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Faut-il interdire l'abattage "rituel" ?

Vendredi 21 avril 2017 par Perla Brener

Les faits. Après la Flandre il y a quelques mois, la Région wallonne s’apprête à voter le 5 mai l'interdiction généralisée de l'abattage sans étourdissement. La règle générale pour tout abattage sera l'étourdissement préalable. Pour les abattages rituels spécifiquement, cet étourdissement sera réversible, par électronarcose. Une décision qui heurte les communautés religieuses juive et musulmane qui vont jusqu’à invoquer une « question vitale ». Politique, représentants de la communauté juive et experts scientifiques nous livrent leur opinion.

« L’étourdissement des animaux avant abattage est la règle légale (et européenne) », rappelle la présidente du Sénat Christine Defraigne. « Elle souffre toutefois une exception dans le cadre des abattages rituels. Néanmoins, la souffrance des animaux sacrifiés sans étourdissement est bien réelle, prouvée par de multiples études et par le bon sens ! Nous proposons de généraliser l’étourdissement: celui-ci respecte le prescrit religieux. La saignée est en effet effective et l’animal n’est pas mort au moment du sacrifice. Il est étourdi et nous évitons des souffrances inutiles. Nous avons essuyé des refus intransigeants de la part de représentants de communautés religieuses. Certains sont cependant ouverts à l’évolution des techniques. S’il est donc prouvé que l’animal est toujours vivant lors de la saignée, la communauté musulmane pourrait évoluer. Notre proposition de décret envisage en outre une échéance pour permettre aux abattoirs de pratiquer l’étourdissement sans douleur pour l’animal. Le culte de chacun sera respecté en fonction des techniques pré-rappelées. La liberté religieuse est ainsi garantie. Aujourd’hui, je suis confiante en l’aboutissement de cette mesure d’étourdissement obligatoire, qui représente 15 ans de combat pour le bien-être animal. Le bien-être animal est partie prenante de nos valeurs sociétales. Le législateur civil doit prendre ses responsabilités pour que l’étourdissement préalable soit la règle absolue ne souffrant pas d’exception ».

« Nous comprenons la forte émotion et la réaction des Juifs pratiquants que provoquent les projets d’une réglementation imposant l’étourdissement des animaux avant l’abattage rituel, élément essentiel des règles de l’orthopraxie juive », affirmait dans un communiqué paru le 6 avril 2017 le président du CCLJ, Henri Gutman. « Cependant, s’il se confirme que l’étourdissement préalable atténue de façon importante la douleur de l’animal durant les instants qui précèdent sa mort, nous demandons aux autorités religieuses juives d’actualiser la halakha (l’ensemble des prescriptions, coutumes et traditions collectivement dénommées « loi juive ») pour que l’objectif -inscrit dans la tradition juive- de minimisation de la souffrance animale soit maintenu. Cette « loi juive » est faite pour être adaptée, même si c'est difficile. D’ailleurs, pour un nombre croissant de Juifs non orthodoxes, elle est devenue facultative. Le principe même d'un Etat laïque veut que ses lois prévalent sur toutes autres et s'imposent à tous. La laïcité permet et garantit la liberté de culte, mais elle ne se soumet pas si ses valeurs s'opposent à certaines pratiques religieuses ancestrales. Par ailleurs, nous demandons aux responsables politiques de notre pays qu’ils accordent la même importance à la réglementation, et au contrôle effectif de son respect, qui régit le bien-être animal durant toutes les phases de vie (élevage, transport…) et non seulement au moment de l’abattage. Il ne faut pas non plus que certains partis politiques fassent de ces nouvelles réglementations le cache-couteau d’une haine, surtout anti-musulmane dans ce cas. Le CCLJ appelle toutes les parties à trouver un vivre-ensemble acceptable pour tous ».

« Cette proposition est une atteinte flagrante à la liberté de culte qui est une liberté fondamentale de notre Constitution », estime le Grand rabbin de Bruxelles Albert Guigui. « Ce n’est pas la première fois qu’il y a des problèmes de ce genre, notamment avec les cimetières, mais à chaque fois, on a essayé avec le dialogue de trouver des solutions qui pouvaient convenir au politique comme au religieux. Cette fois le dialogue existe, mais il ne sert à rien ». Un projet de décret a toutefois été soumis à la mi-avril, « qui essaye de tenir compte des différents aspects et points de vue », affirme le Grand rabbin, « en proposant que l’abattage selon le rite religieux se fasse dans des abattoirs agréés, par des opérateurs habilités par l’autorité du culte reconnu par le pays (l’Exécutif des musulmans ou le Consistoire central israélite) et qu’il y ait un examen de compétence et d’hygiène qui soit organisé par le ministère de l’Agriculture chargé du bien-être animal, avec la nécessité d’un certificat délivré par ce même ministère ou un organisme reconnu par lui. Notre objectif est le bien-être animal, mais dans le respect de nos convictions religieuses » soutient Albert Guigui, qui dénonce « une politique du deux poids deux mesures : on s’acharne sur l’abattage qui est une nécessité vitale pour une partie de la population, et on n’entend rien sur la chasse sportive où les bêtes sont tuées sans étourdissement et dans une souffrance inouïe. En assistant aux débats de la commission Agriculture au Parlement wallon, il ressort aussi que l’abattage selon le rite religieux serait de la « barbarie », comme si les bêtes abattues avec étourdissement, c’était la panacée. Scientifiquement parlant, personne à ce jour n’a pu donner de preuve tangible que la bête souffre plus dans un cas que dans l’autre ». Le Grand rabbin se dit pessimiste devant l’évolution de la situation : « Depuis 1986, les cultes bénéficiaient d’une dérogation. Ils veulent aujourd’hui un étourdissement préalable pour tous les abattages. Pour contourner l’avis du Conseil d’Etat qui a jugé cette décision anticonstitutionnelle, ils ont proposé de maintenir l’interdiction, mais d’autoriser les cultes à importer la viande de l’extérieur. Or si on défend les animaux, une vache d’un pays n’a pas plus de mérite qu’une autre ! Ensuite, si la Belgique adopte pareille mesure, elle risque d’influencer bien d’autres pays d’Europe. Si cette interdiction passe, nous utiliserons tous les moyens légaux à notre disposition pour l’en empêcher ».

« Nous nous opposons à l’interdiction indirecte de l’abattage rituel », réagit  le président du CCOJB, Johan Benizri. « Pour une partie de la communauté juive et des communautés musulmanes, cela constitue une atteinte à une liberté religieuse, mais pour tous, il faut analyser cette mesure pour ce qu’elle est une interdiction douteuse d’un point de vue juridique, déraisonnable d’un point de vue logique et moral, et donc suspecte. Un pays qui interdit des rites juifs et musulmans en rendant obligatoire un dispositif électrique à l'efficacité aléatoire, sans se soucier des animaux ébouillantés vivants ou des entorses législatives au principe de minimisation de la souffrance animale pour des raisons purement économiques (élevages en batterie, etc.), est un pays qui dit aux Juifs et aux musulmans qu'ils ne sont plus les bienvenus. Nous agirons donc contre la mise en œuvre de cette mesure en Flandre et contre son élargissement à d’autres régions. Si, en cette matière, la Belgique emboitait le pas à d’autres pays, heureusement encore très minoritaires, l’impact sur la liberté de culte en serait amplifié au niveau européen ».

Jean-Marc Guérit

est neuropsychiatre, régulièrement consulté comme expert scientifique. « L’exigence d’un étourdissement préalable à l’égorgement d’un animal ne repose sur aucune évidence scientifique », estime-t-il. « Des enregistrements de l’électro-encéphalogramme (EEG) réalisés chez des animaux ou chez des humains soumis à des arrêts circulatoires contrôlés lors d’interventions chirurgicales montrent effectivement qu’endéans les 30 secondes, l’EEG est devenu plat, ce qui implique que les circuits cérébraux nécessaires à la perception de la douleur ont cessé de fonctionner. On dispose de beaucoup moins de données à propos des réactions du cerveau lors d’étourdissements si ce n’est qu’il est certain que l’EEG n’est pas plat et que rien ne permet donc d’affirmer que les centres cérébraux de la douleur ont cessé de fonctionner. Il est d’ailleurs connu qu’une stimulation douloureuse vigoureuse peut réveiller quelqu’un qui a perdu connaissance suite à une commotion cérébrale, ce qui implique avec le plus haut degré de vraisemblance que le cerveau d’un sujet en apparence « inconscient », parce que commotionné perçoit toujours la douleur. Donc, non seulement il n’y a aucune preuve scientifique que l’étourdissement préalable à l’égorgement diminue la douleur de l’animal, mais on peut craindre, au contraire, qu’il augmente sa souffrance. Cet étourdissement devrait donc être proscrit ».

Selon la Fédération des Vétérinaires d’Europe (FVE), « l’abattage sans étourdissement est inacceptable dans tous les cas de figure. En 2004, cet avis était partagé à l’unanimité par toutes les organisations membres de la FVE, qui représente tous les vétérinaires de 38 pays européens, y compris la Belgique. La FVE pense aussi que la viande provenant d’animaux abattus sans étourdissement doit être clairement labellisée pour permettre aux consommateurs d’acheter en connaissance de cause ». Est-il prouvé scientifiquement que l’abattage sans étourdissement augmente la douleur ressentie par l’animal ? « Tout à fait », répond la FVE. « Les animaux ressentent la douleur pendant la durée qui sépare le moment où la trachée est coupée et le moment où ils deviennent insensibles (inconscients), qui varie selon les espèces de 19 à 336 secondes. Pendant cette période, l’animal ressent la douleur causée par le couteau, l’aspiration possible de sang et la suffocation (asphyxie). Le niveau de contrainte exigé pour exposer sa gorge à une opération efficace et son maintien sont également bien plus longs que nécessaire à ceux de l’abattage conventionnel, entrainant un stress supplémentaire pour des animaux déjà effrayés ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Sebastien OTTEN - 21/04/2017 - 12:14

    La solution proposée par le vétérinaire Luc Van Esbroeck, c'est d'étourdir ces gros animaux une seconde après leur égorgement. De ce fait, il y a respect de la règle religieuse (égorgement à vif) et respect de l'animal (suppression des souffrances inutiles). La mort de l'animal n'étant pas provoquée par l'étourdissement mais par le saignement. Il pratique d'ailleurs cette technique dans son abattoir à Mouscron, en accord avec ses employés.
    L'autre solution, c'est le végétarisme.

  • Par Michel DARDENNE - 22/04/2017 - 17:12

    De nombreuses études scientifiques, dont celle faite par le professeur Schulze et le Dr Hazim, démontrent qu'après de nombreuses expériences en mesurant la douleur et la conscience par EEG, de façon objective, les animaux saignés ou égorgés ne souffrent pas. Ils ne souffrent pas pendant les quelques secondes d’éveil précédant l’évanouissement, ni même ensuite, lors de l'inconscience.
    Après étourdissement (coup violent sur la tête), par contre, le cerveau ne s’arrête pas avec l’inconscience et les appareils de mesures d’activité cérébrale démontrent que les animaux étourdis continuent de souffrir, même inconscients...
    Le Dr J.M. Guérit a tout à fait raison, l'étourdissement devrait être proscrit, justement en raison du bien-être animal.

  • Par SUZIE - 22/04/2017 - 19:14

    Non Messieurs Guigui et Benizri vous avez tort sur toute la ligne
    En Belgique il existe des lois et vous êtes tenus de les respecter.
    Point à la ligne.

  • Par serge schreiber - 26/04/2017 - 10:20

    Il faut retrourner au problème de fond: l'étourdissement diminue-t-il la souffrance animale? Si oui, il doit être imposé avant l'abattage, si non ou si non démontré, il n'y aucune raison objective de l'imposer. La réponse qui paraît évidente pour certains est loin de l'être en réalité cfr l'avis du Dr Guérit et l'excellent article de Thomas Gergely dans Le Vif du 18 avril qui reprend bien cette problématique en profondeur.

  • Par Twiggy - 27/04/2017 - 17:45

    Oui! Vive le végétarisme , on aura 120 ans :)

  • Par Williams Szombat - 28/04/2017 - 0:15

    Donc d'après la FVE, grande spécialiste de l'abattage rituel qu'elle a bien documentée, la trachée est tranchée. Pour d'autre, ce n'est que la carotide de l'animal, ce qui peut être fait spécifiquement.
    Mais que les responsables de la FEV, essayent de m'expliquer comment une spoliation sanguine , externe pourrait entraîner une souffrance de l'animal lorsque celui-ci tombe dans un coma lors de la perte des 1/2 ou 2/3 de son volume sanguin selon la rapidité.
    Par contre comme tout humain , l'animal pourrait se sentir mourir avec une sensation d'angoisse dû à la décharge d'adrénaline en réponse au volume sanguin circulant diminuant. A prouver.
    Le choix entre B bloquant ou le bromazepam voire la kétamine
    suivre les prescrits de D . ont toujours suffit aux déterminisme du Judaïsme , n'est il pas le bon moment pour transposer ces prescrits à notre réalité , résultante judeo-islamo-chrétien.
    "tu ne tueras point" très mal interprété par majorité de "fidèles" mais cela veut dire et je rejoins le rabbi OUAKNIN sur cela , cela veut dire aussi , par la force des choses : tu respecteras donc .
    cet être , cet étranger,.................
    cet animal , pourquoi pas
    le décalogue ................(.AMEN)