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Faut-il autoriser les meetings électoraux turcs ?

Mardi 4 avril 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°859

Les faits. A l’occasion du référendum qui se déroulera en Turquie le 16 avril 2017 en vue de réformer la Constitution turque, les ministres turcs ont multiplié les meetings à travers l’Europe, non sans difficultés. L’expulsion d’une ministre turque par les Pays-Bas a créé il y a quelques semaines un véritable incident diplomatique, conduisant le président Erdogan à dénoncer des pratiques « dignes du régime nazi ».

 

Si certains ont salué une décision européenne courageuse, d’autres plaident pour la liberté d’expression. Tour d’horizon auprès de citoyens belgo-turcs, journalistes et observateur politique.

Faruk, 21 ans, est étudiant en Communication à l’ISFSC, à Bruxelles. « Ces meetings doivent être autorisés », estime-t-il. « Nous sommes nombreux à avoir la double nationalité qui nous permet de voter également en Turquie. Nous devons pouvoir être informés pour choisir en connaissance de cause. Je pense d’ailleurs que la Turquie n’est pas le seul pays à faire cela pour ses expats’. Nous représentons d'ailleurs un pourcentage non négligeable de votants, surtout quand on sait que les dernières élections avaient révélé que 60-70% des expatriés turcs soutenaient Erdogan… ». Faruk ne comprend pas ce qui a justifié la réaction des Pays-Bas. « On interdit l’entrée du pays à des membres du gouvernement et on autorise celle de terroristes du PKK ! », s’indigne-t-il. Depuis Bruxelles, il confie suivre de près l’actualité turque. « Cela nous permet de comparer ce qui se dit dans la presse turque par le gouvernement, par l’opposition, et dans la presse européenne, c’est très intéressant. Malheureusement, beaucoup de gens ici se limitent aux gros titres, sans aller plus loin ». Né en Belgique, scolarisé dans les écoles bruxelloises, Faruk admet être très attaché à son pays. « Ce qui m’interpelle, c’est que lorsqu’un Turc dit qu’il est fier d’être turc, on en fait un nationaliste. Je ne pense pas que ce soit la même chose avec un Portugais qui déclarerait qu’il est fier d’être portugais… » Le 16 avril prochain, il votera probablement pour Erdogan, « par défaut », admet-il. « L’opposition se contente de dire non, sans proposer aucune alternative. Le gouvernement lui explique, et il explique pourquoi il faut dire oui ».

Murat (nom d’emprunt) a 55 ans. Il est arrivé en Belgique en 1964 et a la nationalité belgo-turque. Il essayera de participer au prochain référendum, mais n’en reste pas moins critique : « Qu’il s’agisse de la Turquie ou d’un autre pays, un Etat n’a pas à faire des meetings politiques en dehors de son territoire, même s’il y compte une importante communauté. Cela crée une barrière et empêche les gens qui vivent dans ces pays européens de bien s’intégrer, en les reliant constamment à leur pays d’origine. Je me considère à la fois turc et belge, mais je n’accepte pas pour autant que les ministres de mon pays d’origine me disent ce que je dois faire ». S’il interdirait pour sa part la tenue de ce type de manifestations, Murat conteste toutefois le traitement réservé à la ministre turque de la Famille qu’il qualifie d’« erreur diplomatique ». « Le contexte politique hollandais n’a bien sûr pas été étranger à cette réaction, comme la réaction allemande s’explique par la position de faiblesse actuelle d’Angela Merkel ». Les conséquences de la polémique ? « Cela a renforcé le pouvoir du Premier hollandais face à Wilders, mais aussi le pouvoir d’Erdogan : les 10% d’indécis semblent avoir basculé en sa faveur. Avant cela, même les sondages de l’AKP le donnaient perdant ! », relève Murat. « L’opposition aussi a pris position pour le gouvernement après ce qui s’est passé aux Pays-Bas. La réaction brutale d’Erdogan vis-à-vis des Européens fait évidemment partie d’un jeu qui montre qu’il ne se laisse pas faire, qu’il est un leader qui protège sa nation. On assiste à une vraie hypocrisie de part et d’autre. Il y a à peine deux ans, à Bruxelles, on lui déroulait le tapis rouge. Pourquoi l’avoir laissé aller aussi loin ? »

Le blogueur-journaliste bruxellois Mehmet Koksal était en Turquie il y a quelques semaines. Il confirme l’effet positif de la polémique pour Erdogan : « Les commentateurs de l’AKP parlaient même de reporter les élections, sentant le vent du “non” souffler », explique-t-il. « Erdogan a donc recréé cette rhétorique qui lui permet de gagner en sortant sa potion magique : la position victimaire face au double discours de l’Europe qui empêche les gentils démocrates turcs de venir faire campagne et fait peser sur les citoyens turcs le poids de la crise des réfugiés. La ministre turque de la Famille a raconté qu’elle aurait été prête à mourir s’il le fallait, comme si les Pays-Bas allaient la tuer ! Il y a une volonté de bras de fer permanent et de théâtralisation à outrance, en essayant toujours de paraitre plus musulman qu’Erdogan. La polémique a non seulement renversé les intentions de vote en faveur du Président, mais elle a aussi redonné du piment à une campagne qui ne prenait pas ». La position du cas par cas adopté par la Belgique est selon Mehmet Koksal une bonne chose : « Il faut maintenir la liberté d’expression comme principe général d’application pour tout événement organisé sur le sol belge », estime-t-il. « L’interdiction, possible par un bourgmestre, doit rester l’exception motivée par des arguments de droit ou de fait mettant gravement en danger l’ordre public. Il faut donc interdire les meetings en cas d’appel au trouble ou dans le cas de menaces envers les autorités des pays hôtes (c’était le cas dans l’affaire du ministre turc des Affaires étrangères ayant menacé en langue turque les autorités néerlandaises). Il faut autoriser les meetings s’il s’agit de réunion pacifique en vue d’expression d’une pensée quelconque (c’était le cas des réunions turques en Belgique et en France). La généralisation est toujours dangereuse et la censure préalable non conforme à nos principes démocratiques ».

« Par principe, en tant que défenseur des libertés et des droits de l’Homme, je suis contre toute interdiction d’expression, sauf incitation à la violence et à la haine », confirme Dogan Özgüden, rédacteur en chef d’Info-Türk (Centre d’information non gouvernemental sur la Turquie). « J’ai déjà défendu cette position lors des discussions sur l’interdiction éventuelle du Vlaams Belang après ses premières réussites électorales. Toutes les manifestations de propagande d’Erdogan et de ses représentants en Belgique à l’occasion des élections législatives et présidentielles précédentes se sont déroulées sans interdiction. Toutefois, le but de la campagne actuelle est simplement d’obtenir le soutien des électeurs turcs dans les pays européens à une nouvelle Constitution qui établira en Turquie un régime dictatorial sous la présidence d’un islamo-fasciste… L’AKP a déjà lancé une campagne en Belgique sous le slogan “Lutte entre le croissant et la croix”. Erdogan lui-même appelle ses partisans à combattre la croisade, et les familles immigrées turques à avoir au moins cinq enfants pour assurer la dominance de la nation turque et de l’islam sur l’Europe. Si une manifestation sert à la propagande haineuse d’un dictateur fasciste, semblable à celle de Daesh, que faut-il faire ? La propagande d’Adolf Hitler pendant sa campagne électorale auprès des Allemands des autres pays pouvait-elle être tolérée par respect pour la liberté d’expression ? N’oublions pas qu’à l’heure actuelle, tous les dirigeants du troisième parti politique de la Turquie (HDP) se trouvent en prison, tous les opposants d’Erdogan, journalistes, académiciens, juges, enseignants, militaires sont victimes de purges et inculpés. Les missions diplomatiques ou religieuses du régime d’Ankara ont déjà lancé une opération à l’étranger pour identifier et réprimer les opposants au régime d’Erdogan. Dans ces conditions, comment peut-on parler de la liberté d’expression de l’auteur de la violation de toutes les libertés et des droits de l’Homme ? ». Dogan Özgüden dénonce l’ambiguïté européenne : « Les dirigeants des pays européens ne sont-ils pas également responsables de la situation catastrophique de mon pays d’origine par les concessions qu’ils ont faites à Erdogan jusqu’à présent avec leur “realpolitik” ? »

Pour le professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB) Pascal Delwit, « il est commun que des candidats et des partis fassent campagne hors des frontières de l’Etat dans lequel ils se présentent au scrutin. Il en est par exemple ainsi des partis belges auprès des Belges de l’étranger ou des candidats français à la présidentielle auprès des Français de Belgique. En la matière, il n’y a pas véritablement de problèmes. Plus correctement, il n’y a pas de problème si un certain nombre de convenances ou de principes sont respectés. Pour ce qui a trait à la tenue du référendum sur une possible nouvelle Constitution turque, deux d’entre eux posent clairement question, hors même le respect de l’ordre public. Le premier est la non-ingérence dans les affaires intérieures de l’Etat hôte. Qu’il y ait un commentaire ou une critique politique convenu est acceptable. Que ce commentaire ressortisse au registre de l’insulte ne l’est pas. Dans le chef des autorités turques, nous en sommes indubitablement à ce stade. Le second est que nous ayons affaire à une compétition “libre et juste” ; en d’autres termes, démocratique. En l’espèce, il y a loin de la coupe aux lèvres. Dans l’index démocratique de The Economist, la Turquie est classée comme un régime hybride. Et les évolutions des dernières semaines ne sont certainement pas de nature à rassurer sur la qualité démocratique du régime. A cette aune, le questionnement sinon la réserve sur la “campagne européenne” des autorités turques concernant le référendum sont pour le moins permis ».  


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par lilianejaques - 4/04/2017 - 19:00

    On ne peut accepter les insultes du président Erdogan aussi longtemps qu'il met en prison des milliers d'intellectuels , journalistes, magistrats etc...sous le prétexte fallacieux qu'ils seraient favorables à un opposant .Arrêtons d'accepter tout et n'importe quoi au nom de la démocratie chez nous, de la part de dictateurs islamistes égocentriques, mégalomanes qui ne font que déstabiliser notre démocratie mais qui n'ont nullement l'intention de l'accepter chez eux.

  • Par Martine van Coe... - 5/04/2017 - 11:51

    Bonjour,
    Je suis d'accord avec le commentaire du Professeur Delwit.
    Et j'ajouterais une réaction épidermique: pourquoi les Turcs de Belgique qui approuvent la politique de leur président, ne retournent pas vivre en Turquie? Se poser la question devrait constituer la réponse pour rejeter ce projet de régime "présidentiel".

    Merci pour cet article,
    Martine van Coevorden

  • Par Patrick Van Hecke - 6/04/2017 - 10:27

    Le petit Faruk dit "fier" d'être Turc ou Portugais. Pourquoi et au nom de quoi utiliser le terme "fier" ? Peut-on alors être fier d'être blond, beau, petit, gros grand, d'avoir de belles jambes ou genoux ?

    C'est ridicule on ne peut être fier que de ce qu'on réalise et fait dans sa vie !

    Voir la chanson de Brassens qu'il ne connait sans doute pas : "Ces imbéciles heureux d'être né quelque part (...) qu'il sorte de moncul, il s'en vente mazette (....) Ecoute cette chanson mon p'tit ! Et tu verras qu'o n'est pas fier d'être né ça ou ça, ou là ou là ! Donc Ni au Portugal, ni en Turquie, ni nulle part !