Opinion

De la glasnost à la glaciation

Mardi 3 avril 2018 par Galia Ackerman, Historienne - essayiste et chercheuse associée à l’Université de Caen
Publié dans Regards n°880 (1020)

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev a proclamé sa politique de glasnost et de perestroïka, nous autres, en Occident, avions du mal à y croire, habitués que nous étions aux manœuvres et subterfuges du régime communiste. Mais c’était vrai : noyée sous le déluge des informations sur les crimes communistes, depuis Lénine et jusqu’à Andropov et Tchernenko, la société soviétique, en Russie et dans toutes les autres républiques de l’URSS, fut ébranlée.

Cependant, les crimes communistes n’ont pas été ressentis de la même façon en Russie et ailleurs. Si les républiques soviétiques, de l’Ukraine au Tadjikistan, en passant par les pays baltes et les républiques du Caucase, ont pu accuser la Russie d’avoir été en quelque sorte la puissance occupante, à la fois à tort et à raison à cause d’une importante collaboration dans chaque territoire, la Russie n’avait personne sur qui mettre la responsabilité. Ce fut un grand désarroi : les quatre générations de ses habitants avaient œuvré, souffert et péri non pas pour une vie plus juste et meilleure, mais en desservant un régime criminel.

Et si seulement cet amer constat leur avait apporté un confort matériel, alors qu’ils étaient prêts à reconnaître les valeurs occidentales ! Mais non, la nouvelle Russie fut d’emblée gangrénée par la criminalité, d’une part, et par l’emprise d’une poignée d’hommes habiles et proches du pouvoir sur le patrimoine industriel du grand pays, d’autre part. Lorsque, grâce à un concours de circonstances assez spécial, Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir à la fin de 1999, la population a vite reconnu en lui celui qui serait apte à « relever la Russie de ses genoux ».

Etait-elle véritablement à genoux ? Pour moi, la réponse est négative. A la différence de l’Allemagne dans les années qui précédèrent l’arrivée d’Hitler aux commandes, la Russie n’a été ni humiliée ni exploitée par l’Occident. Le sentiment d’humiliation qu’éprouvaient tant de citoyens russes venait de la désillusion idéologique et de l’appauvrissement, d’une perte de repères et d’une transformation objective de la Russie, passant d’une superpuissance mondiale à la tête du « camp socialiste » au rang d’une puissance régionale à l’économie peu concurrentielle.

Vladimir Poutine, entouré de spécialistes en « technologies politiques », a eu en quelque sorte le génie d’avoir créé un nouveau narratif national : celui qui combine l’histoire millénaire de la Russie tsariste et l’histoire soviétique pourtant basée sur la révolution de 1917 et le renversement du tsarisme. Bien sûr, il faut tricher pour y arriver : du régime tsariste, on retient la construction et l’élargissement constant de l’Empire, les valeurs conservatrices et le message messianique (« Moscou troisième Rome »), alors que du régime soviétique, on retient surtout l’œuvre d’industrialisation de Staline et la victoire sur l’Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale. Cette victoire (qui a également élargi le territoire national) devient un nouveau message messianique : la Russie a sauvé le monde du fléau fasciste.

Ce nouveau narratif ne reconnaît aucune culpabilité : la Russie a toujours eu et continue d’avoir raison, car c’est elle qui porte la lumière. C’est ce sentiment qui permet aux Russes de ne jamais reconnaître le lien de cause à effet, qu’il s’agisse de sanctions ou d’accusations d’empoisonnement, de meurtres d’opposants, de dopage institutionnalisé, etc. La propagande russe martèle (et les Russes y croient) que les sanctions imposées pour l’annexion de la Crimée et l’ingérence dans le conflit dans le Donbass ne visent qu’à affaiblir et abaisser la Russie ; que le dopage est occasionnel et que la disqualification de nombreux athlètes russes n’a d’autre objectif que d’éliminer des concurrents ; que l’empoisonnement de l’ancien agent double Skripal, comme celui du transfuge Litvinenko dans le passé, est l’affaire des services secrets britanniques qui cherchent ainsi à détourner l’attention de la société britannique de la mauvaise gestion du Brexit.

Paradoxalement, cette paranoïa collective sert Vladimir Poutine. Voici ce qu’écrit à ce sujet la rédactrice en chef de la chaîne internationale RT (Russia Today) et de l’agence Sputnik, Margarita Simonian, en s’adressant aux Occidentaux : « Par vos sanctions imprévoyantes, par votre humiliation cruelle de nos sportifs (…), par vos hystéries de masse (…), par votre persécution de RT (…) par toutes ces injustices et cruautés, par votre hypocrisie et vos mensonges, vous nous avez forcés à ne plus vous respecter. Vous et vos soi-disant valeurs (…) Vous nous avez réunis autour de votre ennemi [Vladimir Poutine]. Dès que vous l’avez déclaré ennemi, vous nous avez soudés. Dans le passé, il était simplement notre président et on pouvait en élire un autre. Mais désormais, il est notre chef. Et nous n’allons pas permettre qu’on le remplace. Vous l’avez fait avec vos propres mains »*.

En effet, à la dernière élection présidentielle, Vladimir Poutine a obtenu plus de 76% des voix, alors que les candidats libéraux et démocratiques, Xenia Sobtchak et Grigori Yavlinski, n’ont obtenu à eux deux que moins de 3%. Les citoyens russes se sont donc totalement et massivement déconnectés de la réalité en passant de « l’autre côté du miroir ». Et ils sont désormais condamnés à y vivre jusqu’à ce que le miroir ne se casse, à grand fracas. Espérons que ce bris de glace ne résulte d’une guerre. Mais la nouvelle glaciation est certes là, palpable et visible.

 


 

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  • Par Sam - 12/04/2018 - 23:46

    Les résultats de l'élection présidentielle russe ne veulent strictement rien dire. Il n'y a pas eu d'alternative, car ceux qui ont été autorisés à se présenter étaient inconnus du peuple, et n'avaient pas accès aux médias, complètement contrôlés par le pouvoir.

    Navalny, seul opposant dérangeant car il appelle un chat, un chat, a été éliminé d'élections qu'il n'aurait pas remporté pour les raisons pré-citées. Par contre, il aurait laissé un doute sur la légitimité du pouvoir en place. C'est la vraie raison de sa mise à l'écart, mais pas de son élimination (prison, meurtre), car il ne pouvait pas gagner contre Poutine.

    Il n'y a pas à proprement parler de paranoïa collective en Russie, vis-à-vis de l'Occident. La première chose que les russes veulent faire lorsqu'ils en ont les moyens, est de venir en Occident comme touriste. La situation est identique dans tous les pays totalitaires : Iran, Chine, etc.

    Il faut distinguer le discours officiel, qui est effectivement paranoïaque, et les aspirations réelles du peuple. Ce dernier n'est qu'otage de la nomenklatura, et non pas en accord avec cette propagande. Le peuple russe est juste passif, comme la grande majorité des peuples d'ailleurs. Il n'a par contre pas accès à une diversité d'opinions, comme l'Occident le permet, et ainsi se construire sa propre opinion.