Israël : Une culture très tendance

Mardi 1 avril 2008 par Catherine Dupeyron

 

Dans le cadre du 60e anniversaire d’Israël, nous poursuivons notre publication d’articles présentant des aspects très contemporains d’un pays qui s’est considérablement modernisé. Après l’industrie du vin, les nouvelles technologies ou la jeunesse d’aujourd’hui, nous consacrons notre dossier du mois à la culture israélienne, qui déborde de créativité et s’exporte bien mieux ces dernières années.

Finalement, Chopin et Mahler ont cédé du terrain à Fairouz et Oum Kalsoum ! Chaque automne, le Théâtre de Jérusalem, un des plus renommés du pays, accueille désormais le festival de oud, l’ancêtre oriental du luth. Pour Effi Benaya, d’origine égyptienne, fondateur du festival, il s’agit « de réhabiliter la mémoire d’une génération presque effacée et de montrer à travers cet héritage culturel que nous, Israéliens, appartenons à cette région ». Mieux, cette musique, autrefois bannie, a même fait son entrée à l’Académie de musique et danse de Jérusalem en 2003, un département dirigé par Taiser Elias, virtuose arabe israélien de oud. C’est Shlomo Bar qui, dans les années 70, va, le premier, jeter un pont entre musique orientale et occidentale. Il invente alors, sans le savoir, ce qui allait devenir, un peu plus tard, la World Music. Pour Ofra Ben Yaacov, responsable de l’exportation de la culture israélienne au ministère des Affaires étrangères, « en Israël, ce genre musical était une réaction spontanée à l’oppression pesant sur les racines culturelles des communautés orientales arrivées dans les années 50-60 ». La pluralité culturelle est désormais la règle, toutes disciplines confondues. Ainsi, « la littérature israélienne n’est plus le monopole d’une élite ashkénaze. Elle s’est ouverte à toutes les minorités - femmes, Sépharades, Arabes, Russes, homosexuels », remarque Ziva Avran, professeur de littérature israélienne à l’Université de Lille III. Et c’est aussi ce qui explique la richesse et le succès du cinéma israélien. Son absence de formatage. Chaque scénariste, chaque réalisateur véhicule sa propre culture. En fait, il n’y a pas un cinéma israélien mais plusieurs. Les succès considérables de deux films aussi différents que La visite de la fanfare et Beaufort en sont la preuve. Des succès en Israël et à l’étranger, car la création artistique israélienne s’exporte de mieux en mieux. Ses fers de lance : le cinéma et la danse. « La danse est le premier ambassadeur de la culture israélienne en termes de prestige », souligne Ben Yaacov. Elle bénéficie, depuis 1995, d’un système de promotion annuelle devant des professionnels du monde entier, qui porte bien son nom, « International Exposure ». Ainsi en décembre 2007, 114 visiteurs représentant une quarantaine de pays étrangers ont pu assister à 41 représentations en trois jours. Performante, la méthode a été adoptée pour le théâtre (2005) et la musique (2007).

S’exporter ou disparaître

Avant tout, Israël jouit d’une force créatrice exceptionnelle qui « obéit aux mêmes règles que sa high-tech. Elle recèle une énergie énorme, beaucoup d’imagination. Parfois, elle manque de rigueur et de discipline, mais elle possède une chose irremplaçable, le feu », estime Eran Baniel, homme de théâtre depuis la fin des années 60 et directeur de International Exposure pour le théâtre depuis 2005. Comme la high-tech, l’art a un besoin vital de s’exporter. Le marché israélien est petit, et la création artistique bénéficie de soutiens financiers institutionnels très limités. A cet égard, un diplomate français souligne : « Les artistes israéliens sont plus pugnaces que les français car ils n’ont pas le choix; s’ils ne sont pas reconnus, ils disparaissent purement et simplement ». La danse, par exemple, réalise 80% de ses revenus à l’étranger. Cependant, en Israël, nombre de danseurs restent dans une situation précaire, menant souvent deux vies parallèles : artistes la nuit, serveurs le jour. Pour Yaïr Vardi, directeur du Centre Suzanne Dellal à Tel-Aviv -un espace ouvert en 1989 qui a contribué à l’explosion de la danse en Israël-, « la créativité de la danse israélienne est en partie le fruit de l’isolement du pays. On est obligé de prouver notre talent face au monde entier qui nous est hostile. Le seul moyen de survivre est de montrer que l’on est performant ». La critique politique récurrente d’Israël constituerait donc un défi à relever et, par conséquent, une source d’inspiration. Le politique est au cœur même de l’art dramatique, très prisé par le public israélien. Baniel en a souvent fait l’expérience. Il fut, notamment, à l’origine de la célèbre co-production israélo-palestinienne de Roméo et Juliette. Un projet qui vit le jour en 1994 sur la scène du Théâtre Khan à Jérusalem. « Il fallait tout inventer. Trouver les troupes, l’argent, les équipes techniques. Je ne voulais pas que les acteurs palestiniens, qui jouaient le clan des Montaigut, soient juste un alibi. Je tenais à les associer totalement à l’ensemble du projet, dans tous les domaines, y compris financier, car le budget est la condition de la liberté artistique ». Un vrai challenge. La politique est aussi une des clés du succès du cinéma israélien, et notamment de ses documentaires dans les festivals internationaux. Ainsi, Mahsomim a remporté le premier prix du Festival d’Amsterdam en 2003, suivi d’une longue série de récompenses pour ce film qui dénonce les barrages militaires dans les Territoires palestiniens. Un succès à double tranchant que souligne Ben Yaacov (International Exposure) : « D’un côté, ces œuvres autocritiques sont importantes, notamment pour le public israélien, et nous sommes fiers qu’elles existent. De l’autre, leur succès à l’étranger est souvent ambivalent, car certains les utilisent comme munitions contre Israël ».

La culture en chiffres

De 1995 à 2005, le budget loisirs des Israéliens a été multiplié par deux pour atteindre 4.667 shekels (environ 870 euros) par an et par personne. Les dépenses publiques ne représentent que 12% des dépenses de loisirs. Activités en 2006 Nombre de billets vendus/Spectacles Théâtre : 4.090.000/996 Danse : 450.000/410 Musique : 1.150.000/1.000 Cinéma (2005) : 10.000.000/105 (dont 1 million pour le cinéma israélien) Expositions : 3.000.000/307

Dany Karavan, sculpteur de renom Né à Tel-Aviv en 1930, Dany Karavan est un sculpteur qui crée surtout des œuvres monumentales en extérieur. En 1965, il réalise une œuvre murale gigantesque de 24 mètres sur 7 pour la nouvelle Knesset. A 46 ans, il a reçu le prix d’Israël. Votre exposition « Rétrospective » présentée à Tel-Aviv cet hiver est à Berlin jusqu’au 1er juin. Quel sens donnez-vous au fait que votre œuvre soit présentée en Allemagne plus de 60 ans après la Shoah ?

Aller en Allemagne génère toujours des sentiments mitigés. Ma première exposition là-bas date de 1977. J’avais accepté parce que c’était un moyen d’avoir une reconnaissance internationale, mais aussi de montrer une présence israélienne.

Nombre de vos œuvres ont des noms bibliques alors que vous incarnez le monde laïque israélien de Tel-Aviv. La Bible est donc importante pour vous ?

La Bible n’est pas un livre religieux, c’est un livre de poésie. C’est une source d’inspiration extraordinaire et majeure pour moi. Et puis, c’est ma culture. La Bible est écrite dans ma langue.

Vous soulignez volontiers que vous ne cherchez pas à ce que vos œuvres constituent des symboles…

En effet, cela permet au public d’interpréter ce qu’il veut. Par exemple, lorsque j’ai utilisé une voie ferrée, cela n’avait, au départ, aucune signification symbolique. Le lien avec la Shoah ne s’est imposé que lorsque l’œuvre a été présentée en Allemagne.

Les artistes israéliens sont-ils souvent engagés ?

Ils peuvent l’être à titre personnel sans forcément l’être dans leur œuvre. Par exemple, Yudith Levin participe régulièrement aux actions menées contre la barrière de sécurité érigée par l’armée en Cisjordanie, mais son œuvre, abstraite, n’est pas politique.

Les arts plastiques en Israël sont-ils soumis à une influence orientale ?

Très peu. L’influence est surtout occidentale même pour les artistes arabes, alors que la musique, elle, s’est imprégnée du style oriental. Le site de Dani Karavan : www.danikaravan.com


 
 

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