Israël doit-il craindre l'élection de Barack Obama ?

Mardi 1 avril 2008 par Roland Baumann

 

Jamais encore, une élection présidentielle récente n’avait été aussi ouverte, et son issue, aussi peu prévisible. L’ascension de Barack Obama est l’événement majeur qui anime les débats du Parti démocrate. A en croire ses détracteurs, si le sénateur de l’Illinois devait l’emporter, la politique étrangère des Etats-Unis devrait en être profondément affectée et pourrait remettre en cause le soutien de Washington à l’Etat hébreu.

Que faut-il en penser ?

Le 3 janvier dernier démarrait cette course de longue haleine qui aboutira le 4 novembre 2008 à l’élection du nouveau Président des Etats-Unis. Parmi les candidats initiaux, seuls étaient réellement en lice les Démocrates Hillary Clinton, Barack Obama et John Edwards, ainsi que les Républicains John McCain, Mike Huckabee, Mitt Romney et Rudolph Giuliani. Première surprise : Obama, sénateur de l’Illinois, remporte le caucus (assemblée d’électeurs) démocrate de l’Iowa. Aux élections primaires du New Hampshire (8 janvier), McCain, sénateur de l’Arizona, l’emporte chez les Républicains et du côté des Démocrates, Clinton devance Obama. Mais celui-ci gagne les primaires de Caroline du Sud (26 janvier). Vient le « Super Tuesday » (5 février), jour décisif durant lequel votent 22 Etats : McCain semble s’imposer comme le candidat républicain à la présidence alors que la lutte à l’investiture démocrate se resserre entre Clinton et Obama. La convention démocrate de Denver (25-28 août) désignera parmi les deux rivaux le candidat du Parti démocrate à l’élection présidentielle 2008. Les partisans du sénateur de l’Illinois le présentent comme l’apôtre de l’Amérique du changement et de l’unité, le candidat du pays qui, enfin libéré de ses divisions raciales et politiques, veut s’inventer un avenir. Son livre, L’audace de l’espoir (2006), s’inspire des sermons du pasteur noir Jeremiah Wright, dirigeant de la Trinity United Church of Christ, l’église protestante de Chicago dont fait partie Obama. Les analystes soulignent que dans sa carrière politique, Obama a montré qu’il savait aller de l’avant, en dépit des lignes de fracture politiques ou raciales. Il sait tirer parti de son métissage et rassure les électeurs républicains et indépendants par son éducation et son parcours brillant. Poussé par un mouvement populaire qui rêve de changements, c’est un homme politique ambitieux et pragmatique, pas un « gauchiste ». Ses conseillers comptent des hérauts du néo-libéralisme professé à l’Université de Chicago par les élèves de Milton Friedman. Obama s’est opposé à la guerre en Irak dès 2002, et pousse les jeunes à l’engagement politique.

Israël au cœur du débat

Dans ses déclarations, Obama réaffirme le droit à l’existence de l’Etat juif, s’oppose au retour des réfugiés palestiniens, et souligne le rôle phare de la démocratie israélienne au Moyen-Orient. La campagne diffamatoire sur internet l’accusant d’être un musulman radical a été dénoncée par Abel Foxman, président de l’Anti-Defamation League (ADL). Après le remariage de sa mère, Obama Jr. a vécu à Jakarta, mais il n’y fréquentait pas une école coranique. Sa rivale, Hillary Clinton, bénéficie d’un large soutien dans la communauté juive qui, depuis le New Deal, vote massivement démocrate. La sénatrice de New York a toujours affirmé son attachement à la sécurité et à la liberté d’Israël. Joe Lieberman, candidat démocrate à la vice-présidence des Etats-Unis en 2000, et très populaire au sein de la communauté juive, fait lui campagne pour McCain et justifie ce ralliement au camp républicain par ses désaccords avec les Démocrates à propos du Moyen-Orient et de la guerre contre le terrorisme. Dans une lettre aux Nations Unies, McCain s’opposait à un projet de résolution condamnant Israël pour son blocus de Gaza, affirmait la légitimité des mesures prises par l’Etat hébreu pour garantir sa sécurité tout en condamnant fermement le Hamas. Obama met en valeur son métissage culturel : mère blanche du Kansas, père kenyan, beau-père indonésien, etc., et s’attribue même de lointaines origines juives. Certains voient en lui la figure emblématique d’une Amérique nouvelle, qui assumerait pleinement sa multiculturalité et réorienterait sa politique étrangère. Sous la présidence de Barack Obama, les Etats-Unis seraient « par nature » ouverts au dialogue de civilisations, face au monde musulman, et avec la « diaspora noire ». Obama veut agir au Moyen-Orient, et se propose entre autres d’initier un débat avec l’Iran et la Syrie. Peut-on se fier à son amitié professée pour Israël ? La volonté de reconstruire l’image des Etats-Unis face à un monde hostile, notamment dans les pays dont sont originaires les nouvelles minorités influentes américaines, l’inciterait-elle plus facilement à reconsidérer cette vieille amitié ? Rien ne permet de le présumer. Obama a fermement condamné l’antisémitisme de Louis Farrakhan, leader des musulmans noirs de Nation of Islam qui soutient sa candidature. Et lors des condamnations internationales du raid de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le candidat a clairement affirmé le droit d’Israël à se défendre face au Hamas qui veut sa destruction. Devant l’issue incertaine de la lutte pour l’investiture démocrate, il serait très audacieux et sans doute malhonnête de présager de l’orientation de la politique étrangère américaine si d’aventure Barack Hussein Obama devenait en janvier prochain le nouveau « commandant en chef » à la Maison-Blanche.

Bio express

4 août 1961 Naissance à Honolulu de Barack Hussein Obama, Jr., ses parents se sont rencontrés à l'Université de Hawaii 1967-1971 Il vit à Jakarta suite au remariage de sa mère, puis retourne à Honolulu 1983 Bachelier en sciences politiques à l'Université de Columbia 1988-1991 Etudes de droit à l'Université de Harvard 1990 Il est le premier Noir à être élu président de la Harvard Law Review 1992 Il épouse l'avocate Michelle Robinson 1993-2004 Professeur de droit constitutionnel à l'Université de Chicago 1996 Elu au Sénat de l'Etat de l'Illinois 2004 Elu par l'Illinois au Sénat fédéral à Washington Février 2007 Annonce de sa candidature aux élections présidentielles 2008

Interview : Les candidats face au vote juif Historienne, spécialiste des Etats-Unis, actuellement chercheuse associée à l’Université de Tel-Aviv et au Centre de recherche français de Jérusalem, Françoise Ouzan vient de publier chez l’éditeur André Versaille, une Histoire des Américains juifs (1). Elle esquisse dans nos colonnes les rapports ambivalents entre le « vote juif » et les candidats à l’élection présidentielle. Quelle est l’importance du vote juif, traditionnellement dévolu au Parti démocrate ?

Le vote juif existe bien aux Etats-Unis alors que les Juifs ne représentent que 2% de la population américaine, soit 5,2 millions de citoyens qui, pour la plupart, ne sont pas affiliés à une communauté. Deux facteurs principaux justifient l’influence politique des Juifs. D’une part, la population juive est géographiquement très concentrée et vit à 85% dans les 20 plus grandes villes et dans les Etats qui comptent le plus grand nombre d’électeurs. Or, la consultation se fait à deux degrés : les électeurs ordinaires désignent dans chaque Etat de grands électeurs, qui, à leur tour, choisissent à la majorité absolue le président et le vice-président. D’autre part, les Juifs vont massivement aux urnes. Au total, un petit nombre d’électeurs peut donc faire pencher la balance. Le vote juif est d’autant plus convoité que les Américains juifs consacrent des sommes impressionnantes aux campagnes électorales.

Comment les trois candidats sont-ils perçus par la communauté juive américaine ?

Les valeurs morales du Parti républicain, on l’a vu en 2004, sont partagées par les Juifs orthodoxes et les Juifs d’origine russe. John McCain bénéficie de l’appui précieux de Joseph Lieberman, le sénateur démocrate du Connecticut devenu indépendant, qui était le premier Juif à se présenter à la vice-présidence démocrate en 2000. A cela, il faut ajouter en faveur de McCain son soutien constant à l’Etat d’Israël, à la Chambre puis au Sénat. Dans l’autre camp, Hillary Clinton a su courtiser le vote juif, déclarant notamment Jérusalem « indivisible ». Le charisme d’Obama est immense, mais ses positions à l’égard d’Israël demeurent incertaines, même s’il a l’appui de Juifs en vue. A Hollywood, où l’on vote démocrate, Steven Spielberg et Barbra Streisand ont soutenu les campagnes des deux Démocrates, même si officiellement, ils sont avec Clinton. (1) Françoise Ouzan, Histoire des Américains juifs, collection « Histoire », André Versaille Editions


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/