Turquie

Les intellectuels dans le collimateur d'Erdogan

Lundi 20 mars 2017 par Nicolas Zomersztajn

A côté des outrances et des menaces de son président, la Turquie mène depuis des années une campagne plus discrète mais intense visant à envoyer des fonctionnaires d’ambassade insulter des intellectuels turcs qui dénoncent les dérives autoritaires lors de conférences organisées en Europe. C’est ce qu’a subi l’historien Taner Akçam le 8 mars dernier à Bruxelles.

Historien turc vivant en exil aux Etats-Unis et spécialiste des archives ottomanes, Taner Akçam a consacré de nombreux travaux au génocide des Arméniens de 1915 et aux procès d’Istanbul qui ont condamné les responsables du génocide entre 1919 et 1922. Il fut l’invité de Full Circle pour donner une conférence à Bruxelles sur les dérives autoritaires de la Turquie d’Erdogan. Cette conférence se tenait au Parlement francophone bruxellois le 8 mars dernier.

Dans son exposé, il s’est attaché à établir les analogies entre la Turquie du début du 21e siècle et l’Empire ottoman de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Au cœur de son analyse, l’ambition ottomane et turque de s’affirmer comme une puissance régionale et les tentatives des grandes puissances de freiner cette ambition sans pour autant affaiblir complètement la Turquie.

Taner Akçam a également évoqué les deux lectures antagonistes de la dérive autoritaire du régime d’Erdogan. D’une part, une lecture dite libérale qui voit dans ce coup d’Etat un prétexte permettant à Erdogan d’éliminer toute opposition et de réaliser une vague sans précédent de purges au sein de l’armée, la justice, la police, l’administration, l’université et les médias. Tout ce qu’il y a de critique doit disparaître. Ses ambitions dictatoriales peuvent ainsi être satisfaites.

Et d’autre part, une lecture AKP pour qui la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 établit clairement l’existence d’une volonté extérieure (l’Occident antiturc et islamophobe) et intérieure (les laïques, les progressistes et les Kurdes) d’empêcher la Turquie de se profiler comme une puissance musulmane sunnite.

Concernant le projet de réforme constitutionnelle visant à attribuer tous les pouvoirs au président, Taner Akçam s’est montré plutôt optimiste en estimant que les Turcs vont dire non au projet d’Erdogan. « Depuis 1876 la Turquie s’est engagée dans un processus irréversible de démocratisation en dépit des nombreux coups d’Etat et des dérives autoritaires d’Erdogan », souligne Taner Akçam. « Je ne pense pas qu’Erdogan puisse mettre fin à un processus engagé il y a plus de 140 ans. Même pour des sympathisants de l’AKP, cette expérience démocratique est essentielle. C’est la raison pour laquelle je pense que les Turcs diront non lors du referendum visant à instaurer un régime présidentiel fort. Je ne crois pas la société turque soit prête à commettre un tel suicide politique ».

A la suite de son exposé, une femme turque se présentant comme membre d’un « think tank » d’avocats turcs s’est lancée dans une diatribe violente contre Taner Akçam en l’accusant de semer la haine des Turcs et de susciter l’islamophobie en Occident. Elle a ensuite glissé rapidement sur la problématique du génocide des Arméniens en portant des accusations identiques à son égard alors que Taner Akçam n’a pas du tout abordé cette question dans son exposé !

Deux fonctionnaires de l’ambassade de Turquie ont ensuite pris le relais en accusant à leur tour le professeur Akçam d’insulter la Turquie et de propager des mensonges à l’égard de ce pays, de son histoire et de ses dirigeants.

Face à ces accusations outrancières ne s’inscrivant en aucun cas dans le cadre d’un débat digne de ce nom, Taner Akçam ne s’est pas laissé intimider. « La reconnaissance du génocide des Arméniens est une obligation morale », leur a répondu Taner Akçam. « Chaque Turc qui aspire à vivre dans une démocratie où les droits de l’homme sont respectés doit également se confronter aux violations des droits de l’homme que la Turquie a commises dans son histoire. C’est aussi simple que cela ». Et d’ajouter : « Beaucoup de jeunes Turcs vivant en Europe dénoncent le racisme et l’islamophobie. Qu’ils regardent un instant ce qui se passe en Turquie, leur pays d’origine, en matière de violations des droits de l’homme. S’ils le font, alors ils deviendront de vrais champions des droits de l’homme et de la lutte contre le racisme. C’est le problème majeur de l’humanité : nous exigeons énormément des autres mais dès qu’il s’agit des nôtres ou de notre pays, nos exigences baissent et nous invoquons tous les « mais » possibles et inimaginables ».

Et puisque ces sbires de l’ambassade de Turquie et cette lobbyiste turque veulent absolument parler du « soi-disant » génocide des Arméniens, Taner Akçam a insisté sur l’importance cette tragédie dans le processus de démocratisation de la Turquie. « Est-ce si difficile de reconnaitre ce génocide ? », s’interroge-t-il. « Bien sûr que c’est difficile et cela demande du courage. Si vous vous confrontez avec honnêteté intellectuelle à l’histoire arménienne, vous ne pouvez pas aujourd’hui faire l’impasse de la question de la minorité kurde. Si vous reconnaissez le génocide des Arméniens, vous ne pouvez pas faire abstraction des violations des droits de l’homme commises aujourd’hui en Turquie ».

Et de conclure en répetant les mots que le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, a prononcés pour qualifier le génocide des Arméniens : « c’est un acte honteux ! ». « Si vous voulez parler de ce génocide, commencez par le désigner comme un acte honteux pour les Turcs », rappelle Taner Akçam. « A partir de ce moment-là, les Arméniens vont vous écouter. N’oubliez pas que la plus grande crainte des Arméniens c’est de voir se reproduire ce qui s’est passé en 1915. Si vous ne reconnaissez pas les crimes du passé, il y a de fortes probabilités qu’ils puissent être commis à nouveau. Aujourd’hui, les Kurdes comprennent bien ce que les Arméniens ont subi par le passé. La question du génocide est donc moralement centrale pour saisir l’avenir de la Turquie ».

Bien que Taner Akçam ne se soit pas laissé intimider par ces interventions visant à déstabiliser tous ceux qui portent un regard critique sur le régime d’Erdogan et qui abordent la question du génocide des Arméniens, il est regrettable de subir systématiquement ces agissements. ? Ils bénéficient hélas d’une impunité quasi généralisée alors qu’ils incommodent et embarrassent tout le monde. C’est d’autant plus insupportable que le Président turc déploie une rhétorique agressive et brutale envers l’Europe. 


 
 

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