L'humeur de Joël Kotek

Il faut sauver la caricature !

Mardi 2 juillet 2019 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°1047

La décision du New York Times de ne plus publier de caricatures est non seulement insensée, mais surtout attentatoire à ce qui constitue le cœur de nos valeurs démocratiques, à savoir le droit à la critique et ce, jusqu’au blasphème.

Qu’est-ce en effet qu'une caricature, sinon d’abord et avant tout une exagération -certes souvent outrée- du réel ! La caricature, comme le rappelle son étymologie italienne, est d’abord une charge. Pour faire mouche, le caricaturiste gonfle le moindre défaut jusqu’à la démesure : d’un réseau de rides par trop appuyées, il fait une métaphore du pouvoir qui use et qui corrompt ; d’une paire de canines hypertrophiées, une image de l’arrivisme. Avec une étonnante économie de moyens (peu de mots, un dessin simplifié), la caricature exagère les défauts et travers. Mettre en évidence, exagérer, exaspérer : voilà tout à la fois sa nature et sa fonction.

Cruelle, la caricature ? Elle se rue sur tous les défauts et les grossit pour mieux les dénoncer. La caricature est toujours engagée, souvent irrévérencieuse, quelques fois même injuste et border line comme dans le cas de la caricature d’António Moreira Antunes publiée par le New York Times. Border line, certes, injuste, peut-être, mais certainement pas antisémite, voire même antisioniste. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce dessin reste confiné dans les limites de l’exercice. De quoi cette caricature est-elle le nom sinon de la relation (très) spéciale entre un Premier ministre israélien de droite et un président des Etats-Unis plus pro-israélien que nature.

Que cette caricature puisse être considérée comme outrancière, voire insultante, ne fait guère de doute. Elle est en effet très hostile au chef du gouvernement israélien, mais pas, en soi, à l’Etat d’Israël et surtout elle n’est pas antisémite pour ne reprendre aucun des codes fantasmatiques et bien compris de l’antisémitisme de trait : celui du Juif maître du monde et/ou de la bête nuisible à abattre. Entre l’Israélien et l’Américain, on ne sait trop qui, du chien (en laisse) ou de l’aveugle, est le maître ou l’obligé. Comme le souligne avec justesse la définition de travail de l’antisémitisme adoptée par l’IHRA et que devrait adopter (c’est notre vœu le plus cher) le gouvernement belge, toute manifestation d’hostilité au gouvernement d’Israël ne doit pas être systématiquement assimilée à de l’antisémitisme.

Qu’il existe dans la caricature des limites à ne pas franchir est une évidence. Que des dessins se doivent d’être interdits de publication ne l’est pas moins. L’histoire nous rappelle que la caricature a constitué une arme de choix des génocidaires. Soit, mais s’agit-il encore de caricature ? Peut-on encore parler de « caricature » lorsque l’idée n’est pas de grossir ou d’exagérer la réalité, mais tout simplement de l’inventer ? Une caricature (digne de son nom) décrit et amplifie le réel ; un dessin antisémite ne s’intéresse pas au réel, il l’invente tout simplement.

Dans la « caricature » antisémite, tout n’est qu’hallucination, perversion, inversion, invention. C’est vrai de la caricature raciste d’hier (de l’Allemagne nazie au Rwanda d’avant 1994), à celle d’aujourd’hui. Pour s’en persuader, il suffit de songer aux dessins nauséeux de Zéon ou encore de Joe le Corbeau, diffusés sur le site Egalité et réconciliation d’Alain Soral. Oui, il existe des limites à la liberté d’expression, mais cela ne signifie nullement qu’il faille jeter le bébé avec l’eau du bain, bref se priver d’un exercice intellectuel et artistique qui confine souvent au génie. Une presse sans caricature serait l’annonce d’un monde orwellien. Le New York Times se doit de revoir sa copie. 

Comme j’en viens à évoquer dans cette nouvelle humeur le meilleur ami de l’homme, je m’en voudrais de me pas évoquer la décision du Parquet de Liège de ne pas poursuivre le cafetier turc qui avait placardé sur la vitrine de son bistrot une affichette interdisant l’accès de son commerce aux sionistes (en français) et aux… Juifs (en turc). Pas le moindre éditorial dans Le Soir ni La Libre Belgique… Interdire l’accès d’un restaurant aux Juifs ne rappelle-t-il rien à nos juges, procureurs et autres journalistes d’ordinaire si prompts à l’indignation ? Notre pays qui accueillit bon gré mal gré nos parents et grands-parents et qui contribua au sauvetage de milliers d’enfants juifs s’enfonce chaque jour davantage dans cet étrange phénomène psychologique qu’on appelle communément le syndrome de Stockholm. Pourquoi ? Sans aucun doute par peur, électoralisme et consensus aux relents munichois. Oui, je me répète, mais comment interpréter que le Parquet comme UNIA bottent en touche dès lors qu’il s’agit d’antisémitisme étranger à l’extrême droite (le carnaval d’Alost, les propos du syndicaliste Vanderbeeken, la caricature négationniste de Luc Descheemaeker, etc.) ?

Le seul point positif de cette histoire est qu’au contraire des temps passés, les chiens ne sont plus désormais l’objet d’ostracisme particulier. Je pense qu’aux prochaines élections régionales et fédérales les Belges d’origine juive (et arménienne) devraient voter massivement pour les partis qui défendent la cause animale. C’est un pari audacieux, mais qui pourrait s’avérer judicieux dans un pays qui s’intéresse bien moins à la défense de ses minorités numériquement faibles qu’à celle des animaux, à l’exception de Bruxelles, il est vrai, nourriture hallal oblige.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Amos Zot - 4/07/2019 - 21:41

    Vous écrivez entre autres que cette caricature n’est pas antisémite parce qu'elle ne reprend aucun des codes fantasmatiques de l’antisémitisme tels que par exemple : celui du Juif maître du monde.
    Vous ajoutez : "Entre l’Israélien et l’Américain, on ne sait trop qui, du chien (en laisse) ou de l’aveugle, est le maître ou l’obligé. "

    Pour votre information, il y a actuellement une superpuissance à savoir les Etats-Unis et son président se nomme Trump. S'il y a un maître du monde ce serait donc lui.

    Vous semblez aussi ignorer que c'est le chien qui guide l'aveugle et non l'inverse.

    Il est donc évident qu'il s'agit ici d'une caricature antisémite qui veut montrer que Netanyahu, premier ministre de l'Etat juif est le maître du monde et non une simple critique de la politique israélienne.

  • Par Akilbesseder - 6/07/2019 - 6:49

    Un BON et un VRAI dessinateur caricaturiste n’a pas besoin d’ajouter des étoiles de David ou d’affubler ses personnages de kippa.

  • Par serge_1 - 9/07/2019 - 11:13

    Je crois que Joel Kotek et Jean-Jacques Jespers doivent être les seuls qui trouvent cette caricature pas antisémite.
    Que vient faire cette caricature pour illustrer un article sur la migration à la frontière Mexicaine ?