Opinion

L'incapacité à penser l'antisémitisme de gauche

Jeudi 15 juin 2017 par Sarah Borensztein

Le 23 mai dernier, le CCLJ invitait Elisabeth Lévy, journaliste française réputée pour son franc-parler (d’aucuns diront « son côté grande gueule ») et ses opinions jugées quelque peu « réacs » (puisque le terme est tendance, allons-y !), afin de commenter, entre autres, les récentes élections présidentielles de nos voisins du Sud.

 
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    Un bel échange, un débat qui fut houleux par moments, mais, dans le fond, c’est bien là que résidait tout l’intérêt de l’exercice. Outre la question de l’Europe et sa gestion de la crise migratoire, un point en particulier a retenu l’attention de l’audience et, même, suscité l’indignation chez certains. Dans une interview récente, la journaliste avait, en effet, déclaré que l’antisémitisme du FN ou des Insoumis, bien qu’existant certainement et n’étant pas des plus agréables, n’était pas celui qui tuait ou « emmerdait » des Juifs en France aujourd’hui. Interpellée sur cette remarque, Madame Lévy a assumé ses propos, expliquant que Jean-Marie Le Pen et ses sorties si élégantes sur le désormais tristement célèbre « point de détail » de l’Histoire étaient un désagrément avec lequel elle pouvait vivre, alors que la haine violente qui peut exister à l’égard des Juifs dans certaines banlieues (faisant notamment allusion à Epinay-sur-Seine, où résident toujours ses propres parents), loin de se limiter à quelques paroles déplacées et méprisantes, était celle qui donnait envie à certains Français de confession juive de quitter la République pour s’installer en Israël.

    Dérangés par cette apparente minimisation de déclarations qui leur avaient été insupportables, des membres de l’auditoire sont intervenus pour manifester leur désaccord. Le débat s’est poursuivi sur le sujet, sans que le point de rencontre n’ait l’air de véritablement prendre place. Ce que Madame Lévy semblait ici vouloir démontrer était surtout l’acharnement avec lequel certains ne souhaitent concevoir l’antisémitisme que dans l’œil (!) du Front National et de ses coreligionnaires. Assistant attentivement à ces échanges, je songeais, tout du long, à mon propre vécu en la matière, ici, en Belgique. Or, du plus loin qu’il m’en souvienne, parmi toutes les invectives et propos douteux que j’ai dû encaisser sur mes 28 printemps (à mon encontre, le mal est, pour l’heure, toujours resté de l’ordre du verbal), aucun, jamais, n’est venu d’un « facho », d’un raciste, d’un vilain-pas-beau-d’extrême-droite. Je mettrai également ici l’antisémitisme musulman et celui « des banlieues » à l’écart de ma réflexion, car, de vécu personnel, ce n’est pas ceux auxquels j’ai été le plus souvent confrontée.

    Non. La plupart de ces réflexions malaisantes, voire insultantes, émanaient de jeunes gens pleins de bonnes intentions, tout boursoufflés de leurs idéaux et drapés dans ces belles valeurs que sont l’humanisme et l’universalisme. Des jeunes gens qui prônaient cet amour de l’homme, ce besoin de défendre le petit et l’opprimé, de rappeler que nous sommes tous frères et… et puis au détour d’une discussion badine ou plus soutenue, ça ne loupait pas :

    « Oui enfin… quand j’entends dire dix millions de morts, tu vois, là, ça me pose un problème ! ». (puisque, comme on le sait, les Juifs gonflent les chiffres de la Shoah pour se faire plaindre);

    « En même temps, tu ne peux pas nier que… quand-même… en terme d’appropriation du pouvoir dans le monde… enfin, vous… » ;

    « Tu sais, j’ai fait des recherches, j’ai creusé un peu le sujet et… je suis désolée pour toi, hein, mais faut voir les choses en face… les faits sont là… pour ce qui est de l’accumulation des richesses et le contrôle du monde… Bah c’est vous » ;

    « Enfin. Le monde irait tout de même mieux s’il n’était pas dirigé par les Juifs ».

    Et puis, ma saillie préférée, faisant état de ma pudeur assez grande concernant ma confession, ce en quoi je crois ou non et la -sans doute- trop grande discrétion dans une pratique éventuelle de cette foi : « Ouais, mais toi, tu renies ta juiverie ». Juiverie. Parfait. Drumont n’aurait pas dit mieux.

    Tous ces mots d’amour, ce sont des jeunes « gauchistes », âgés de 20 à 30 ans, qui me les ont susurrés. Nous en sommes là. Des jeunes gens, étudiants ou non, mais tous instruits et intéressés par la politique et l’actualité.

    Sans pour autant faire ici l’impasse sur certaines de leurs lacunes en matière de culture générale ou de réflexion, nous sommes loin, très loin de gamins ignorants et apathiques qui n’ont pas été en mesure de dépasser le CEB et qui ingurgitent, affalés dans leur canapé, des heures de téléréalité. Ces jeunes ont du vocabulaire, s’expriment bien, sont cultivés, s’intéressent aux choses qui les entourent, vont manifester, vont assister à des débats ou des conférences, et en regardent parfois d’autres sur le net (première boîte de Pandore pour certains, notons bien !).

    Et c’est probablement cela qui devrait le plus nous inquiéter : contrairement à celle « des banlieues » à qui l’on ne donne à voir que du béton et du déterminisme social, cette jeunesse vit bien, est pleine de passion, d’idéaux et de désir de découvrir l’autre. Ce ne sont pas les enfants délaissés de la nation, à qui l’on aurait tout pris (ou donné pas grand-chose) et qui, débordant de ce sentiment d’injustice, laisseraient éclater leur frustration sur un groupe qu’on leur aurait désigné comme responsable de leurs maux.

    Ce sont des jeunes gens à qui l’on a donné. Ce sont des jeunes gens qui ont eu plein accès à l’éducation (parfois même avec des cours de latin, imaginez-vous !), qui, loin d’être cloués à une cité ou un quartier pauvre, ont, eux, la possibilité de voyager, de rencontrer l’altérité et d’avancer en citoyens éclairés. Il n’est pas ici question de cette jeunesse de la pulsion de mort que l’on nous décrit dans le cas du djihadisme, mais d’une jeunesse, bien au contraire, habitée d’une pulsion de vie et d’une soif de voir le monde, une jeunesse de l’universel qui, pour d’obscures raisons, semble écarter les Juifs de cet universel et de sa belle vision fraternelle.

    Je ne souhaite nullement théoriser ici quoi que ce soit. Je souhaite simplement témoigner d’une réalité qui semble nous échapper, mais que je ne cesse de rencontrer depuis une dizaine d’années.

    On le sait, loin de laisser l’exclusivité à la droite, la gauche entretient une longue histoire avec l’antisémitisme, notamment par son assimilation de la haine du Juif à la lutte contre le capitalisme et les puissances de l’argent. Mais tout cela était nourri par des conceptions tenant à une forme de racisme (le lexique était toujours le même : « la race juive », « le sang sémite », même Jaurès est, en son temps, tombé dans cet écueil), mêlé de paranoïa et de psychose.

    Aujourd’hui, avec ce que l’Histoire nous a démontré et enseigné, les théories raciales ont été violemment mises à mal et démantelées, a fortiori dans les rangs de la gauche. L’essentialisation et l’amalgame sont sans cesse présentés comme les vices à combattre. Pourtant, cet antisémitisme subsiste. Et j’ajouterai ici un détail non négligeable concernant les auteurs de toutes ces punchlines irrésistibles, c’est qu’à une ou deux exceptions près, aucun ne se préoccupait ou ne parlait de Palestine. L’antisionisme n’était donc, en apparence, même pas à l’œuvre (ce qui, nous serons d’accord, n’exclut aucunement que le conflit ait servi de combustible à leur machine-à-fantasmes).

    Si l’on retire le racisme de l’équation, il reste donc la paranoïa et la psychose. Ces jeunes gens ne sont ni incultes ni analphabètes et vomissent tout ce qui pourrait s’apparenter au racisme, sans réaliser qu’ils portent en eux quelque chose de tout aussi rance. Il y a là une forme de schizophrénie très troublante, mais le propre du psychotique, c’est de ne pas savoir qu’il l’est.

    La question reste ouverte de savoir s’il s’agit de survivance raciste, de culture chrétienne gravée dans l’inconscient collectif, de mise en opposition systématique au monde musulman qui, lui, serait le « nouveau prolétaire » à protéger ou d’un autre facteur, mais une chose est sûre, l’antisémitisme reste un cas psychiatrique.

    Je n’aurai pas ici prétention à trouver la solution miracle, c’est un travail de longue haleine qui ne se règle pas sur un coin de table. Mais témoigner chacun quotidiennement du réel pour tenter de finir par le dépeindre au mieux peut, à tout le moins, permettre que l’on « s’engueule tous » -comme dirait Madame Lévy- en regardant le même tableau.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Tonton Mordechai - 15/06/2017 - 15:37

      Présent également à cette soirée, je cautionne en tous points cet article, et la réflexion de l'auteur. En effet, loin des polémiques stériles qui entouraient Elisabeth Levy, sa venue permettait de "faire le point" sur le ressenti d'une situation ou, chacun, en fonction de nos idées et engagements, nous pouvions "mettre à jour" notre logiciel de compréhension des événements qui bouleversent nos vies ces derniers temps. Au moins devons-nous regarder le même tableau, quitte à nous engueuler ensuite...