhin» d’une voix enthousiaste, mais l’angoisse au cœur, nous avons bu sans frein et quand nous étions pris de nausée, nous nous disions que c’était le Juif en nous qui se rebellait contre l’alcool et nous continuions à boire. - Je suis heureux de m’être échappé de ces parages ».

Comme le souligne Jacques Le Rider dans son magnifique ouvrage Les Juifs viennois à la Belle Epoque, cet article « illustre la souffrance que l’auteur viennois éprouva dès son enfance à cause des stéréotypes que la société projetait sur lui ». Fidèle à son engagement sioniste, Felix Salten visitera la Palestine mandataire au printemps 1924. Son récit de voyage « Hommes nouveaux sur une terre ancienne » est un autre témoignage de sa profonde clairvoyance. Dans ce récit où il salue la régénération du peuple juif qui lui semble en bonne voie, il exhorte toutefois les Juifs d’Eretz-Israël à ne pas céder à la passion nationale qui les abaisserait au niveau des autres nationalismes ethniques.

Cette réflexion qui date de près d’un siècle apparaît plus que jamais d’actualité à l’heure où Israël songe à expulser ses réfugiés africains et à introduire la peine de mort. Les chassés d’hier vont-ils se métamorphoser en chasseurs ordinaires ? Puisse Israël rester fidèle à ces valeurs juives qui furent développées principalement en diaspora. Au risque du pire ! 


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par czerny - 7/02/2018 - 8:27

    comment peut on à ce point caricaturer la Shoah avec la politique absurde et extrémiste du gouvernement israélien? Comment? L auteur de l article réalise t il qu il assimile les gazés des camps aux migrants qui, même si leurs conditions sont inaccetables, n ont pas pour seule issue une mort violente certaine?

  • Par Joel KOTEK - 12/02/2018 - 23:46

    M. Czerny, ce n'est qu'en 1941 que les nazis décidèrent d'exterminer les Juifs. Cela signifie que dans les années qui suivirent la prise de pouvoir par les nazis (et qui virent des milliers de Juifs tenter de fuir le Grand Reich), les Juifs ne paraissaient pas menacés de mort. A tort, évidemment. Cette fiction permit aux nations démocratiques de restreindre au maximum l'immigration juive. On se souvient de l'épisode dramatique du St Louis. Si personne n'aurait pu imaginer l'extermination, les Nations auraient du ouvrir leur portes aux Juifs. C'est tout. Certes, les Soudanais ne risquent pas la chambre à gaz mais la prison, les privations et pour certains d'entre eux la mort. Les crimes contre l'Humanité sont pratiques courantes au Soudan. OUI, il est absurde de comparer à la Shoah (je ne le fais). NON, il n'est pas absurde de comparer la situation des Africains exilés en Israël avec la situation des Juifs qui cherchaient à tout prix un havre, loin de chez eux. Bien à vous,