Un islam israélien

Mardi 2 Février 2010 par Denis Charbit

 

Si l’islam alimente les conversations et nourrit les passions en Europe, Israël semble réussir à gérer une situation sur laquelle buttent les démocraties européennes.

Sans doute, lorsque Israël est aux prises avec le Hamas ou le Hezbollah, c’est Israël qui est cloué au pilori, mais le conflit israélo-palestinien reste globalement perçu comme un problème lointain, un ailleurs éloigné, dont on redoute juste « l’importation » en Europe. Mais aussitôt les feux éteints, c’est bel et bien l’islam qui reprend la toute première place et requiert l’attention des médias, des politiques et de l’opinion, non comme un problème aux confins de l’Orient, entre Ahmadinejad et Ben Laden, mais comme une question intérieure. Du référendum sur les minarets à la loi sur la burqa, sans oublier la question de la mixité dans les piscines municipales et dans les hôpitaux, l’opinion est constamment invitée à se prononcer autour du distinguo à faire ou à ne pas faire entre islam et islamisme. Ayant pour mission de parler d’Israël, je ne donnerai pas mon point de vue sur ce débat trop souvent réduit à l’opposition entre les alarmistes et les irénistes, ceux qui s’inquiètent d’une aggravation croissante, cédant à la tentation de penser que « l’Europe est foutue » et ceux qui considèrent que le seul problème qui vaille est celui de l’islamophobie grandissante de la population en quête d’un autre groupe à haïr après les Juifs. Faut-il être vigilant ? Faut-il être tolérant ? Faut-il être résolument optimiste ou bien, invoquant la lucidité, afficher un pessimisme forcené ? Ce débat ne peut se réduire, en tout cas, à un affrontement entre le bien et le mal, les bons et les méchants, l’humanisme et la xénophobie, requérant de chacun qu’il choisisse son camp comme dans le bon vieux temps de la Guerre froide. Plutôt que de me prononcer de loin sur ce qui se passe en Europe, je souhaite plutôt dans les lignes qui suivent aborder le problème vu d’Israël. Il y a peut-être là matière à réflexion sans prétendre l’ériger en exemple.

Etat-minimum Il existe une tendance fâcheuse qui consiste à n’envisager la situation que sous l’angle exclusif du conflit. L’islamisme est certes devenu le dernier avatar de la haine irréductible d’Israël et de la volonté la plus farouche de l’éradiquer de la carte. Mais l’islam ne peut être réduit à l’islamisme, même si celui-ci est aussi une réalité sociologique qui s’enracine en Israël. Commençons donc par le commencement : en Israël, l’islam est une religion dotée d’un clergé chargé de célébrer le culte, d’entretenir ses espaces (les mosquées), de gérer son temps (le calendrier avec la succession de fêtes et des cérémonies) et de dire le droit coranique. Israël fournit assurément toutes les garanties en matière de liberté religieuse. Il impose toutefois quelques restrictions concernant l’accès à l’esplanade des mosquées le vendredi, mais qu’on les juge excessives ou non, les mesures prises répondent à un souci évident de sécurité dont Israël a l’entière responsabilité au moindre incident. Les pouvoirs publics ne placent aucune entrave à la liberté de culte : les musulmans n’ont jamais eu à pratiquer leur culte dans des caves. Certes, Israël n’étant pas un Etat neutre sur le plan religieux, on a spontanément établi une synagogue à l’aéroport de Lod, alors qu’il a fallu une requête émanant d’Israéliens de confession musulmane pour qu’il en soit fait autant à l’intention de la population musulmane. Seulement, et c’est là où Israël se démarque des démocraties occidentales, l’islam ne se réduit pas en Israël à un culte et les musulmans ne sont pas seulement des individus qui vont à la mosquée comme d’autres vont à la synagogue. Outre le fait que le clergé musulman est rémunéré par l’Etat au même titre que les rabbins et les prêtres des Eglises chrétiennes d’Orient, Israël reconnait à l’islam sa suprématie en matière de droit personnel, ce qui veut dire que tout ce qui concerne les affaires matrimoniales, mariage et divorce, héritage et droit de la famille est confié aux soins des communautés religieuses. Israël n’a pas à proprement parler innové : il a reconduit la situation juridique dont il avait hérité de la puissance britannique au temps du Mandat, laquelle la tenait de l’Empire ottoman, le fameux milet. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Israël est le seul Etat démocratique et non musulman qui confère autorité et compétence à des tribunaux islamiques chargés de trancher en vertu de la Charia des litiges relatifs à la communauté musulmane. Autrement dit, Israël joue ici un rôle d’Etat-minimum et instaure délibérément un laisser-faire en matière de droit personnel. C’est qu’il admet volontiers que l’islam n’est pas qu’une religion, mais un fait de civilisation, un facteur primordial d’identité. Cette réalité, l’Etat d’Israël ne la nie pas, il la respecte même scrupuleusement et sans ambiguïté. A ce titre, il importe de préciser que s’il est un domaine dans lequel partis arabes religieux ou laïques n’ont pas de revendication manifeste, c’est bien celui-là. Leur radicalisme cède ici la place au maintien du statu quo.

Communauté autochtone Pourquoi Israël réussit-il à gérer le problème sur lequel buttent les politiques européennes ? Cette situation ne doit pas être imputée à une tolérance dont les Juifs en Israël seraient particulièrement dotés, mais à plusieurs facteurs structurels intrinsèques d’Israël. Premièrement, les musulmans, et plus généralement les Arabes, ne sont pas en Israël une population immigrée mais bien une population autochtone. Ne négligeons pas cette différence en avançant qu’un musulman de la seconde et troisième génération né en France ou en Belgique est lui aussi un autochtone. Une communauté issue de l’immigration se voit réclamer implicitement ou explicitement d’ajuster ses mœurs et ses traditions à la norme dominante. C’est bien là le noyau dur de l’intégration tel que le bon sens l’entend généralement lorsqu’il exige d’être romain à Rome. Un immigré a tous les droits, y compris celui de préserver son culte et sa culture pour autant que, dans l’espace public, il conforme ses coutumes et ses pratiques au consensus établi. C’est cette sagesse que Y. L. Gordon, l’écrivain de la Haskala juive proclamait en recommandant à ses frères d’être un homme dans la Cité et un Juif dans l’intimité de son foyer, discernant entre le public et le privé une ligne de démarcation impliquant une certaine forme de dédoublement. Or, cette exigence n’a pas cours lorsqu’il s’agit d’une communauté autochtone, d’autant que dans le cas d’Israël, la prudence et l’intelligence commandaient de ménager une communauté qui venait de subir en 1948 une défaite historique après avoir perdu sa majorité démographique, ses élites, son statut social et économique et sa terre. Israël a donc scrupuleusement respecté l’autonomie de la communauté musulmane. Outre la prudence, l’attitude des pouvoirs publics comme celle de la société judéo-israélienne a consisté à transposer le principe sioniste de la lutte contre l’assimilation. Israël ne s’est jamais donné comme objectif de judaïser la population arabo-musulmane. Il a souhaité et souhaite encore une intégration sociale de type instrumental et fonctionnel au nom d’un refus historique du prosélytisme qui consiste à respecter la personnalité culturelle des individus qui revendiquent une appartenance à une collectivité avec laquelle l’identité politique et citoyenne ne peut prétendre rivaliser. Ce n’est pas qu’Israël soit indifférent à la modernisation et à la sécularisation de la communauté musulmane, mais ces objectifs ne peuvent être imposés de l’extérieur; ils doivent procéder d’une évolution interne propre à ladite communauté. Autrement dit, ce sont aux musulmans et aux musulmanes de s’émanciper de la tutelle religieuse s’ils le souhaitent, non à Israël de commander, de légiférer, bref, de l’imposer par la loi.

Pour un combat de l’intérieur Il est un autre facteur complémentaire non moins important que celui du respect de la personnalité culturelle et religieuse : c’est la spatialisation différenciée des communautés juives et musulmanes. Un territoire n’est jamais neutre et vierge d’une empreinte culturelle et identitaire par laquelle les hommes marquent dans l’espace leur identité. Or, il se trouve que cette disposition des communautés à marquer leur territoire est mieux admise lorsque, dès le départ, l’habitat n’est pas commun. Cela ne veut pas dire qu’il faut créer des ghettos, mais il est un fait que construire des minarets ou imposer la burqa à Kfar Kassem ou Oum El-Fahem supprime d’emblée toute friction, toute tension. Osons le dire franchement : c’est parce que les Arabes sont quasi invisibles dans l’espace public judéo-israélien - de même que les Juifs sont globalement absents de l’espace arabo-israélien. Cette situation est-elle idéale ? Non, bien sûr. Elle réduit sans doute les tensions potentielles. Elle présente cet avantage qu’on ne peut taxer Israël d’impérialisme culturel. Bien sûr, l’esprit démocratique pénètre progressivement le tissu arabo-musulman d’Israël. Mais tant qu’il n’a pas triomphé, cela signifie qu’Israël s’accommode du fait que les revendications des individus en général, des jeunes filles et des femmes en particulier, peuvent être sacrifiées sur l’autel des identités culturelles. Cela veut dire surtout qu’Israël laisse aux personnes concernées au sein de la population musulmane le soin de faire elles-mêmes ce travail d’aggiornamento nécessaire. Pour que ce combat soit gagné, il faut qu’elles le portent de l’intérieur.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/