International/Allemagne

Hitler, un tabou allemand dépassé ?

Mardi 5 mars 2013 par Paul Achilli
Publié dans Regards n°773

Quatre-vingts ans après sa prise de pouvoir, le « Führer » est recyclé sans complexe par les humoristes et les artistes. Si les uns voient dans cette évolution « un signe de maturité », les autres, au contraire, s’inquiètent de cette banalisation du dictateur.

 

Que ferait Hitler s’il était encore en vie aujourd’hui ? La question paraît absurde. C’est pourtant le « pitch » d’un roman-fiction qui caracole en tête des ventes depuis le début de l’année outre-Rhin. Dans Er ist wieder da (Il est de retour), le journaliste Timur Vermes ressuscite le dictateur dans l’Allemagne du 21esiècle. Pendant près de 400 pages, le « Führer » raconte à la première personne sa dure adaptation au monde moderne : pas facile de comprendre par quelle « folie » une femme dirige son pays. Ni pourquoi il y a autant d’immigrés turcs.

Hitler à la sauce « Hibernatus », c’est osé. Mais ça marche : tiré à 360.000 exemplaires, l’ouvrage s’arracheet va même être traduit en une quinzaine de langues. « C’est tellement drôle que vous ne pouvez plus le lâcher », applaudit un critique littéraire de la chaîne de télévision privée Sat 1. La maison d’édition a même poussé la satire jusqu’à fixer le prix de vente à 19 euros et 33 cents, en référence à la date d’accession au pouvoir du dictateur.

Quatre-vingts ans plus tard, et alors que l’Allemagne commémore ce triste anniversaire, le succès de ce livre interpelle. De fait, pour beaucoup d’Allemands, Hitler ne semble plus être un tabou. Ce qui paraissait impossible il y a encore dix ans est devenu une réalité : le dictateur nazi est recyclé, sans complexe, par des artistes, des humoristes voire même des publicitaires. Celui qui incarnait le mal absolu et inspirait la crainte fait désormais rire ou vendre. Ainsi en 2009 déjà, le responsable de la Shoah était le « héros » d’une comédie musicale burlesque jouée à guichets fermés dans un grand théâtre berlinois. Quelques années plus tôt, Mon Führer créait déjà la sensation : sur grand écran, cette comédie réalisée par un cinéaste germano-suisse de confession juive montrait un Hitler tour à tour impuissant, incontinent, pleurnichard ou encore toxicomane.

Les uns applaudissent cette évolution et veulent y voir « un signe de maturité ». Les autres au contraire s’inquiètent de cette banalisation du « Führer », surtout dans cette période charnière de l’après-guerre alors que disparaissent les dernières personnes ayant vécu la Seconde Guerre de manière consciente. « La jeune génération en apprend désormais plus sur Hitler et le IIIeReich en regardant YouTube que dans les cours d’Histoire », s’alarme Daniel Erk, auteur d’un livre sur le sujet (Hitler a rarement été aussi présent). Bien entendu, « il faut se féliciter que 80 ans après, la plupart des gens continuent de se confronter à Hitler et à l’Holocauste. Mais ces souvenirs sont quasiment exclusivement des clichés et des mauvaises blagues. Le danger est qu’Hitler ne fasse bientôt pas plus peur que Gargamel », assène-t-il.

Plus généralement, les historiens redoutent que cette focalisation sur le personnage d’Hitler ne finisse par occulter la réalité historique et surtout l’intérêt que l’on peut porter au IIIe Reich et à la Shoah. Un sondage réalisé l’an dernier par le magazine Sterndonne à ce titre des résultats éloquents : 21 % des Allemands âgés de 18 à 29 ans ignorent qu’Auschwitz était un camp de concentration. L’enquête montre également que 65 % des Allemands estiment ne pas avoir de responsabilité particulière à l’égard d’autres peuples en raison de leur histoire.

Les Allemands antisémites ?

Dans ce contexte, le livre de Timur Vermes n’échappe pas à la polémique. Le magazine Sternpar exemple fustige « une machine de commercialisation d’Hitler qui brise tous les tabous pour faire de l’argent ». « Pourquoi s’interroger sur l’antisémitisme de la société allemande lorsqu’un fou est présenté comme le seul responsable ? », surenchérit Daniel Erk. Une analyse que ne renierait pas Tuvia Tenenbom, auteur d’un livre qui soutient que l’Allemagne est encore secrètement antisémite. « Seul parmi les Allemands » défendant l’idée que la plupart des Allemands méprisent profondément les Juifs. L’auteur a passé plusieurs semaines outre-Rhin et il affirme qu’il ne lui a pas fallu longtemps pour faire « tomber les masques ». Selon lui, 80 % des personnes qu’il a rencontrées seraient antisémites.

Mais pour l’auteur de Il est de retour, ce sont justement ces mêmes arguments qui au contraire justifient son roman. « Nous avons en Allemagne toujours le même stéréotype du “Führer” : celui du monstre qui permet de se rassurer et de se dédouaner de toute responsabilité », explique Timur Vermes. « Souvent, on se dit que si Hitler revenait, ce serait facile de le contrer. J’ai essayé au contraire de montrer que même aujourd’hui, il aurait une chance de connaître le succès, simplement autrement ». Dans l’ouvrage, Hitler devient en effet la vedette d’une émission de télé, acclamée par des centaines de milliers de fans sur Facebook ou YouTube. Et si le livre opte pour le ton de l’humour, l’avertissement qu’il lance est très clair : dans l’Allemagne du 21e siècle, un démagogue aurait toujours sa chance…

Un avertissement également relayé, sous une autre forme, par la Chancelière qui a récemment rappelé la « responsabilité permanente » de l’Allemagne pour les crimes nazis. Le 30 janvier 2013, soit 80 ans jour pour jour après l’arrivée d’Hitler à la tête de l’Allemagne, Angela Merkel inaugurait une exposition consacrée à ces événements qui constituent selon elle « un avertissement permanent » pour ses compatriotes. « Les droits de l’homme ne s’imposent pas d’eux-mêmes. La liberté ne va pas de soi et la démocratie ne réussit pas en soi », a-t-elle lancé depuis l’ancien siège de la Gestapo, aujourd’hui transformé en centre de documentation sur les crimes nazis. Sur un lieu chargé de symboles, l'ancien siège de la Gestapo (la police politique du régime nazi) à Berlin qui abrite aujourd'hui un lieu d'exposition en plein air, la dirigeante a rappelé sur un ton solennel: "Il y a 80 ans, jour pour jour et quasiment à la même heure, le président Paul von Hindenburg nommait Adolf Hitler chancelier du Reich". Cette nomination, abondamment commentée dans la presse allemande de 2013, ouvrait la voie à 12 années de nazisme et allait provoquer la mort de 40 à 60 millions de personnes en Europe, dont 6 millions de juifs exterminés dans les camps de la mort. "Tout ce qui fait une société vivante et humaine nécessite des hommes qui manifestent respect et attention envers les autres, qui prennent des responsabilités pour eux et pour les autres", a insisté la dirigeante. S'exprimant à quelques centaines de mètres seulement du Mémorial de l'Holocauste, la chancelière a, en outre, réaffirmé "la responsabilité permanente" de l'Allemagne pour "la rupture de civilisation" qu'a représentée la Shoah. Il n'a fallu que six mois à Adolf Hitler "pour anéantir toute la diversité" de la société allemande, selon elle. "La montée du national-socialisme n'a été possible que parce que les élites et de larges pans de la société allemande y ont participé ou au moins l'ont cautionnée", a-t-elle analysé.

Alors le message est-il vraiment passé auprès de l’opinion publique ? Certains en doutent et en veulent pour preuve le relatif désintérêt des chaînes de télévision publique (ARD et ZDF) qui n’ont pas retransmis en direct ces cérémonies. Pour suivre les déclarations de la Chancelière ou le discours poignant de l’écrivaine et journaliste israélo-allemande Inge Deutschkron, survivante de la Shoah et invitée à s’exprimer devant le Bundestag, il fallait se brancher sur une chaîne du câble... « Il aurait été préférable que le service public retransmette l’ensemble des événements commémoratifs afin d’en élargirl’audience », s’insurge ainsi le président du Bundestag Norbert Lammert. Le président du Comité central des Juifs d’Allemagne y voit quant à lui « une défaillance morale grave ». Gênées aux entournures, la ZDF et l’ARD se renvoient la balle et précisent que leurs programmes ont consacré une large place aux 80 ans de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, avec la diffusion notamment de nombreux documentaires historiques. 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Marc Bromberg - 12/03/2013 - 14:34

    Cher Monsieur,
    Merci pour votre très intéressant article.
    Le chef d'oeuvre d ' Herman Wouk, célèbre écrivain américain, "Le Soufle de la Guerre" , 2 tomes, suivis des "Orages de la Guerre", 3 tomes, retrace de 1939 à 1946 sous une forme romanesque dont on ne peut se détacher et qui colle à toutes les réalités historiques de l'époque, la saga d'une famille américaine dont certains membres qui resteront piégés en Europe sont juifs et seront déportés.
    Tout juif et les jeunes en particulier devraient lire ce roman digne de la plus grande littérature mondiale dans lequel, entre autres, Hitler, la réalité nazie et l'univers concentrationnaire sont dépeints au travers des personnages avec un réalisme à couper le souffle.
    Herman Wouk l"avait avant sa mort adapté pour la télévision américaine. On trouve le Souffle de la Guerre chez Amazon dans une version magnifiquement restaurée en 6 DVD. La seconde partie, "Les Orages de la Guerre" existe aussi chez Amazon (12 DVD) mais en version américaine seulement pour zone 1 et seulement en anglais. Un programme gratuit sur internet dont je pourrais vous donner la référence permet de les transformer en une version lisible et de très bonne qualité sur nos équipements européens.

    Magnifiquement interprété par des acteurs prestigieux et mis en scène par un metteur en scène génial, cette saga qui n'a pas pris une ride constitue un des plus grands films des années 80. Pour moi qui avais 13 ans en 1944, c'est le plus grand.
    Bien à vous
    Marc Bromberg

  • Par daniel.lhost1@t... - 12/03/2013 - 18:33



    Si plus rien ne vaut, seules demeurent les "explosions délirantes"... à l'angle mort du non-sens.

    D.L.