Géopolitique

L'inquiétant amour d'Israël du nouveau président brésilien

Mercredi 28 novembre 2018 par Nicolas Zomersztajn

Jair Bolsonaro, le très controversé ancien militaire d’extrême droite élu à la présidence du Brésil, a multiplié les déclarations de sympathie à l’égard d’Israël. Cette posture étonnante dans un pays très éloigné d’Israël géographiquement trouve sa source dans une combinaison explosive de facteurs politiques et religieux.

Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil

Le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, a fait beaucoup parler de lui durant et après la campagne électorale qu’il a remportée au second tour. Celui que la presse qualifie de « Trump tropical » est un ancien capitaine de l’armée, ouvertement nostalgique de la dictature militaire qu’a connue le Brésil entre 1964 et 1985. Il s’est fait surtout connaître à travers ses multiples dérapages sexistes, racistes et homophobes.

Pour situer le personnage, son slogan de campagne affichait des références très claires : « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous ». Une référence « assumée » au Deutschland über alles de l’hymne nazi.

Si le profil de Jair Bolsonaro n’a rien d’exceptionnel pour l’extrême droite, il y a toutefois un élément étonnant qui le singularise. C’est un admirateur d’Israël, ou plutôt de la droite et de l’extrême droite israéliennes. Il a multiplié les déclarations en faveur du gouvernement israélien. Il a aussi indiqué à plusieurs reprises qu’il comptait déplacer l’ambassade de son pays en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem. S’il passe aux actes, le Brésil deviendrait le quatrième pays à faire ce choix, après le Guatemala, le Paraguay et surtout les Etats-Unis. Jair Bolsonaro a même promis de fermer l’ambassade palestinienne au Brésil. « La Palestine n’est pas un pays, donc elle ne devrait pas avoir d’ambassade ici », a-t-il déclaré.

Mais à quoi tient ce soutien très particulier de Bolsonaro à Israël ? Cela s’explique tout d’abord par les convictions religieuses du Président brésilien. Suite à son 3e mariage avec une évangélique, ce catholique s’est progressivement rapproché des églises évangéliques brésiliennes. Si bien qu’en 2016, Bolsonaro s’est rendu en Israël pour s’y faire baptiser, selon le rituel chrétien évangélique, dans le Jourdain. 

Ces églises évangéliques sont en progression exponentielle au Brésil, un pays longtemps dominé par une Eglise catholique très puissante. Les nombreux fidèles de ces églises évangéliques pratiquent avec ferveur un tourisme religieux en Israël. On les reconnait à leurs casquettes de même couleur et leurs badges, ils sont pro-israéliens, mais d’une manière bien précise : ils ne soutiennent que la droite et l’extrême droite israéliennes.

Pour comprendre l’intensité de l’intérêt des évangéliques américains à l’égard d’Israël, il faut revenir à la Bible. Pour les Eglises évangéliques, l’« autorité de la Bible » ne saurait se discuter. Partisans d’une exégèse où le « bon sens » (common sense) d’une lecture directe prime sur les médiations critiques (herméneutique, apport des sciences humaines), les protestants évangéliques ont toujours considéré les prophéties bibliques comme des aperçus fidèles de réalités à venir. Elles n’éclairent pas seulement le passé, elles sont aussi prédictives. 

S’ils soutiennent la colonisation des territoires palestiniens et les positions les plus dures de la droite nationaliste et de l’extrême droite israéliennes, ce n’est nullement pour faire le bonheur des Israéliens et d’Israël, mais parce qu’ils considèrent la conquête de la Terre promise par les Juifs comme l’étape précédant le retour du Christ, conformément au Nouveau Testament. Israël constitue donc le point nodal de ces interprétations bibliques : c’est là en effet que de nombreux exégètes fondamentalistes situent l’épicentre du Millenium. Au terme du « temps de l’Eglise », le Messie reviendrait ainsi en Israël pour son règne millénaire, après avoir rassemblé le peuple de la Promesse. C’est sur cette terre d’Israël qu’est également situé le lieu du combat final entre Dieu et les forces de Satan, dans la plaine d’Armageddon.

Et durant l’ultime bataille, la bataille d’Armageddon, qui précédera l’avènement des temps messianiques, les deux-tiers des Juifs périront et le tiers survivant se convertira au christianisme. Bref, un épilogue pas très philosémite.

L’ouvrage qui a le plus contribué à ancrer les théories messianiques auprès des chrétiens évangéliques est incontestablement The Late Great Planet Earth, publié par Hal Lindsey en 1970. Né à Houston en 1930, enfant de la Bible Belt, formé au Dallas Seminary, Lindsey s’est spécialisé dans la prophétie biblique au point de bâtir un véritable empire éditorial autour du filon millénariste. « Pour cet auteur, le « rétablissement d’Israël » ne fait pas de doute, annonçant l’imminent retour du Christ... et la manifestation de l’Antéchrist », explique Sébastien Fath, chercheur au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (EPHE/CNRS). L’ouvrage fut vendu, au total, à plus de 25 millions d’exemplaires, constituant « le » best-seller de la décennie 1970 aux Etats-Unis. Deux films en furent directement issus, et l’auteur devint un conseiller écouté dans les milieux politiques du Département d’Etat et du Pentagone. Auteur en 1980 d’un autre best-seller intitulé Les Années 1980 : compte à rebours pour Armageddon, Hal Lindsey contribua, plus que tout autre auteur, à propulser dans le mainstream médiatique l’idée selon laquelle le « retour d’Israël » participe directement du plan divin des « temps de la fin » : Jérusalem, au cœur du compte à rebours de l’Apocalypse.

La deuxième explication du soutien de Bolsonaro à Israël est aussi d’ordre politique. Une connivence de plus en plus étroite s’est nouée entre Benjamin Netanyahou et les dirigeants les plus autoritaires et les plus nationalistes à travers le monde. Il faut souligner que Netanyahou a déclaré que l’élection de M. Bolsonaro « conduirait à une grande amitié entre (leurs) peuples et au renforcement des relations entre le Brésil et Israël ». Le Premier ministre israélien assistera d’ailleurs « très probablement » à la cérémonie d’investiture du Président au Brésil en janvier prochain, a indiqué début novembre un membre de son cabinet à l’AFP.

De cette manière, Netanyahou a rejoint les rangs de dirigeants aussi sympathiques que Marine Le Pen, Donald Trump, Matteo Salvini et le Philippin Duterte qui ont félicité allègrement Jair Bolsonaro pour sa victoire aux élections brésiliennes.

Netanyahou partage avec Bolsonaro, mais aussi Trump, Orban, Poutine et tous les adeptes de la démocratie illibérale, un style politique et une idéologie communs. Ils détestent tous l’Etat de droit et les droits de l’homme, ils gouvernent en démagogues-populistes, ils promettent une nation forte et agressive, ils ne cessent d’accuser leurs adversaires d’être des traîtres à la nation, et n’ont aucun problème à inciter à la haine politique et raciale. En ce sens, ils jouent de façon cynique sur la peur et le sentiment de déclin des franges les plus conservatrices de l'électorat.

Tout ceci pose un problème pour les Juifs de diaspora. Pour leur grande majorité, les droits de l’homme et la démocratie sont des valeurs fondamentales. Le soutien enthousiaste de Netanyahou aux dirigeants autoritaires et xénophobes, mais aussi le soutien de ces dirigeants à Netanyahou sont l’expression d’un changement profond dans l’identité de l’Etat d’Israël en tant que représentant du peuple juif. Ce n’est plus la vision d’un Etat juif exemplaire Lumière des nations (Or La goyim) et bon élève des pays civilisés qui domine, mais plutôt celle d’un Etat agressif qui domine un autre peuple, viole le droit international, et met en place des politiques d’exclusion et de discrimination.

En s’éloignant des Juifs de diaspora, Israël cesse ainsi d’être le centre de gravité du monde juif et, à ce titre, il ne pourra pas exiger la loyauté inconditionnelle de la communauté juive mondiale. Ce qui était vécu dans le passé par de nombreux Juifs comme un soutien naturel à Israël, en tant qu’Etat juif et démocratique, sera vécu désormais comme un tiraillement et il se peut qu’à terme, de plus en plus de Juifs de diaspora accorderont la préférence à leur engagement envers les valeurs de droits de l’homme au détriment de leur soutien à un Etat d’Israël dans lequel ils ne se reconnaissent plus en tant que Juifs.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 29/11/2018 - 14:20

    "En s’éloignant des Juifs de diaspora,"

    Tiens, tiens. Lorsque sur ce site on a parle de la loi sur la nationalite on a pourtant applaudit au fait que la diaspora y avait aussi son importance. Oups! Oublie!

    Moi je pense que ce qui definit encore les Juifs de par le monde (non croyants pour la plupart) comme Juifs c'est justement leur lien a Israel. S'il disparait, leur judaite aussi...

  • Par candide - 4/12/2018 - 18:39

    Entièrement d'accord avec le commentaire de Daniel Donner.
    En effet, à part le judaïsme des ultra-orthodoxes fortement influencé par des coutumes d'Europe de l'Est (car, sinon, comment justifier les caftans noirs et les chapeaux en fourrure dans le climat Moyen oriental. Aucune référence aux habitudes vestimentaires locales! Idem pour les ultra-orthodoxes "sépharades" issus d'Afrique du Nord) à part ce judaïsme ultra la plupart des juifs de la diaspora sont "conservatives" ou 'libéraux" ou "traditionnels" càd qu'ils fondent leur appartenance sur une base religieuse modérée ou même inexistante.
    C'est la religion qui a permis la persistance pendant tant de siècles du peuple d'Israël épars mais uni dans sa croyance d'appartenir à un peuple véritable que l'on s'exprime en yiddish (juif) ou en djidio (juif espagnol et non ladino) ou en judéo-arabe. L'émancipation a diminué l'influence de la religion (pas tout à fait) et la Shoah a confirmé que nous étions bien un peuple et que le juif pouvait être gazé et brûlait aussi bien qu'il vienne de Pologne, de Lituanie, de France, de Belgique ou de Grèce.
    Finalement la création de l'Etat d'Israël est le point de référence même des juifs athées...Et on voudrait séparer les juifs de la diaspora de ceux vivant en Israël? Ce serait une grave erreur, une faute, un péché !
    Que la lumière de Hanoukah éclaire vos discours.