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Interculturalité : un rapport contesté

Mardi 7 décembre 2010 par Perla Brener

Les faits Après un an de travaux, de consultation des acteurs institutionnels, associatifs et de terrain, et de témoignages d’experts, le rapport final des Assises de l’Interculturalité a été remis à la ministre de l’Egalité des Chances Joëlle Milquet. Une cérémonie organisée en grandes pompes le 8 novembre 2010 au Palais des Congrès, et l’occasion de revenir sur les grandes lignes d’un texte déjà qualifié par la présidente Marie-Claire Foblets (KUL) de « fragile ». L’autorisation du port du voile à partir de la 4e secondaire, la révision des dix jours de congé légaux qui ne correspondraient plus aux convictions de la société et l’autorisation du voile dans la fonction publique si celle-ci n’exerce pas une autorité sont autant de recommandations qui continueront de susciter les plus vifs débats. Sans oublier cette recommandation qui vise à supprimer la référence explicite à la Shoah dans la loi de pénalisation du négationnisme, « de manière à permettre aux juges de pouvoir l’appliquer à d’autres génocides »… La porte ouverte à toutes les dérives.
Présidente du CCLJ au lancement des Assises, Michèle Szwarcburt a participé à la commission « Enseignement » avant de présenter sa démission : « J’ai accepté d’y participer, car il me semblait plus que nécessaire de travailler au mieux vivre-ensemble et à l’intégration des communautés », confie-t-elle. « Mais je me suis vite rendu compte que la composition du comité n’était pas représentative de la société et que la place de la laïcité était réduite à une peau de chagrin, laissant tout l’espace aux thèses cultuelles. Les conclusions constituent un net retour vers le religieux et le communautarisme, alors que la laïcité favorise les échanges et le dialogue. On a estimé que les communautés d’origine immigrée n’avaient que des droits, parce que plus faibles. Or, une bonne intégration nécessite des droits et des devoirs égaux pour tous. Je pense qu’on ne réduit pas les discriminations en permettant au religieux de se réapproprier l’espace public. D’autant plus que l’interdiction du port de signe religieux pratiquée par l’écrasante majorité des écoles ne posait pas de problème. Je suis pour le respect des différences et des convictions, mais ce rapport réduit les communautés à leurs seules religions. En ce qui nous concerne, le judaïsme bruxellois est majoritairement laïque. Les propositions retenues s’écartent de la modernité et des Lumières pour aller vers le repli. C’est franchement regrettable ».
Coprésident de la commission « Enseignement », le directeur adjoint du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité de l’ULB, Jean-Philippe Schreiber admet : « Le texte final ne ravit pas grand monde, car personne ne s’y retrouve vraiment ». Il relève toutefois les points positifs : « On possède désormais un état des lieux, une photo des problèmes qui se posent en termes de diversité, avec une actualisation par rapport à 2005 (Commission du dialogue interculturel). On a des propositions de solution pragmatique à chaque question. Et on a un consensus qui épargnera aux politiques des débats douloureux. Bien sûr, certaines recommandations heurtent mes convictions comme le port du voile, mais j’ai fait le choix de rester, parce qu’il me semblait essentiel que les laïques soient représentés jusqu’au bout ». Il conclut : « Chacun a dû mettre ses émotions et ses sensibilités de côté pour obtenir le compromis le plus acceptable. J’ai préféré me battre à l’intérieur de la commission, plutôt que de tout critiquer à l’extérieur ».
Jean-Michel Heuskin était membre de la commission « Gouvernance » en tant que vice-président du Centre d’Action Laïque. « Le CAL avait été ignoré d’abord, et nous nous sommes battus pour en faire partie, nous sommes donc restés en tentant de limiter les dégâts ». Sa critique est néanmoins acerbe : « Seules 13 personnes sur les 29 au départ ont participé au week-end de rédaction du rapport final, et la position de consensus n’a été partagée que par 6 personnes sur les 13, soit au maximum un quart des membres du comité de pilotage ! ». Il conteste la méthode : « Toute la démarche a été “cadenassée” par le cabinet Milquet qui assistait à chaque réunion, rédigeait les P.V., nommait les présidents… Le fait d’avoir ajouté mon titre de directeur du Centre régional pour les personnes issues de l’immigration de Liège est malhonnête, puisque ce n’est pas en cette qualité que j’ai été invité ». Sur le fond ? Il dénonce « une approche purement identitaire et intercultualiste, dictée par une logique de liberté religieuse, comme si cette liberté primait sur les autres. Le socio-économique a été totalement gommé. Les seules victimes sont les étrangers, à cause de leur religion. Mais celle-ci relève d’un choix individuel, à l’inverse du handicap ou de la couleur de peau. L’autorisation du voile à partir de la 4e secondaire et dans les services publics pour qui n’est pas investi d’une autorité (quid des enseignants ?) ne changera rien aux positions du CAL. Nous ne nous sentons aucunement liés par cette mascarade de compromis, ingérables sur le terrain ! ».
Pour le Grand rabbin Albert Guigui, le rapport est globalement positif : « Depuis plus de vingt ans, plusieurs propositions de lois ont été déposées au Parlement fédéral dans le but de supprimer l’abattage selon le rite religieux, en enlevant la dérogation accordée aux cultes israélite et musulman pour abattre sans étourdissement préalable. Le comité de pilotage a repris la décision de la Cour européenne des droits de l’homme et recommande de maintenir la réglementation actuelle en matière d’abattage rituel qui tient compte du bien-être animal dans le respect des cultes reconnus. Nous avons aussi appuyé l’institution de jours de fêtes spécifiques pour permettre aux étudiants juifs religieux qui fréquentent les universités belges de ne pas être pénalisés en raison de leur pratique religieuse. Certains de nos étudiants ont perdu une année d’études parce que l’un de leurs examens tombait lors d’un jour de fête (Rosh Hashana ou Yom Kippour). Grâce à cette recommandation, ces étudiants pourront trouver des accommodements raisonnables ». Le Grand rabbin nuance : « Les membres de la communauté juive se sont opposés à la recommandation visant à mettre sur le même pied d’égalité la Shoah et les autres massacres commis contre des populations civiles. Si nous condamnons ces massacres de façon ferme et catégorique, nous voulions que la Shoah reste quelque chose d’unique. Malheureusement, la majorité des présents ne nous a pas suivis. Aussi, nous allons tout mettre en œuvre pour que cette recommandation ne se transforme jamais en projet de loi ».
Acteur de terrain à Schaerbeek, dans l’enseignement depuis une trentaine d’années, Christine a été entendue comme experte aux Assises. Elle ne mâche pas ses mots : « Un ratage complet ! », dénonce-t-elle. « Le choix des jours de congé ? Irréalisable ! On dit que la religion relève de la sphère privée, et on se retrouve à devoir afficher ses convictions par le choix de ses jours de congé, cela ne fera que renforcer les distinctions entre chacun ». Quant au port du voile, elle croyait le débat clos : « A Schaerbeek, tous réseaux confondus, nous n’avions plus de souci avec l’interdiction du voile, une majorité de jeunes filles ne le portaient même plus en dehors de l’école. Cela ne fait donc que relancer un débat qui n’avait plus lieu, en annihilant tout le travail pédagogique et interculturel qui a été fait. On envisage actuellement une prise en charge des victimes de mariages forcés (9 dans mon école), et à côté de cela, on demande de rétablir le port du voile ! C’est un piège dans lequel nous mettons ces jeunes filles qui ne parviennent pas à dire non. Surtout que les professeurs confrontés à des élèves voilées évitent de parler des sujets sensibles et le débat, l’esprit critique et la réflexion s’en trouvent appauvris ». Elle conclut : « On n’a pris en compte que le religieux et on a oublié la laïcité, or c’est ma laïcité qui me permet de travailler avec ces jeunes filles en toute neutralité. 99% de mes élèves sont d’origine turque, dans un quartier où on mange turc, on parle turc, on se marie turc. Pour moi, ce n’est plus une richesse, c’est juste un ghetto ».

Le Réseau d’action pour la promotion d’un Etat laïque (www.lerappel.be) a vivement réagi à la publication du rapport. Son communiqué titré « Les assises de l’interculturalité ou la négation de l’universalisme laïque au profit du différentialisme culturel » se conclue par ces mots : « D’une manière hélas prévisible compte tenu de sa composition, le rapport du Comité de pilotage évacue totalement le principe de séparation du religieux et du politique, desquels découlent logiquement l’exigence de stricte neutralité de la fonction publique et le refus de toute immixtion du religieux dans la sphère institutionnelle, en ce compris à l’école. En lieu et place, il propose d’institutionnaliser le différentialisme culturel par le biais des accommodements raisonnables. Le RAPPEL déplore que ce faisant, les Assises de l’interculturalité aient fait la sourde oreille aux multiples voix qui s’élèvent dans la société belge, mais aussi partout dans le monde, pour rappeler que vivre ensemble ne se construit pas par une politique différentialiste qui relativise les acquis fondamentaux des démocraties modernes, mais par l’affirmation d’un socle commun de valeurs et de principes non négociables, parmi lesquels l’égalité de droits et de devoirs, quels que soient notre sexe, notre origine ethnique ou nos convictions ». Une pétition lancée par RAPPEL a déjà recueilli plus de 3.000 signatures. 

 


 
 

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