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Inspirez, conspirez. Le complotisme au XXIe siècle.

Mardi 4 avril 2017 par Véronique Lemberg
Publié dans Regards n°859

Journaliste, chroniqueur radio sur La Première et chercheur dans un service d’études syndical, Edgar Szoc a publié en 2016 Inspirez, conspirez (éd. La Muette) dans lequel il mène une réflexion sur le complotisme, en essayant d’expliquer ce qui pousse de nombreux individus à croire aux machinations plutôt que d’accepter le chaos naturel de l’existence.

 
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    Les théories du complot ont-elles pris de l’ampleur chez les jeunes aujourd’hui ?

    Il est difficile de mesurer ce phénomène. Les seules tentatives scientifiques pour mesurer l’évolution de l’adhésion au complotisme sont des études américaines qui laissent penser qu’il n’y a que deux pics apparaissant une première fois dans les années ’30 et une deuxième fois durant les années ’60 suite à l’assassinat de Kennedy. Elles notent plutôt une tendance à la baisse. Je serais tenté de penser que les résultats de ces études sont solides jusqu’au début des années 2000, mais elles se fondent essentiellement sur les courriers de lecteurs adressés à la rédaction du New York Times, et il me semble a priori que ceux qui adhèrent au complotisme ne s’adresseraient pas nécessairement à un quotidien traditionnel comme le New York Times ; ils partagent plutôt leurs idées sur internet et les réseaux sociaux.

    Qu’avez-vous observé dans vos recherches ?

    Sur une vingtaine de formations que j’ai données dans des écoles bruxelloises, j’ai pu constater à mon grand étonnement qu’il n’y a pas de différences notables entre les écoles à discrimination positive et les écoles des beaux quartiers. En effet, après discussion ouverte sur tel ou tel évènement, j’ai demandé aux élèves s’ils croient en la version officielle ou alternative de l’information. Je n’ai été confronté qu’une seule fois à une classe -à Jette- qui estimait majoritairement que les attentats de Charlie Hebdo étaient organisés par la France ou le Mossad. En définitive, quasi systématiquement, le groupe le plus important qui se dégage est celui de ceux qui ne savent pas. Je ne suis pas sûr que le complotisme en tant que tel soit en croissance chez les jeunes, je constate plutôt une forme de confusion. L’effet principal de la diffusion des théories de complot sur les réseaux sociaux est de semer le doute.

    Le doute est pourtant une bonne chose dans une approche scientifique. Or, vous semblez évoquer une forme de doute de renoncement…

    Effectivement, j’y vois surtout un doute de résignation épistémologique. Finalement, le rapport à l’information est peut-être le mieux exprimé par le slogan de Nordpresse* : « Les infos que vous aimez bien ». Dans le foisonnement des informations à leur disposition, les gens, et plus particulièrement les jeunes, choisissent les informations qui les arrangent ou qui conviennent à leur horizon idéologique. C’est à ce niveau que se situe l’effet notable de la diffusion des théories du complot.

    Comment les enseignants font-ils face à ce phénomène ?

    Ils se sentent fort démunis. Comme nous avons conçu des outils pédagogiques sur le complotisme, nous sommes souvent sollicités par des enseignants pour des formations. Ce n’est pas sous l’angle de la contestation de l’autorité de l’enseignant que le problème se pose, mais plutôt sous celui du rapport à la vérité, telle que les élèves souhaitent l’entendre. Les élèves qui tiennent des propos complotistes se sont « informés » énormément sur internet ou les réseaux sociaux. Même si leurs sources sont complètement biaisées, ils paraissent en savoir beaucoup plus sur le sujet traité que l’enseignant lui-même qui n’en a qu’une connaissance générale. Ces élèves reviendront à la charge avec plein d’arguments et de détails auxquels ni vous ni moi n’aurons songé.

    Internet a donc joué un rôle de catalyseur ?

    Oui. Auparavant, il fallait se rendre dans d’obscures librairies ésotériques ou d’extrême droite pour trouver de la documentation complotiste. Aujourd’hui, on peut se la procurer très facilement et très rapidement sur internet. Même si l’adhésion au complotisme n’est pas aussi évidente qu’on serait tenté de le penser, le lien entre exposition et doute résigné m’apparaît très clairement.  

    * Site d’information parodique, équivalent belge du Gorafi.


     
     

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