Opinion

Faut-il rééditer Céline ?

Jeudi 1 Février 2018 par Claude Javeau, Professeur émérite de l'Université libre de Bruxelles
Publié dans Regards n°876 (1016)

Quand j’étais jeune, je recherchais chez les bouquinistes étalant leurs caisses sur les rives de la Seine les ouvrages sulfureux du Marquis de Sade, introuvables dans les librairies ordinaires. Vendus sous cellophane, il n’était pas possible de les feuilleter, ils étaient interdits en Belgique, et sans doute dans d’autres pays.

Pauvert les éditait pratiquement de manière confidentielle et on risquait, paraît-il, la confiscation au passage de la frontière. Internet n’existait pas et le seul moyen de posséder un livre était de l’acheter ; le voler ou le copier par l’un ou l’autre procédé. Certes, le récit des violentes turpitudes subies par Justine et Juliette ne devrait pas, encore de nos jours, être mis entre toutes les mains. Mais la possession de ces livres ne fait pas nécessairement de vous un libidineux client de Dodo-la-Saumure, pas davantage qu’une reproduction de L’origine du Monde, que tout un chacun peut découvrir au Musée d’Orsay.

Peut-on comparer  les œuvres du divin Marquis avec les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, que Gallimard avait projeté de rééditer, après une longue interdiction édictée par l’auteur lui-même, et récemment levée par sa veuve, âgée aujourd’hui de 105 ans ? Soulignons que les pamphlets sont disponibles en ligne, et qu’un petit éditeur québécois, d’un pays où la durée de protection légale des œuvres avant leur entrée dans le domaine public n’est que de 50 ans, les a récemment republiés. On en trouve aussi chez des bouquinistes, spécialisés ou non. A présent, Gallimard a renoncé à son projet. Quelles en étaient les motivations ? On pense à l’intention de se faire de l’argent, ou encore à celle de fournir aux historiens une édition critique de bon aloi. Ou les deux à la fois. Quoi qu’il en soit, la question reste posée : serait-il opportun de remettre sur le marché normal Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les beaux Draps, les deux premiers  publiés avant-guerre, le troisième en 1941.

La comparaison avec Sade est d’ordre plutôt formel. Alors que dans le cas de Sade l’atteinte aux mœurs peut être dénoncée sans hésitation, dans celui des pamphlets céliniens, on a affaire ici au racisme le plus abject, qui vise une population qui n’a rien d’imaginaire, dont l’inscription dans l’histoire de la France est insigne, alors que les libertins exacerbés du Marquis, s’ils ont pu exister, n’ont guère exercé d’influence notable sur l’histoire de leur temps. Les trois pamphlets, analysés avec beaucoup de pénétration par Taguieff et Duraffour (Céline, la Race et le Juif, éd. Fayard), sont de véritables appels au meurtre à l’encontre des Juifs. Il ne faudrait d’ailleurs 
pas négliger tous les extraits desdits pamphlets et d’autres écrits de Céline que l’on peut retrouver dans ce livre, lesquels offrent une riche idée des imprécations antisémites de leur auteur.

Ces imprécations ne sont pas vraiment inhabituelles à l’époque où elles ont été imprimées. Mais il se fait qu’elles ont été proférées par un écrivain que l’histoire littéraire officielle considère comme « grand ». Statut que lui valent les deux importants romans de ses débuts en littérature, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. D’autres plumitifs de l’époque ne se sont pas privés de tenir l’égard des Juifs des propos aussi répugnants. Mais ils n’ont pu se prévaloir du statut de « grand écrivain ». C’est grâce à ce statut, acquis au début de sa carrière, que les pamphlets de Céline ont été jugés dignes d’intérêt et ont mérité d’être disséqués. La question reste toutefois s’ils valent la peine d’être réédités par Gallimard qui ne devient l’éditeur de Céline qu’après le retour de celui-ci en France en juillet 1951. Il est clair qu’une maison d’édition aussi prestigieuse leur assurerait une légitimité supplémentaire.

Dans ce débat, il est difficile de prendre une autre position que celle du Normand : peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Dans Marianne (12 janvier 2018), l’écrivain Régis Jauffret expose clairement les données du problème dans une chronique. Pour lui, il serait fâcheux que censure et frilosité des maisons d’édition puissent servir d’excuse au piratage qui menace l’existence même des métiers du livre. Dans ces conditions, il est tentant de proclamer l’absolue nécessité de la republication officielle des pamphlets de Céline et de Mein Kampf, avec préface et appareil critique circonstancié par des éditeurs ayant pignon sur rue. Voilà pour le « oui ». Mais on peut opposer à cette nécessité le risque des voir « ces textes exposés, cités dans tous les médias et déclamés la main sur le cœur sur YouTube par des nostalgiques des années noires ». C’est que les réseaux dits sociaux viennent singulièrement compliquer le débat. Il convient donc d’être prudent. Voici pour le « non ». Le principe de précaution s’imposerait ici, car « en réalité, la réédition de ces livres risque d’avoir le même impact que si on les publiait pour la première fois ».

C’est un risque sans doute à ne pas courir, ou au contraire à courir, comme le pensent Taguieff et Duraffour. Une bonne édition critique, avec repositionnement des écrits dans leur contexte, ce qui n’est pas une manière de les exonérer d’un opprobre indiscutable, ne peut être qu’utile à l’intelligence de ce passé qui ne passe pas, mais qui continue à faire des petits. Je laisse au lecteur le soin de trancher. 


 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/