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Y a-t-il un "avant" et un "après-" Weinstein ?

Mardi 3 avril 2018 par Perla Brener
Publié dans Regards n°880 (1020)

Les faits. Le 8 mars 2018, Journée des droits des femmes, l’Union belge de football a annoncé qu’elle mettait fin à sa collaboration avec le rappeur bruxellois Damso choisi pour interpréter l’hymne de l’équipe belge à la Coupe du monde. Après une pétition de quelque 144.000 signataires, les éditions Milan Jeunesse renonçaient de leur côté à réimprimer leur numéro des Pipelettes On a chopé la puberté. Une semaine plus tôt, pour la première fois en Belgique, un homme se voyait condamné pour sexisme dans l’espace public. La vague #MeToo a-t-elle eu les effets escomptés ? Jusqu’où doit aller le combat féministe ? La loi sexisme suffit-elle ? Quatre féministes engagées nous ont fait part de leur opinion.

« Y a-t-il un avant et un après Weinstein ? Oui, j’en suis sûre », répond Béa Ercolini, journaliste et féministe engagée, à l’initiative de Beabee, cercle de femmes entrepreneurs. « C’est terrible à dire, et surtout pour les plus de 80 femmes qui ont été ses victimes, mais Weinstein a fait davantage avancé la prise de conscience des violences faites aux femmes que des décennies de réunions de féministes. Pour la première fois, des médias mainstream en parlent ! Aux Etats-Unis, le phénomène prend l’allure d’une vague, de quelque chose d’organique, d’une révolution. Un peu comme dans les années 60. En Europe, ou en tout cas en France et en Belgique, j’ai été peinée de lire des choses comme la lettre signée par Deneuve et Millet. J’avais l’impression d’appartenir à un continent coincé dans le 20e siècle. Même si je suis d’accord avec le fait que veiller à ce que les femmes et les jeunes filles soient bien traitées ne doit pas conduire à la cryogénisation des rapports hommes-femmes. Les jeux de l’amour, la séduction donnent sa saveur à la vie ». L’ancienne rédactrice en chef de Elle Belgique avait lancé à l’époque un nouveau slogan « Touche pas à ma pote », qui refait campagne aujourd’hui dans les transports en commun avec trois visuels « Gros thon », « Sale chienne » ou « Petite cochonne », accompagnés de cette phrase « L’un(e) s’en remettra, l’autre pas ». « En 2014, la Belgique a été le premier pays à introduire le sexisme dans son Code pénal ! », souligne Béa Ercolini. « Nous voulions rappeler que les insultes sexistes font mal (le harcèlement de rue touche 82 % des jeunes Européennes alors qu’elles ont moins de 17 ans !), mais aussi qu’il est interdit par la loi ».  

« Nous sommes en plein “après Weinstein”, ne fût-ce qu’en termes de réflexion sociétale », 

estime Shirley Hicter, photographe, auteure du livre Impertinentes (éd. La Renaissance du livre) et du slogan qui l’accompagne « Rien à foutre ». « Maintenant, il faut légiférer aussi. Et donc j’espère qu’on aura des politiques à l’écoute, pour que l’impunité cesse. En ce qui concerne les relations hommes-femmes, je crois que nous vivons une période transitoire qui peut faire perdre le côté spontané des comportements entre les deux sexes. Certains hommes se demandent sans doute si leurs attitudes vis-à-vis des femmes sont normales et respectueuses. Mais la perte de spontanéité est un mal transitoire », poursuit-elle. Shirley Hicter reste  convaincue que « depuis toujours, la parole est l’apanage des dominants. Quand le mouvement de libération de la parole des femmes s’est lancé, nombreux ont été ceux à le condamner en évoquant la délation. Or on sait très bien que dans le processus #balancetonporc, très peu de noms ont été balancés. Le puritanisme a aussi été évoqué. La libération de la parole qui a suivi l’affaire Weinstein permettra, selon moi, à la femme de se réapproprier son corps. Redéfinir les rapports érotiques et permettre à la femme d’être pleinement actrice de son désir et de son plaisir. Discréditer la parole des femmes, c’est une façon de garder les choses comme elles étaient. Libérer la parole ne sert à rien si on ne la protège pas ». Pour Shirley Hicter, « la sororité entre les femmes est fondamentale, ce qui ne doit pas les empêcher d’avoir des points de vue différents, parfois même divergents sur certains sujets, sur la façon d’aborder les choses. C’est normal. Ce qui me surprend toujours, c’est l’étonnement des médias quand certaines féministes s’opposent, comme si l’esprit critique, la réflexion et le débat étaient réservés aux seuls hommes. On aura lu des termes comme “crêpage de chignon”… à la limite de propos sexistes. Les débats d’idées font progresser inévitablement la société. Mais la sororité en termes de défense des droits des femmes doit rester notre fil rouge »

« L’initiative hollywoodienne “Metoo” et ensuite “Balancetonporc” ont créé un buzz dont se réjouit évidemment Twitter qui a vu son intérêt publicitaire s

’emballer », relève pour sa part Anne Morelli, historienne et professeure de l’ULB, et signataire de la tribune « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », parue dans Le Monde (9/1/2018). « A part cela, je ne suis pas sûre que, lorsque le “soufflé” sera retombé, il en restera quelque chose. Je préfère les femmes qui revendiquent que celles qui se lamentent. Ici, on ne voit pas clairement quelle est la revendication. Nous avons des lois très précises sur le crime de viol, sur le harcèlement et même sur les propos sexistes sur la voie publique. Elles doivent être appliquées avec fermeté et discernement. J’ai signé avec plaisir la lettre dite de Catherine Deneuve, mais j’ai rapidement appris à mes dépens que la parole “libérée” des femmes n’était pas n’importe quelle parole de femme, seulement celle du “mainstream”. Je suis une héritière de ’68 et je réclame pour les femmes ET les hommes le droit au libertinage et à la drague (plus ou moins élégante selon les personnes !). Bien sûr les “talibanes” du féminisme m’ont traitée de “collabo” (des hommes !) et ont du coup lancé contre moi une “fatwa”. Elles ont fait pression sur les associations qui m’invitaient la semaine du 8 mars pour que ces activités soient supprimées ou au moins qu’elles me retirent leur invitation. Aucune n’a cédé et ces réunions ont fait, malgré les appels au boycott, salle comble. Je suis une syndicaliste et ce qui me mobilise bien davantage que la main aux fesses des actrices américaines, ce sont les inégalités dont pâtissent les femmes en matière d’emploi, de promotion, de pension. Mais je vois peu de vedettes hollywoodiennes rejoindre ces revendications bien plus essentielles, selon moi… La lutte des femmes pour l’égalité est une course de fond, pas un 100 mètres! » 

« Le “momentum” de l’Affaire Weinstein a ouvert nos yeux et nos oreilles sur les violences verbales et physiques infligées à une grande majorité de femmes, parce que nées filles »,

observe la nouvelle présidente du Conseil des Femmes francophones de Belgique, Sylvie Lausberg. « Curieusement, cette modification de la perception des agressions -désormais non plus considérées comme des faits divers singuliers, mais comme un fléau généralisé- a très rapidement été recouverte par des considérations puisant aux mêmes sources que le sexisme, dans le réservoir des stéréotypes. Les réactions des femmes seraient exagérées, démesurées, totalisantes, quand elles ne recourent pas à la délation et aux mensonges, sur fond de vénalité. La boucle est bouclée quand les femmes violentées sont présentées comme agressives envers “les hommes”, les empêchant d’être eux-mêmes, de draguer, séduire… et même de chanter ! » Revenant sur l’affaire Damso, Sylvie Lausberg souligne : « Les féministes francophones et néerlandophones n’ont pas empêché Damso de chanter ; elles n’ont pas demandé le boycott de ses textes odieux envers les femmes. Elles ont juste posé une question qui dérange : était-ce vraiment un bon choix ? La réponse est venue, même tardivement : pour les sponsors, pour la Secrétaire d’Etat à l’Egalité, comme pour le vice-Premier et Ministre des Entreprises publiques (dont plusieurs sponsors de l’Union belge), c’est non. Sur les réseaux sociaux, la déferlante d’injures sexistes et racistes, l’appel au viol et même au meurtre envers les féministes à l’origine de ce #kickoutsexism ont démontré la vanité de l’argument du “second degré” des textes de Damso dans l’esprit de ses supporters. Dont acte.  Il est stupéfiant que personne ne relève les effets désespérants de ces inversions de sens et d’éthique. Les personnes victimes de viol (#100parjour) devraient supporter sans mot dire que notre pays mette à l’honneur un homme qui en fait l’apologie ; les femmes agressées, dans les faits, n’intéressent personne. En revanche, les agresseurs font la Une et trouvent de nombreux défenseurs. A quand des lunettes antisexistes ? Ce serait un investissement d’intérêt public, tant pour les filles que pour les garçons, encore et toujours obligés de subir cette domination imbécile qui se pare de vertu pour mieux dissimuler les ravages qu’elle provoque ».

Quand la chanson d’un rappeur est censurée avant même d’être rendue publique, quand une BD destinée à des jeunes filles est retirée du marché suite à l’indignation de dizaines de milliers de personnes qui ne l’ont pas forcément lue, certains peuvent se demander jusqu’où iront les revendications féministes, quand on ne parle pas rapidement d’« hystérie » au risque d’entrer dans les clichés. Il suffit d’entendre ces dernières, toutefois, pour se rendre compte que le combat n’est pas encore gagné. Selon une récente étude menée par l’Université de Gand, les femmes à Bruxelles se retrouvent régulièrement en situation d’intimidation sexuelle. Elles sont ainsi 86,4% à avoir été confrontées à au moins une forme du phénomène, tandis que 41% déclarent subir encore ce type de pression. Si toutes ne sont pas forcément d’accord sur la façon de résister, comme on a pu s’en rendre compte avec la lettre dite de Catherine Deneuve, défendant « la liberté d’importuner », toutes conviennent du fait que le chemin est encore long pour arriver à l’égalité des sexes. Damso et Les Pipelettes, la face visible de l’iceberg ?

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Stephan Gerard - 17/04/2018 - 12:52

    J'espère que oui. Que les femmes agressées physiquement voire verbalement oseront porter plaintes pour que les prédateurs soient ENFIN répertoriés et condamner. En espérant qu'il n'y a pas de dérive entre harcèlement et compliment. Tout est une question de dosage et de volonté mutuelle ... non veut dire non

  • Par Ludivine - 19/04/2018 - 10:39

    C'est la première fois que je suis ENTIEREMENT d'accord avec Mme Morelli...
    MAIS évidemment j'espère que les femmes OSERONT porter plainte en cas de viols ou violences...sinon beaucoup d'attitude peuvent être gérées par nous mêmes : ayant toujours (depuis l'âge de 18 ans!) travaillé dans un environnement masculin me trouvant "trop" sexy...je me suis toujours sortie de toutes les remarques et/ou situations....Jamais vécu chantage à l'emploi...chez les fonctionnaires peut-être???