Le génocide des Arméniens et la mémoire de la Shoa

Mardi 25 octobre 2005 par Nicolas Zomersztajn

 

Contrairement à une idée préconçue, les Juifs n’ont pas érigé le concept de singularité de la Shoa pour phagocyter la mémoire des génocides qui l’ont précédée ou suivie. Non seulement les Juifs témoignent de leur solidarité à l’égard des Arméniens, mais le génocide dont ces derniers ont été les victimes en 1915 occupe une place importante dans la mémoire juive. En juin 2005, le Sénat a décidé de ne pas étendre la loi pénalisant la négation de la Shoa à d’autres génocides. Cette extension aurait eu le mérite de sanctionner pénalement la négation du génocide des Arméniens de 1915. Pour motiver leur refus, certains sénateurs se prévalent de leur refus de banalisation de la Shoa. Contre toutes attentes de la part de ces sénateurs, l’argumentation relative à la singularité et l’unicité de la Shoa n’a pas suscité l’adhésion des Juifs de Belgique. Bien au contraire, cette attitude a véritablement heurté les principales organisations juives qui, à l’initiative du Cclj et du CCOJB, ont exprimé leur solidarité à l’égard des Arméniens en manifestant le 6 juin 2005 devant le Mémorial arménien pour exhorter les sénateurs à étendre la loi sur la pénalisation du négationnisme aux autres génocides, dont celui des Arméniens. Le refus de certains responsables politiques traduit une volonté de ne pas contrarier des citoyens d’origine turque dont le poids électoral peut s’avérer important dans certaines communes. Mais les arguments inadéquats invoqués par ces sénateurs reflètent également des préjugés répandus à l’égard des Juifs lorsqu’il est question de la Shoa : on ne peut imaginer qu’ils soient capables de prendre en considération d’autres souffrances que les leurs. Dans ce schéma réducteur, les Juifs sont censés s’accrocher obstinément à l’unicité de la Shoa pour apparaître comme les victimes suprêmes de l’Humanité, titre qu’aucun autre peuple ne pourra jamais revendiquer à leur place. Sans parler de leur obstination liée aux bénéfices qu’ils peuvent en tirer - popularisée dans l’ignoble ouvrage de Norman Finkelstein, L’industrie de l’Holocauste. La reconnaissance des autres génocides du XXe siècle pose un défi majeur à la mémoire de la Shoa, car elle implique la comparaison, ce qui risque de heurter certains Juifs par crainte de banaliser et d’édulcorer leur tragédie. Or, comme le souligne Georges Bensoussan, historien et directeur de la Revue d’histoire de la Shoah, la méthode comparative produit l’effet inverse. Plus on compare, plus on dégage la spécificité et la radicale singularité de la Shoa par rapport aux autres génocides. Singularité ne signifiant ni supériorité ni exceptionnalité. La majorité des Juifs admet cependant sans difficulté la comparaison historique avec le destin des autres victimes de génocides et ne cherche en aucun cas à en éclipser la mémoire. Dès lors, la mobilisation des Juifs belges en faveur des Arméniens s’explique facilement. Le message de la communauté juive est clair : la Shoa est certes un événement singulier et terrible, mais il ne les empêche pas pour autant d’être indifférents aux génocides qui l’ont précédée ou suivie. Cette position de principe n’est pas neuve. Dans un dossier consacré en 2004 aux génocides des Arméniens et des Tutsi, le directeur de la revue juive française L’Arche, Meïr Weintrater, prend bien soin de souligner qu’à la lumière de notre expérience, nous savons combien il importe de respecter quiconque a vécu l’épreuve de l’annihilation. […] Nous savons aussi, pour les avoir vécus dans notre chair, le scandale du négationnisme et l’indécence de l’instrumentalisation. La mémoire de la Shoa nous a enseignés à reconnaître la mémoire des autres génocides. Parce qu’elles portent atteinte à l’être humain, toutes ces tragédies sont les nôtres. En exprimant leur solidarité et leur fraternité à l’égard des Arméniens et des Tutsi du Rwanda, non seulement les Juifs se montrent fidèles à la mémoire de la Shoa, mais ils s’engagent naturellement dans la voie honorable tracée par les personnalités juives qui ont saisi dès le début les particularités du phénomène génocidaire. Ainsi, Henry Morgenthau et Abraham Pinkus, tous deux diplomates juifs américains en poste à Constantinople en 1915, se sont démenés pour sensibiliser l’opinion publique internationale à l’extermination des Arméniens. Après la Première Guerre mondiale, l’abandon des Arméniens par les grandes puissances et l’apparition simultanée d’une propagande turque négationniste minimisant et ridiculisant le meurtre des Arméniens par le régime Jeune-Turc, en les qualifiant de plaisanterie, suscitent l’indignation d’un juriste international juif d’origine russe, André Mandelstam. Ce fonctionnaire de la Société des Nations oeuvrera en pionnier en forgeant la notion de crime contre l’Humanité et de droit d’ingérence. Dans ses travaux, il se réfère sans cesse au drame arménien de 1915. Raphaël Lemkin, avocat juif d’origine polonaise, s’est également intéressé à cette question, qu’il cite en exemple pour créer et définir en 1944 le néologisme génocide.

Une lutte incessante

Mais il ne faut pas attendre la Shoa pour que le génocide des Arméniens entre dans la mémoire juive. Dans ce processus, Franz Werfel, écrivain juif né à Prague (1890-1945), joue un rôle déterminant. Suite à un voyage au Proche-Orient au cours duquel il rencontre à Damas des Arméniens ayant survécu au génocide, il se lance dans l’écriture d’un roman consacré au destin du peuple arménien en s’appuyant sur le soulèvement réel et héroïque de paysans arméniens de Cilicie contre leur déportation forcée par les forces ottomanes : Les 40 jours du Musa Dagh. Dès sa publication en mars 1933, en allemand, et sa traduction en hébreu et en yiddish un plus tard, ce livre remporte un succès considérable parmi les Juifs. Selon Raya Cohen, professeur d’histoire à l’Université de Tel-Aviv, plus la tension devant la menace de destruction montait dans le ghetto de Varsovie, plus la tragédie arménienne apparaissait aux Juifs comme le reflet de leur situation, à tel point que les 40 jours symboliques que Werfel avait fait passer aux assiégés du Musa Dagh furent déchiffrés comme un indice significatif de l’imminence de l’anéantissement des Juifs. Des sources nombreuses attestent de l’immense popularité du livre de Werfel dans les différents ghettos de Pologne où il devient d’une part le symbole de la disparition totale d’un peuple, et d’autre part celui de la résistance héroïque d’un peuple contre sa destruction. Ce n’est pas un hasard si Yitzhak Antek Zuckerman, l’un des commandants de la révolte du ghetto de Varsovie en avril 1943, a déclaré après la guerre que la lecture des 40 jours du Musa Dagh est indispensable pour comprendre l’insurrection du ghetto de Varsovie. Bien qu’après 1945 le poids de la Shoa soit si lourd à porter que les autres grandes catastrophes de l’Histoire -y compris celles de l’histoire juive comme les pogroms de la Russie tsariste ou l’expulsion d’Espagne-, paraissent complètement écrasées et éloignées, les Juifs ont généralement eu tendance à témoigner d’une solidarité particulière à l’égard des Arméniens. En France, des intellectuels juifs ont signé en 1993 et 1999 des manifestes pour la reconnaissance du génocide des Arméniens ainsi que pour dénoncer d’autres historiens qui s’y refusaient (Bernard Lewis, Gilles Veinstein). Rappelons également les déclarations officielles réitérées par les spécialistes de l’histoire de la Shoa, dont une part importante de Juifs (Yehuda Bauer, Elie Wiesel, Israël Charny, …), affirmant que le génocide des Arméniens est un fait historique incontestable devant être reconnu comme tel. Si l’évidence du génocide des Arméniens ne s’impose toujours pas pour nombre de personnes, principalement en raison d’une propagande négationniste bénéficiant de l’impunité la plus complète, il revient aux Juifs d’apporter leur soutien aux Arméniens qui luttent pour la reconnaissance du génocide dont ils sont les victimes, et la pénalisation de son déni. Il est même légitime d’en attendre davantage de la part des Juifs, car en matière d’expérience et de réflexions politiques et juridiques, les Juifs ont organisé la revendication de leur mémoire, y compris les revendications matérielles. Une solidarité des éprouvés nous lie aux Arméniens, mais aussi aux Tutsi. Cette solidarité à leur égard n’est pas seulement un devoir éthique mais également une nécessité politique permettant aux Juifs de sortir de leur isolement dans le monde, insiste Georges Bensoussan.


 
 

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