L'interview

Georges Bensoussan face à la République du Silence

Mardi 4 avril 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°859

Poursuivi pour incitation à la discrimination, la haine et la violence envers les musulmans, Georges Bensoussan a été relaxé le 7 mars 2017 par le Tribunal correctionnel de Paris. Cet historien spécialiste de la Shoah revient sur ce procès absurde en lien direct avec l’antisémitisme arabo-musulman et l’islam radical qu’il aborde en profondeur dans ses travaux.

 

Quinze ans après la publication des Territoires perdus de la République, auriez-vous pensé que vos travaux sur l’antisémitisme arabo-musulman et sur les banlieues vous auraient mené devant le tribunal correctionnel ?

Hélas, oui. Ce n’est pas une surprise et c’est précisément la raison pour laquelle nous fûmes nombreux à prendre un pseudonyme pour la publication de ce livre en 2002. Nous avions conscience de la puissance du terrorisme intellectuel en France, même s’il a aujourd’hui un peu perdu de sa superbe en raison de la progression de l’islam radical. Nous sommes moins dans un pays d’aveugles que dans un pays de muets face à une réalité qui suscite l’inquiétude. La progression de l’islam radical, attestée par toutes les enquêtes sociologiques depuis 2015, se traduit par la sécession d’une partie de la population. Les propos qui m’ont valu des poursuites judiciaires déploraient cet état de fait, à savoir qu’une partie de nos concitoyens considèrent la loi musulmane supérieure à celle de la République.

La question de l’antisémitisme arabo-musulman est-elle condamnée à ne pas être abordée ?

Pour le conformisme issu du gauchisme culturel, il n’y eut longtemps d’antisémitisme que d’extrême droite. Une autre réalité, celle du monde arabo-musulman, le bousculait tant qu’il y demeurait aveugle. Comme d’ailleurs à tant d’autres réalités depuis des décennies. On pourrait faire l’historique des fourvoiements intellectuels de cette doxa, depuis l’engouement pour la Révolution culturelle chinoise jusqu’au soutien aux Khmers rouges, en passant par la cécité aux nouvelles réalités françaises. Alors oui, pour répondre à votre question, on peut aborder cet antisémitisme, mais sous couvert d’un vocabulaire masqué. Comme sous l’Ancien régime, on ne pouvait explicitement mettre l’Eglise en cause. Ainsi parlera-t-on d’« offensive communautariste », et tout le monde comprendra qu’il s’agit de l’islam. Le gauchisme culturel, allié à l’islam politique, est responsable de ce climat d’intimidation. Il domine la sphère médiatique où son pouvoir est disproportionné par rapport à son poids dans l’opinion.

Pendant votre procès, l’affaire Melklat a défrayé la chronique. La prose haineuse que répand Mehdi Meklat sur les réseaux sociaux est précisément ce que vous dénoncez depuis des années et, ironie du sort, c’est vous qui êtes poursuivi par la Justice. Ce parallèle ne vous a pas échappé…

Certes. Le « Rimbaud de banlieue » fabriqué par la bien-pensance semble habité par des fantasmes de tortionnaire, mais en dépit de tant de révélations accablantes, il a été soutenu par ce conformisme mou. Au micro, dira la journaliste Pascale Clark de France Inter, qui contribua grandement à sa « carrière », ce garçon n’était que « poésie, intelligence et humanité ». Pire : d’autres retournèrent l’accusation, couvrant d’indulgence le tortionnaire en herbe (des « blagues de naze », écrira Claude Ascolovitch) pour s’en prendre à ses détracteurs. Pain béni pour la « fachosphère », écrira Libération. C’est moins le crime qui importe que celui à qui il est censé « profiter ». La volonté de protéger (car il y a des positions de pouvoir à défendre) ce monde culturel issu de l’ultra-gauche a fini par justifier l’injustifiable. Certes, les tweets de Mehdi Meklat sont condamnés, mais ses détracteurs passeront au tribunal de la pensée : « fachosphère », « stéréotypes racistes » et « idées nauséabondes » sont au banc des accusés. On ne débat pas, on exclut, on exile, on relègue dans l’enfer d’un fascisme imaginaire. En 1934, dit-on, Staline expliquait qu’il fallait traiter de fasciste un adversaire politique de droite, car pendant qu’il se justifiait, il n’argumentait pas.

Vous venez de publier Une France soumise, ce livre dans lequel vous révélez la réalité et les enjeux du sectarisme qui met en péril la démocratie. Quelle est la signification de ce titre ?

Nous avions d’abord opté pour La République du silence en souhaitant voir figurer sur la couverture les trois singes de la sagesse. Suite à de longues discussions avec notre éditeur, nous sommes tombés d’accord sur Une France soumise. Les voix du refus (ce sous-titre est essentiel). La soumission à laquelle nous faisons allusion est d’abord celle d’une partie des détenteurs de l’autorité qui, par crainte de débordements violents, et plus encore par peur d’être qualifiés de réactionnaires, voire d’islamophobes, reculent sur une série de principes républicains. Pour avoir la paix. Le titre n’est donc pas à prendre au sens où l’islam l’entend, puisque le mot lui-même signifie « soumission à Dieu ». Même si comme l’explique le chercheur Philippe d’Iribarne dans notre livre, on ne peut ignorer le choc anthropologique entre les normes héritées de l’islam et celles héritées des Lumières.

En disant cela, vos détracteurs ne réagiront-ils pas en accusant ce chercheur du CNRS de racisme, sous couvert de culturalisme ?

A l’évidence. Le gauchisme culturel accusera Philippe d’Iribarne d’essentialiser les musulmans et de bâtir un racisme nouveau de type culturel en oubliant que la culture n’a rien d’intangible, biologiquement déterminée ad aeternam. Récemment, issu de cette ultra-gauche étouffoir de la pensée critique, un de mes détracteurs m’accusait d’avoir inventé le « génome culturel », assignant les populations musulmanes à un destin figé pour l’éternité. On reste confondu par la stupidité d’une telle expression. Parler de « génome culturel » est une contradiction dans les termes, le culturel étant aux antipodes de la génétique. Sauf quand on vous grime en sorcière réactionnaire pour mieux légitimer le bucher. Ce que vous ne dites pas, on vous le fait dire pour vous faire taire. Ces contorsions sémantiques sont aux antipodes du débat intellectuel. Elles ont tout, en revanche, d’une police de la pensée. Et qui prend l’air supérieur de qui se veut le camp de l’intelligence et de la vertu.

Pourquoi le gauchisme culturel s’est-il montré si violent à votre égard dans cette affaire qui a abouti à votre procès ?

Que visent-ils à travers moi ? Mon travail sur la Shoah ? Ils n’en ont cure, a fortiori dans un temps où la compassion extrême pour les Juifs morts se double de la plus extrême sévérité pour les vivants. A fortiori israéliens. Mon travail sur le sionisme ? Peut-être, car c’est une étrange idée aussi que de convoquer l’histoire pour entendre ce qu’était ce mouvement de libération du sujet juif. Les Territoires perdus de la République ? Certainement. Mais l’essentiel, pourtant, me semble ailleurs encore, dans mon livre Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975. Appuyé sur une somme d’archives irréfutables (et issues de plusieurs sources en dépit des mensonges des détracteurs), ce livre met à bas, entre autres, la mythologie de Juifs heureux dont l’entente avec leurs voisins arabes aurait été brisée par le colonialisme, le sionisme et la création de l’Etat d’Israël (1948). Cet édifice intellectuel, qui relève de la pieuse illusion, nourrit en France la formule creuse du vivre-ensemble. A ce livre bourré d’archives difficilement réfutables, mes détracteurs opposent un tir de barrage dont les arguments sont d’une pauvreté confondante. On y lit de l’Alliance, par exemple, qu’elle fut « l’instrument du colonialisme ». Que les Juifs du monde arabe l’ont massivement quitté après la guerre des Six jours (1967). Or, avant le conflit, plus de 80 % des Juifs du monde arabe en étaient déjà partis. Pour finir, à bout d’arguments, par l’insulte : « stéréotypes », « clichés », « simplisme », « caricature ». N’y manquent que les « idées nauséabondes ».

Cela s’apparente à des méthodes négationnistes…

Lors de l’audience, le 25 janvier 2017, Nacira Guénif, professeure de sociologie à Paris VIII et idéologue en titre des Indigènes de la République, expliquait à un tribunal au bord du rire qu’en arabe, au Maghreb, l’expression Ihoudi hashak ! (« Espèce de Juif, avec mes excuses ») était devenue une « expression figée » (sic) qui n’avait plus rien d’antijuif. C’était gommer à bon compte la dimension antijuive présente dans la culture maghrébine traditionnelle, et connue de tous, Arabes, Juifs et historiens spécialisés. Imputer cet antijudaïsme aux « manœuvres » du colonialisme (et du sionisme) relève banalement de la manipulation idéologique. Presque partout, la puissance coloniale a trouvé une situation déplorable. Le nier, c’est participer à un négationnisme qui n’est pas moins grave que les autres. C’est contribuer à poser le « monde arabe » en victime éternelle, et donc éternellement innocente. Le gauchisme culturel joue ici le rôle dévolu en 1918 par Lénine aux « idiots utiles » du bolchevisme. On l’a vu avec la défense regroupée autour de Mehdi Meklat. Imaginons qu’un « Français de longue date » ait écrit quelques-uns seulement de ces tweets assassins, il serait mis au ban de l’opinion (« fasciste », « raciste », etc.) en attendant sa comparution devant la 17e Chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris. Pathétique inversion du réel comme au meilleur temps du stalinisme.

Historien français, Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah. Dans ses nombreux travaux consacrés à l’antisémitisme, à la Shoah et au sionisme, il pose le problème de l’articulation entre histoire et mémoire. Il a notamment publié en 2002 Les Territoires perdus de la République (éd. Mille et une nuits) sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner dans lequel il traite de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme en milieu scolaire parmi les jeunes d’origine maghrébine. Dans le sillage de ce livre, il vient de publier cette année Une France soumise. Les voix du refus (éd. Albin Michel), dans lequel il donne la parole aux acteurs de terrain témoins de l’islam radical qui met en péril la démocratie en France. Il a également publié en 2017 Les Juifs du monde arabe. La question interdite (éd. Odile Jacob), dans lequel il montre que le monde arabe fut pour la minorité juive une terre de protection, mais aussi de soumission. 

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jacky - 12/04/2017 - 13:56

    Le génétique n'est pas aux antipodes du culturel: la sédentarisation et l'élevage ont entraîné la capacité à digéré le lait animal après l'allaitement maternel; les migrations vers le nord la dé pigmentation. Culture Et génétique sont intriqués. Le dualisme culture/ génétique est contredit par la science

  • Par Patrick Feldstein - 12/04/2017 - 15:31

    Très bon article comme toujours. Mon respect et mon total soutien vous son acquis

  • Par BOAZ - 13/04/2017 - 15:01

    Le gauchisme culturel auquel se réfère GB semble avoir contaminé le parquet, qui a fait appel de la relaxe !

    Décidément, le gilet rayé du domestique va mieux à certains magistrats que la robe noire de leur état...