Histoire du peuple juif (1ère partie) - Les Juifs dans l'Antiquité

Mardi 12 avril 2005 par Roland Baumann

 

Le peuple juif est l’héritier d’un patrimoine identitaire qui s’est progressivement constitué au fil de son histoire. Une histoire souvent douloureuse et complexe, à revisiter pour la saisir tant dans l’unité de son déroulement chronologique qu’au travers de la diversité des époques et des lieux où elle s’est développée. Voici le premier des quatre volets que nous lui consacrons.

Le mot «Juif» dérivé du latin «Judaeus», issu de l'hébreu «Yehudi», désigne d'abord les sujets du royaume de Juda, puis tout le peuple d'Israël. Selon la tradition biblique, Abraham l'Hébreu, originaire d'Ur en Mésopotamie, et sa femme Sarah, émigrent pour s'établir en Canaan, la terre promise par Dieu à leur postérité. Le premier des patriarches subit victorieusement dix épreuves, dont l'ordre il ne l’a pas fait suite à une intervention divine de sacrifier son fils Isaac. Le nom «Israël», donné par l'ange à Jacob, fils cadet d'Isaac, devient celui du peuple tout entier, puis de la Terre Promise. Les fils d'Israël sont les ancêtres éponymes des douze tribus constituant la structure religieuse, politique et sociale des Hébreux. Retrouvant leur frère Joseph à la cour de Pharaon, les fils d'Israël s'installent en Egypte. Conduite par Moïse, la sortie d'Egypte des Hébreux asservis est suivie de la Révélation de la Torah au mont Sinaï. Josué conquiert Canaan, qui devient le pays d'Israël, mais l'époque des Juges est agitée de guerres incessantes. Oint par le prophète Samuel, David, devenu roi d'Israël après la mort de Saül, conquiert Jérusalem qui devient la capitale du royaume unifié. Son fils et successeur, Salomon, y fait construire le Temple et son sanctuaire où repose l'Arche d'alliance. A sa mort le puissant royaume dont le territoire va de Gaza à l'Euphrate, éclate en deux monarchies rivales, Juda et Israël. Cette épopée est largement remise en question par certains archéologues. Selon Israël Finkelstein et Neil Asher Silbermann (La Bible dévoilée, les nouvelles révélations de l'archéologie. Bayard, 2002), les Hébreux, loin d’être des étrangers conquérants, seraient des autochtones, surtout des pasteurs que leur mode de vie (en particulier l'interdiction de consommer du porc) aurait fini par distinguer des autres cananéens. En revanche, leurs études confirment l’existence originelle et durable de deux sociétés israélites distinctes : le royaume de Juda, au Sud, gouverné depuis Jérusalem; et le royaume d’Israël, au Nord, beaucoup plus prospère et dont la capitale, Samarie, est détruite par les Assyriens en 722. Le texte biblique, collection, fabuleusement riche, de récits historiques, de souvenirs, de légendes, de contes populaires, d'anecdotes, de textes de propagande royale, de prédictions et de poèmes antiques, est constitué, pour certains, à la cour de Jérusalem au VIIe siècle av. J.C. sous le règne du roi Josias (640 à 609). Cette écriture sacrée inspire un mouvement réformateur qui tend à fixer l’orthodoxie religieuse dans le monothéisme, centralisant le culte au Temple de Jérusalem, sous l’autorité royale. Retraçant une histoire nationale glorieuse, d’Abraham à la conquête de Canaan, le récit biblique fonde l'identité du peuple de Judée et la politique ambitieuse du roi Josias, présenté comme un véritable messie, chargé de restaurer le royaume unifié de David et Salomon. Mais Josias, en lutte contre l'Egypte, périt à la bataille de Megiddo. En 586, Les Babyloniens incendient Jérusalem et détruisent le Temple, mettant fin au royaume de Juda.

Des Perses aux Romains

Relativement court, l'exil des Juifs à Babylone est une étape majeure dans la mise en forme finale du Pentateuque. Le destin d’Abraham choisi par Dieu pour offrir une Terre prospère à sa nation est un message d’espoir. Les Perses prennent Babylone et autorisent le retour des exilés sous la direction du prêtre et scribe Esdras qui aide à la codification du Pentateuque et réforme l'écriture hébraïque, adoptant les caractères carrés. Mais, la majorité des exilés restent en Babylonie, sans renoncer pour autant à leur identité. En Perse, le complot de Haman, premier ministre du roi Assuérus, qui veut anéantir les Juifs, est déjoué par la reine Esther. C'est le miracle de Pourim! La reconstruction du Temple permet la conservation de l’identité israélite autour des prêtres. La terre d'Israël est gouvernée par les Perses, suivis par les Grecs d’Alexandre le Grand, puis de ses généraux. Pendant la période hellénistique, la diaspora juive ne cesse de s'étendre, en particulier en Egypte, à Alexandrie où 70 rabbins réalisent La Septante, première traduction du Pentateuque en grec. Les Juifs, qui parlent surtout l'araméen depuis l'exil en Babylonie, s'hellénisent, limitant l'hébreu aux prières et à l'étude. Mais, Jérusalem et la Judée restent au centre de la vie juive en diaspora. Le prêtre Mattathias et ses fils, les Maccabées, mènent la révolte contre le roi séleucide Antiochus Epiphane qui veut assimiler les Juifs de force (167 av. J.C). Le Temple de Jérusalem, profané par les Grecs, est rendu au culte du Dieu d'Israël, une victoire spirituelle du peuple juif symbolisée par les lumières de la fête de Hanoucca. L'indépendance du pays est reconnue au terme d'une longue lutte et Simon Maccabée instaure la dynastie hasmonéenne. Ses successeurs s'efforcent de restaurer les frontières du royaume de David, n'hésitant pas à convertir de force les vaincus, tels les Iduméens. Contesté par son frère Aristobule, le roi Hyrcan II demande l'aide de Rome. En 63 av. J.C. Pompée entre à Jérusalem et l'Etat hasmonéen passe sous contrôle romain. Hérode, fils du conseiller royal Antipater, est proclamé roi de Judée par le sénat de Rome. Son règne (37 - 4 av. J.C.) est un «âge d'or» : prospérité économique, construction de villes (Césarée), palais, forteresses et reconstruction du Temple (dont le «Mur des Lamentations» est un vestige). Aussi cruel que fin politique, Hérode "le Grand" (à ne pas confondre avec Hérode Antipas, son fils et successeur) assure la sécurité du royaume avec le soutien de l'empereur Auguste et malgré les conflits socio-religieux internes à la société juive opposant Sadducéens, Pharisiens et Esséniens. Dans le climat messianique qui caractérise la fin de la dynastie hérodienne, de nouveaux groupes se forment : les Zélotes, partisans de la lutte armée contre Rome, les baptistes et les disciples de Jésus de Nazareth. A partir de 44 de notre ère, des procurateurs romains dirigent le pays et leurs exactions finissent par déclencher la révolte de tous les Juifs.

Ruptures et tradition

Massacrant ou réduisant en esclavage tous ceux qui lui résistent, l'armée de Vespasien ravage la Galilée. Flavius Josèphe, seul survivant de la garnison de Jotapata, se rend à Vespasien qui le met à son service. Les écrits de Josèphe : Les Antiquités judaïques et La Guerre des Juifs sont des sources précieuses pour cette période de bouleversements. Vespasien assiège Jérusalem où radicaux et modérés se livrent à une véritable une guerre civile. Rabbi Yohanan ben Zakkaï, partisan d'une capitulation, s'échappe de la ville et prédit à Vespasien qu'il va devenir empereur. La prophétie s'accomplit et Vespasien autorise Rabbi Yohanan et les sages pharisiens à s'établir à Yavné. Titus, fils du nouvel empereur, prend Jérusalem et fait détruire le Temple (70 de notre ère, le 9 Av - jour de jeûne commémorant la destruction du premier et du second Temple). Josèphe décrit la chute de Massada et le suicide collectif des défenseurs du dernier bastion juif en l'an 73. L'académie fondée à Yavné par Rabbi Yohanan prospère. Les rabbins mettent au point l'infrastructure légale et spirituelle qui va permettre au peuple juif de survivre alors qu'il est privé de ses institutions : le Temple, les prêtres et la monarchie. Ils substituent la prière publique aux sacrifices du Temple et font de la synagogue le centre de la vie juive. La perte finale de la souveraineté politique juive, après la défaite du soulèvement de Bar Kokhba (135) et la fondation d'une nouvelle ville païenne sur les ruines de Jérusalem, n'entraînent pas pour autant l'élimination du centre géographique du judaïsme comme en témoignent les vestiges de nombreuses synagogues. Vers 200, Rabbi Yéhouda ha-Nassi dirige une compilation exhaustive de toute la loi orale depuis l'époque des scribes : la Mishna, base des traditions juridiques (Halakha) et le fondement de toute instruction religieuse. A partir du 4e siècle, des heurts avec les garnisons romaines suivis de nouvelles persécutions et d'une législation hostile, inspirées par les chrétiens, causent le déclin du judaïsme en pays d'Israël. Remontant à l'Exil, la diaspora juive de Mésopotamie témoigne d'une grande vitalité et bénéficie de l'appui de l'autorité suzeraine (Parthes, Perses sassanides, puis califes arabes) qui reconnaît le gouvernement de l'exilarque, chef de la communauté juive en exil. La période talmudique voit la compilation de la Tradition en un traité complet : la Gemara (vers 500). Mishna et Gemara réunies constituent le Talmud qui préserve les discussions pratiques ou théoriques des écoles rabbiniques sur tout sujet concernant de près ou de loin la vie juive: morale, philosophie, sciences naturelles, médecine, mathématiques, astronomie, histoire, géographie, etc. L'époque des geonim (titre honorifique donné aux présidents des académies babyloniennes) voit l'essor d'académies prestigieuses que toutes les communautés de la Diaspora consultent sur les pratiques religieuses et les doctrines et qui en retour de leurs réponses (responsa) bénéficient de dons pour leur entretien. Des courants de pensée s'affrontent au sein même des communautés; une rupture survient entre adeptes de la Tradition rabbinique (rabbanites) et les karaïtes qui ne reconnaissent que l'autorité de la Bible. Des communautés juives ont laissé de nombreuses traces à travers tout l'Empire romain. La conquête et l'expansion de l'Islam entraînent de nouveaux courants migratoires (642), en particulier depuis la Mésopotamie, ruinée par la lutte entre Byzance et la Perse sassanide. La prise de Jérusalem par les Sassanides (614) et l'éviction de Byzance permet le retour de communautés et d'écoles, surtout à Tibériade où les massorètes (massora : «transmission») vont créer le système des points-voyelles permettant de fixer la lecture du texte sacré. En Afrique du Nord, les conquérants musulmans rencontrent partout des communautés juives, ainsi en Algérie où les tribus juives berbères résistent longtemps, en particulier les Jaroua, dirigés par Dihya, dite la Kahéna (703).

Diaspora et antijudaisme dans le monde antique

Comme l'écrivait Bernard Lazare en 1894 (L'Antisémitisme, son histoire et ses causes) : Partout où les Juifs, cessant d'être une nation prête à défendre sa liberté et son indépendance, se sont établis, partout s'est développé l'antisémitisme ou plutôt l'antijudaïsme... Le militant anarchiste souligne l'irréductible altérité du peuple juif en Diaspora dont la volonté de pratiquer sa tradition et son attachement à Israël, le font accuser d'insociabilité et d'exclusivisme. Dans son analyse historique de l'antijudaisme antique, Lazare nous montre le rôle des intellectuels dans les campagnes de haine dont sont victimes les communautés juives qui, depuis la période hellénistique, se répandent dans l'ensemble du monde connu. En effet, il n'est pas aisé, disait Strabon, de trouver un endroit sur la terre qui n'ait reçu cette race. A Alexandrie, la prospérité de l'importante communauté juive suscite l'Invidia auri Judaïci. Dès les Ptolémées, le grand prêtre du temple d'Héliopolis, Manéthon, attise la haine populaire. Dénonçant les Juifs comme descendants des Hyksos, il appelle à l'expulsion de cette «tribu de lépreux», sacrilèges et impies. Le prosélytisme juif gêne les Stoïciens qui les accusent d'irréligion : les Juifs refusent d'adorer les dieux. Ce sont des cannibales qui, tous les ans, engraissent un homme, le sacrifient dans un bois, se partagent sa chair, et, sur elle, font serment de haïr les étrangers. Pour Apollonius Molon Les Juifs sont ennemis de tous les peuples; ils n'ont rien inventé d'utile et ils sont brutaux. Posidonius ajoute : Ils sont les plus méchants de tous les hommes. De même, les Sophistes détestent les Juifs. Un d'entre eux, Appion, auteur d'un Traité contre les Juifs, est combattu par Philon et Flavius Josèphe. La présence juive à Rome remonte aux relations diplomatiques entre les Hasmonéens et la République. Venus en nombre sous Pompée, César s'appuie sur les Juifs pendant les guerres civiles. Ils sont 20.000 dans la Rome de Tibère. Excepté de grandes familles comme les Hérode et les Agrippa, la plupart vivent du petit négoce et de la brocante. Lazare met en valeur l'importance du facteur religieux dans l'antijudaïsme romain. La religion fonde l'ordre social et politique romain et le prosélytisme juif inquiète la plupart des auteurs latins. Cicéron, élève d'Apollonius Molon, dans le Pro Flacco, accuse les Juifs d'être une nation portée au soupçon et à la calomnie; montrant du mépris pour les splendeurs de la puissance romaine, ils tournent les yeux vers Jérusalem, qu'ils soutiennent des deniers soutirés à la République. Perse, Ovide, Pétrone, Tacite, Suétone, Juvénal, Pline, unanimes, dénoncent les superstitions et le particularisme des Juifs qui méprisent les lois romaines et dédaignent les dieux. Sénèque, en bon stoïcien, déplore que cette abominable nation répande ses usages dans le monde entier. La République et l'Empire prennent des mesures pour arrêter le prosélytisme juif. Comme le remarque Lazare : Longtemps, Juifs et chrétiens, ces frères ennemis, furent unis dans le même mépris, et les mêmes causes qui avaient fait haïr les Juifs firent haïr les chrétiens. Aux premières années de l'ère chrétienne, on englobait la Synagogue et l'Église naissante dans la même réprobation. Avec Constantin, l'Eglise arrive au pouvoir et de persécutée devient persécutrice. Théologique et fait de controverses, l'antijudaïsme chrétien se durcit. A côté des écrits, paraissent des lois, et puis ce sont les manifestations populaires...


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par josef - 9/10/2015 - 2:04

    J'ai qlq pieces d'art antiquite juif tres enciennes
    Si vous etez interesser ecrivez moi par email et je vous envoie des photos
    Au serieux seulement

  • Par Rick Ngabessi - 26/10/2016 - 6:17

    Bonjour à tous. Merci pour cet article sur l'antiquite juive. En tant qu'étudiant de l'histoire, avoir une connaissance précise de l'histoire des religions -en particulier celle sur les origines de la réligion Juive et Chrétienne- constitue l'une des passions de ma vie. Avec pratiquement plus de 80 000 dénominations religieuses dans le monde actuel, je désire avec ces ressources historiques à la main pouvoir «diviser droitement entre les Écritures, la parole de Dieu et l'Evangile» afin de justifier du bien fondé ou de la futilité de celles-ci. C'est pourquoi «Josef», je serais vraiment reconnaissant si tu pouvais m'envoyer les quelques photos d'antiquite juive dont tu dispose. Aussi, je serais grandement reconnaissant si, je pouvais rentrer en possession des oeuvres de Flavius Josephe sur «Les antiquités juives», «La guerre des juifs» ainsi que les écrits de Bernard Lazare sur «L'antisemitisme juif, son histoire et ses causes»,... pour lesquels il est difficile voire impossible d'y avoir accès dans cette partie du monde (le Cameroun).

    Merci infiniment.