Mémoire de la Shoah/Belgique

"L'indifférence est notre plus grande menace"

Mardi 2 juillet 2019 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1047

En matière d’enseignement de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, nombreux sont les professeurs qui affirment ne pas avoir les outils nécessaires pour répondre aux réactions de leurs élèves. Professeur d’histoire depuis une dizaine d’années, Julien a multiplié les expériences. Entre omission volontaire, survol du sujet et parti pris, entre ignorance et provocation, son constat laisse pantois.

 

« Hitler n’a pas terminé son travail ». La phrase est laconique, mais elle a le mérite d’être claire. Julien (prénom d’emprunt), enseignant de 39 ans, a dû y faire face en corrigeant ses premiers examens. Nous sommes en juin 2010, en rhéto d’une école technique à Schaerbeek. Et la situation ne semble pas avoir évolué, « ou peut-être en pire ».

Professeur d’histoire depuis une dizaine d’années, de remplacement en remplacement, Julien a enseigné dans une vingtaine d’établissements de la Fédération Wallonie Bruxelles et du réseau libre, dans la filière générale comme technique et professionnelle, de la première secondaire à la rhéto. Un parcours riche en expériences, dont il tire des constats interpellants, en notant de façon générale « l’effet toxique » des grandes villes. Avec cette confession : « L’écrémage progressif des élèves nous épargne les oreilles. Ils pensent toujours la même chose, mais ne le disent pas aussi fort… ».

Non seulement l’enseignement de la Shoah se dégraderait, mais le problème de l’antisémitisme se poserait de façon de plus en plus accrue. Enseigner la Seconde Guerre mondiale et donc la Shoah fait pourtant partie du programme scolaire, « ce n’est donc pas facultatif », rappelle Julien, qui dénonce le relativisme de nombreux professeurs et la passivité de certaines directions. Ses commentaires sont peu rassurants : « Certains collègues préfèrent ne pas ou très brièvement aborder le sujet, par commodité ou par adhésion à l’idée que le Juif serait l’Occidental, coupable de tout, et l’Arabe, même saoudien, éternelle victime », note-t-il. Sans aller jusqu’à parler de négationnisme, il relève l’amalgame fréquent, « pour être populaire », entre Gaza et Auschwitz, estimant entre 5 et 10% le nombre de professeurs qui défendent cette thèse au cours d’histoire ou de philo et citoyenneté. « Pas toujours facile d’aborder ces sujets dans des classes qui comptent plus de 80% d’élèves d’origine maghrébine », pointe-t-il.

L’aversion pour le nazisme, minoritaire

Face aux dérapages, certaines directions et équipes pédagogiques prennent le problème à bras le corps, comme à Bruxelles-Ville. « Une adolescente de 14 ans de ma classe s’était dessiné une croix gammée sur le bras », se souvient Julien, « parce qu’elle trouvait ça “joli”. Nous avons décidé avec le proviseur d’une réparation éducative, avec un travail à faire sur le sujet ». Outre le comportement de cette jeune fille, c’est la réaction de ses camarades qui a interpellé Julien. « Aucun d’entre eux n’a paru choqué, plusieurs par contre ont affiché un sourire narquois », remarque-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de souligner que le bon grain existe. « Je pense que la majorité des élèves d’origine maghrébine ont des préjugés antisémites, ce qui n’exclut pas qu’une minorité n’en a pas », soutient Julien. « Mais les élèves comme les professeurs qui gardent une aversion pour le nazisme sont de plus en plus minoritaires… ».

La distance grandissante avec les événements explique en partie cette évolution inquiétante, « avec le prétexte systématiquement avancé de la Palestine et du génocide qui s’y déroule », rapporte celui qui réexplique en permanence la définition des mots pour contrer les amalgames. Julien pointe deux catégories d’acteurs qui entretiennent la confusion : la fraction de la gauche et son rapport « très ambigu » à l’islamisme ou à l’anticolonialisme, et la fraction démocrate-
chrétienne, « dont le vieil antisémitisme chrétien est resté vivace » et qui démontre un large soutien à BDS. Face au « palestinisme aveugle » d’une minorité, il observe avec perplexité la majorité silencieuse. « La plus grande menace aujourd’hui, c’est l’indifférence ! », prévient-il. « Beaucoup pensent que comme ils ne sont pas juifs, ce ne sont pas leurs affaires. Je ne crois pas que les préjugés actuels mèneront forcément à de la violence, mais je crois que beaucoup de gens ne bougeront pas s’ils voient quelqu’un se faire agresser parce que juif. C’est aussi ce qui arrive aux femmes ».

En France, la prise de conscience du problème a suscité une réflexion collective au sein du ministère français de l’Education nationale qui épaule désormais concrètement les équipes éducatives en leur proposant formations et ressources pédagogiques pour prévenir les faits de racisme et d'antisémitisme à l’école. Pour Julien, l’une des principales solutions réside dans la non-négociation des règles de base, déplorant que l’on célèbre en Belgique, et principalement à Bruxelles, la juxtaposition des communautés. « Mes ennemis sont les chaines satellitaires arabes, mais aussi polonaises, Internet et les sites conspirationnistes, jugés plus crédibles que les enseignants qui incarnent une certaine forme de pouvoir rationnel face aux problèmes identitaires », poursuit notre enseignant qui affirme que la barbe l’a aidé auprès de certains élèves. La concurrence des souffrances est, selon lui, en première ligne des confrontations. « Les Juifs sont la seule minorité aussi détestée dans le monde et pendant aussi longtemps », souligne-t-il. « Mais quelqu’un qui est mal dans sa peau ne supporte pas que l’on aborde d’autres douleurs que la sienne ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Roby Herskowicz - 6/07/2019 - 0:08

    Que veut-on des endeignants, si dans l'enceinte publique on ignore Moshe Flinker (Schaerbeek!), Felix Nussbaum, Jean Améry, Mala Zimetbaum, l'Enclos des Fusillés, le Pont des Juifs, les Escaliers de Juifs, l'ancien home Gatti de Gamond, l'Orchestre Rouge, le général De Witte Brigade-Fidelio, Yvonne Nevejean, Leonora Duarte, Don Joseph Nasi, Don Diego Mendes, l abbaye de Val Dieux, le sanctuaire de Banneux, l Institut Montefiore, l'Institut Bisschofheim, les Galeries Tietz, Franz Philipson, fam. Errera, Henry Lambert, etc..