Droit de réponse de M. Gronowski

"L'impasse du pardon"

Vendredi 17 mai 2019 par Simon Gronowski
Publié dans Regards n°1041

 
Sur le même sujet

    Suite à la publication de l’éditorial de Nicolas Zomersztajn dans le Regards n°1041 (avril 2019), Simon Gronowski nous demande de publier le droit de réponse suivant.

    Sous ce titre, dans le numéro 1041 du 02 avril 2019 de REGARDS, page 3,  l'éditorial de M. Nicolas ZOMERSZAJN, Rédacteur en Chef, me met nominativement en cause d'une manière inadmissible.

    J'y réponds  comme suit:

    J'ai été pris par la Gestapo le 17 mars 1943, jeté dans une cave  de l'avenue Louise, puis interné un mois dans la Caserne Dossin à Malines, etant déporté le 19 avril 1943 dans le 20ème Convoi, dont j'ai sauté et me suis évadé.

    La garde, tant avenue Louise qu'à Dossin, était effectuée par de jeunes Waffen-SS flamands

    L'un d'eux, W.T., de Gand, ayant appris mon histoire, a demandé à me voir en janvier 2013, lui qui avait été mon geôlier nazi, qui m'avait conduit à la pointe de son fusil dans le wagon de la mort, ainsi que ma mère et ma soeur et tant d'autres gens.

    Quand je l'ai vu,  il m'a supplié, se repentant, implorant mon pardon, me disant qu'il sentait la mort venir et qu'avant de mourir il avait besoin de mon pardon.

    Je l'ai alors pris dans mes bras et lui ai pardonné.

    Ce pardon lui a fait du bien mais à moi encore plus car je m'en sentais transcendé, libéré, en voie de guérison de mon victimisme;

    C'est ma liberté personnelle,personne ne peut en juger. Si c'était à refaire, je le referais.

    Cela ne plaît pas à Nicolas Zomersztajn (NZ).

    1) NZ verse d'abord dans la théologie, citant le rabbin américain Abraham Heschel pour qui:

    a) "la notion de pardon n'existe pas dans le judaïsme":

    " les chrétiens qui ont le devoir de pardonner se heurtent à un mur juif d'incompréhension, à la fois théologique et moral";

    erreur profonde, la religion juive est, comme toutes les religions, basée sur le pardon;

    la Torah et le Talmud enseignent que le jour du Grand Pardon, à Yom Kipour, la victime doit pardonner au coupable si elle veut être pardonnée par Dieu;

    b) "Dieu ne peut pardonner que les péchés commis contre lui-même, mais non ceux commis envers d'autres personnes",

    avant de dire quelle faute Dieu peut pardonner, il faudrait savoir s'il existe;

    je n'ai pas pardonné pour des raisons religieuses, mais pour des raisons humanistes;

    2) "on ne peut pas pardonner les crimes commis contre d'autres personnes",

    a) remarque juste mais inutile; le pardon ne se pose qu'à deux conditions: il faut que le coupable le demande et qu'il se repente de ses crimes;

    je ne peux pas pardonner à celui qui est fier de son crime et est prêt à recommencer; un vrai nazi ne demandera jamais pardon à sa victime, juive ou non-juive;

    j'ai pardonné à W.T. uniquement en mon nom personnel, pas au nom de mes parents assassinés, ni au nom des autres victimes d'Auschwitz qui ne m'en ont pas donné mandat;

    b) si Simone Veil a dit: "Si on parle de pardon, ce doit être de façon globale", elle se trompe car le pardon est individuel: j'ai pardonné à lui seul, W.T., qui me l'a demandé, pas à tous les nazis;

    3) "Que faut-il penser de tous les autres rescapés de la Shoah et de leurs decendants qui n'ont jamais pardonné ?" simplement de constater que jamais personne ne leur a demandé pardon;

    "Sont-ils prisonniers de leur rancoeur et assoiffés de vengeance" NZ répond: "Non"; je réponds "Oui", mais en d'autres termes:  j'ai été,  je l'avoue, malheureux, très malheureux, j'ai beaucoup pleuré mais  je n'ai jamais eu de haine, ce qui m'a permis de pardonner;   

    la haine est une maladie et ceux qui refusent l'idée du pardon ont cette douleur en eux; souvent les descendants sont plus virulents que les victimes elles-même;

    quand le coupable se repent et demande pardon, la victime non seulement peut mais doit pardonner, car le refuser c'est maintenir la haine des deux côtés;

    certains voudraient maintenir les hommes en deux camps ennemis, d'un côté les victimes et leurs descendants, de l'autre côté ceux des nazis, séparés à jamais; ceci est la porte ouverte à de nouvelles guerres; il faut au contraire rapprocher les hommes pour un avenir meilleur;

    certains voudraient maintenir  les victimes la tête baissée, ruminant leur amertume; ils ne supportent pas que l'une d'elles relève la tête et aperçoive la lumière du pardon et de la réconciliation;

    la vie est impossible sans pardon;

    mais demander pardon est plus difficile que pardonner;

    4) NZ parle de la mémoire de l'Holocauste: pardonner n'implique pas  l'oubli; au contraire il donne à la mémoire un plus grand relief, une plus grande dimension;

    ce n'est pas car je cultive la mémoire que je ne peux pas pardonner;

    5) la question du pardon ne se pose que pour les crimes les plus graves; NZ parle du nombre de victimes (six millions de Juifs) ou de l'enfant tué avant même qu'il ne naisse;

    celui qui dit: je suis contre la peine de mort sauf dans certains cas est pour la peine de mort; celui qui dit: je suis pour le pardon sauf dans certains cas est contre le pardon;

    seul le crime impardonnable peut être pardonné;

    6) ce qui dérange le plus NZ, ce n'est pas que j'ai pardonné, c'est que je ne l'ai pas fait discrètement; j'aurais dû le cacher; il me le reproche: "Cette initiative personnelle (fut) rendue publique...";

    en raison de la valeur utile et exemplaire du geste,  j'ai accepté qu'il soit rendu public;

    7) NZ parle de Simon Wiesenthal qui, il y a 50 ans, dans un conte, "Le Tournesol", aurait dit qu'il lui serait impossible de pardonner à un nazi, postulat sans portée puisqu'il n'a jamais reçu une demande de pardon de son tourmenteur;

    en tout cas, j'ai été reçu officiellement en 2014 au Centre Simon Wiesenthal à New-York et le directeur, le Rabbin Steve Burg, m'a indiqué en m'embrassant que Simon Wiesenthal aurait fait comme moi, il aurait pardonné;

    8) "le souhait du pardon est encore présent, tout particulièrement là où le passé de la collaboration avec les nazis passe mal", à savoir en Flandre, car, selon NZ, il se passe bien en Wallonie; le plus grand collaborateur était pourtant un wallon, le rexiste Léon Degrelle;

    le moins qu'on puisse dire est que la relation avec la Flandre passe mal chez  NZ;

    j'ignore si mon livre a eu "un accueil très enthousiaste" en Flandre ou en Wallonie, mais je suis autant invité dans les deux régions à témoigner de mon passé;

    9) NZ me traite de: "...Simon Gronowski, ce Juif...":  je dénie à quiconque, y compris NZ, le droit de me définir et de cette manière; que fus-je ? que suis-je ? cela ne regarde que moi;

    10) c'est vrai qu'un grand musicien anglais, Howard Moody, est tombé sur mon histoire et en a fait un opéra, qu'il a appelé PUSH (pousser), pour évoquer le geste de ma mère qui m'a "poussé" hors du wagon de la mort; je l'ai vu dans plusieurs villes en Angleterre mais il est venu en mars 2019 à La Monnaie à Bruxelles;

    c'est tout simplement un pur chef d'œuvre et un message d'espoir et de bonheur pour un monde meilleur, de paix, de tolérance et de respect mutuel;

    il ne porte pas seulement sur mon histoire et sur mon pardon mais sur l'histoire de toutes les victimes de l'Holocauste et d'autres barbaries, comme le génocide arménien ou celui du Rwanda, également le drame des réfugiés, des migrants et de leurs enfants;

    c'est une contribution majeure à la lutte contre l'antisémitisme dont j'ai été victime, ce qui loin de réjouir NZ, ne suscitent chez lui que mauvaise humeur et sarcasmes, en termes aigre-doux: "L'histoire (du pardon) est si belle qu'elle a inspiré récemment un opéra... A quand le film ou la série TV produite par la VRT ?".

    La VRT, encore !


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par MEIR - 17/05/2019 - 14:08

      Je trouve les propos de Monsieur Zomerstzjn méprisant à l égard de Monsieur Simon
      Pour qui se prend il pour porter un tel jugement ?
      Être employé du mensuel Regards ne permet pas une telle dérive.
      J ose espérer que la direction du journal réagira avec fermeté. Ne pas le faire reviendrait à cautionner l auteur.

    • Par S.Rosendor - 17/05/2019 - 15:05

      Bonjour, Félicitation Simon, votre histoire est belle et juste, elle mérite une plus grande diffusion Et pourquoi pas un film!
      Merci pour votre courage et votre humanité

      Suzanne