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Fallait-il maintenir la conférence de la négationniste Judi Rever?

Mardi 5 novembre 2019 par Perla Brener
Publié dans Regards n°1053

Les faits. A quelques semaines du procès de Fabien Neretsé, poursuivi pour crime de génocide et crime de guerre durant le génocide des Tutsi au Rwanda, qui vient de débuter à Bruxelles, quatre universités belges ont jugé bon de maintenir la tournée d’une conférencière canadienne Judi Rever, connue pour son discours négationniste. Ce, en dépit d’une pétition signée par une cinquantaine d’experts ainsi que le Collectif belge pour la prévention des crimes de génocide et contre les négationnismes. Comme peut-on l’expliquer ? L’extension récente en Belgique de la loi antiraciste au génocide des Tutsi n’est-elle pas suffisante ? Les universités flamandes se démarquent-elles du reste du pays ? Acteurs de terrain, historiens et spécialistes du génocide nous ont donné leurs avis.

 

« Je ne suis pas de ceux qui signent aveuglément la moindre tribune dès lors qu’un ami le leur demande expressément », souligne Joël Kotek, historien et professeur à l’ULB. « Je ne suis pas sans ignorer que les mondes universitaire et journalistique n’échappent pas aux anathèmes et cabales. Je vous avoue que je ne connaissais pas Judi Rever. J’ai donc passé près de deux heures à visionner ses multiples interviews sur Youtube et le moins qu’on puisse dire sans l’ombre d’un doute est qu’on peut la qualifier de négationniste. Son négationnisme est subtil puisqu’il ne vise pas à nier la réalité du génocide des Tutsi, mais à défendre la thèse du double génocide, celui des Tutsi, mais aussi et surtout celui des Hutu. Elle va jusqu’à faire de Kagamé la cause première de ce prétendu double génocide. Pas étonnant que son ouvrage est populaire auprès de toutes les officines négationnistes hutu, tel Jambo en Belgique. Comment expliquer qu’elle ait été invitée par nos quatre prestigieuses universités flamandes ? Cela tient à l’absence de culture du débat que je constate tant en Flandre qu’en Wallonie, à cette désinvolture flamande qui autorise tout dérapage dès lors qu’on ne vise pas la mémoire “meurtrie” du plat pays. C’est en Flandre, l’ai-je déjà écrit, qu’on s’autorise à caricaturer les Juifs comme le faisaient les nazis, qu’on accuse les Israéliens de pratiquer l’infanticide à des fins lucratives, qu’on se réjouit de voir un pseudo artiste gagner un concours antisémite en Iran, qu’on organise un colloque sur l’euthanasie à… Auschwitz. Tout cela sans le moindre débat. La Flandre n’est pas tant antisémite que totalement désinhibée. Pourquoi est-elle désinhibée ? Parce qu’à l’instar de l’Autriche et de la RDA, elle a entamé trop tard son travail de mémoire sur la Shoah ».

« Invitée en grande pompe par la KU Leuven, l’Artvevelde Hogeschool Gent, la VU Brussel et l’Université d’Anvers, la dite journaliste canadienne a ainsi pu sans vergogne, et sans contradiction aucune, déverser son fiel, ses mensonges, et attenter de surcroît à la mémoire des victimes comme à la blessure encore vive des survivants », s’indigne Jean-Philippe Schreiber, professeur à l’ULB et signataire également, qui a largement étudié le génocide des Tutsi. « Par une inversion perverse du sens des choses, plutôt que de nier les massacres commis envers les Tutsi, elle fait des troupes de Paul Kagame leurs instigateurs ». Pour l’historien, l’organisation de telles conférences en Flandre ne relève pas non plus du hasard. « Elle a pu le faire parce qu’en Flandre autrement plus qu’en Belgique francophone, le récit dominant sur les événements de 1994 distord le sens de l’histoire ; parce que les forces idéologiques -mouvements politiques, ONG de coopération, tissu associatif...- qui avaient ardemment soutenu le régime Habyarimana, responsable du génocide, ont souvent maintenu leur soutien aux génocidaires après le terrible printemps 1994 ; enfin parce que nombre de supposés experts de l’Afrique des Grands Lacs, universitaires et journalistes, y sont des propagandistes de la pernicieuse thèse du “double génocide”. Pour avoir suivi de près cette question depuis 1994, je suis à la fois profondément choqué que des universités amies se laissent ainsi berner par des idéologues révisionnistes méprisables, profondément déçu que les quatre recteurs et directeurs concernés n’aient même pas daigné réagir à l’appel qu’avec un panel de spécialistes nous leur avons adressé, profondément heurté enfin du deux poids deux mesures à l’œuvre : là où la négation ou même la banalisation du génocide commis contre les Juifs est punie par la loi, des institutions reconnues peuvent offrir une tribune à la réfutation du génocide des Tutsi, en toute impunité. Comme si en Afrique, le mal était plus banal qu’ailleurs ; comme si la sauvagerie y était intrinsèque et interchangeable ; comme si on ne pouvait pas reconnaître que nous y avions laissé en héritage notre racisme très européen, laissant libre cours à un crime tout aussi européen, commis par des Africains sur d’autres Africains, mais avec des complices occidentaux qui n’osent toujours pas voir la vérité en face ».

« Le contenu de l’intervention de Judi Rever est paradoxalement moins choquant que son cadre », réagit l’avocat Grégoire Jakhian, ancien président de l’Assemblée des Arméniens de Belgique, membre du Collectif et signataire de la pétition d’experts. « Nos universités ont en effet décidé de l’accueillir, malgré les mises en garde de certains. L’un des maux de notre temps n’est pas tellement la parole négationniste. Elle reste en soi sans valeur. La mépriser est un renouement. Mais lui prêter attention et lui offrir un auditoire est méprisable. Nos universités, en se drapant dans les atours de la science, invitent Judi Rever alors que son propos n’a de place que dans le registre des infamies. Les nuances de son discours se veulent honorables et sont un alibi qui leurre le monde universitaire. Les provocations ouvertes de Faurisson, professeur universitaire, avaient au moins l’avantage de la transparence. L’adversaire est ici plus insidieux. Il se veut légitime. Nos universités s’envasent dans l’endormissement qui ensauvage. Telle est la grande et tristement dérangeante leçon que je tire des conférences de Judi Rever. Sa parole professée ne mérite qu’indifférence. Pas sa puissance invitante ». Une interdiction judiciaire aurait-elle été nécessaire ? « Elle n’aurait en rien fait changer d’avis Judi Rever », affirme l’avocat. « Une poursuite pénale pour (complicité de) négationnisme n’aurait pas rendu Judi Rever et les universités conscientes de leur faute. Elles se seraient défendues. Le dogme et la foi échappent au droit. Ce qui nous éloigne le plus du monde d’hier n’est pas que l’ombre enveloppe les faits (les faits subsistent), mais qu’elle érode la source du savoir ».

Pour Félicité Lyamukuru, présidente de l’association IBUKA Mémoire et Justice, « ce n’est pas parce que le négationnisme ou révisionnisme est porté par un journaliste ou un historien qu’il est moins criminel. Il y a eu des gens comme Faurisson pour la Shoah, nous avons des Judi Rever dans le déni du génocide contre les Tutsi. Nier le génocide en le minimisant ou en relativisant les faits ou encore en inversant les rôles est l’une des formes actuelles pour distordre l’histoire du printemps 1994 au Rwanda. Un négationniste de la Shoah ne peut organiser une conférence dans les universités en Belgique sans courir de risques ! Cela voudrait dire que la reconnaissance des faits du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda souffre de deux poids deux mesures ! Et pourtant, les effets de ce génocide continuent à tuer les rescapés. Cette Judi Rever sera d’ailleurs témoin de contexte pour le procès des trois présumés génocidaires aux Assises de Bruxelles qui ont débuté ce 4 novembre. Ne serait-elle pas en train de travailler pour le camp des bourreaux ? Nous savons qu’il y a des associations comme Jambo asbl, qui au nom de la liberté d’expression, font la promotion de ce genre de personnes afin de renforcer leur idéologie, ils sont actifs surtout en Flandre ! Si le négationnisme est la dernière étape d’un génocide, cela voudrait dire qu’il a des nouveaux exécutants. Cela démontre qu’il y a encore beaucoup à faire pour éveiller et informer le monde académique par rapport aux crimes tels que celui du génocide commis contre les Tutsi du Rwanda ».

Alors que les victimes s’efforcent tant bien que mal de témoigner des atrocités commises au Rwanda contre les Tutsi et que la chasse aux génocidaires se poursuit (le procès de ce début novembre à Bruxelles est le cinquième procès organisé en Belgique en lien avec le génocide), quatre universités de Flandre se permettent d’inviter une « journaliste » connue pour son négationnisme. Et de maintenir, qui plus est, ses conférences malgré l’avertissement clair de nombreux experts en la matière. Quel affront ! Ou comment redonner du crédit à des thèses que l’on espérait dépassées, même si l’on sait qu’elles ont toujours une résonnance aujourd’hui, y compris sur le sol belge. L’occasion de réitérer tout notre soutien à la communauté tutsi et de lui exprimer notre solidarité. Nier un génocide revient à tuer une deuxième fois les victimes. Le génocide des Tutsi au Rwanda commis il y a 25 ans à peine, alors qu’on s’était juré « Plus jamais ça », reste le plus frais dans nos mémoires, mais le révisionnisme a la vie dure. Là où la parole des témoins ajoutée à celle des historiens semble curieusement ne pas suffire, l’enseignement auprès des jeunes générations a plus que jamais un rôle à jouer.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Ngaya - 11/11/2019 - 9:59

    Ces différentes interventions présentent trois faiblesses majeures:
    -ce sont des appréciations générales et subjectives des individus. Personne ne revient sur les faits exposés par Judi Rever, personne ne démontre en quoi elle est négationniste ou révisionniste, les faits à l'appui.
    -s'il y a eu infraction, comme ils prétendent, personne n'evoque le recours à la loi pour traduire les auteurs (Judi Rever et les universités) en justice
    -personne n'evoque l'absence au débat de ceux qui pensent qu'il y a négationnisme ou révisionnisme. Pourquoi se contentent-ils d'agir à travers les médias mais sont incapables d'aller au débat et surtout de discuter des faits qui sont reprochés à l'armée de Kagame en 1994 et après ?
    Cet article semble être un baroud d'honneur, de celui qui comprend qu'il a perdu la face.

  • Par Verlinden - 11/11/2019 - 12:10

    Je suis celui qui a pris l’initiative pour la visite de Judi Rever aux universités belges. Les conférences se sont très bien déroulés. J’ai maintes fois invites les signataires de la lettre ouverte pour entrer en dialogue, aussi bien pendant les conférences qu’après. En vain. Malheureusement. Je reste prêt à tout dialogue avec comme but central la recherche de la vérité, l’obligation de chaque académicien et journaliste. Ce serait trop long d’entrer déjà ici en détail mais je veux mettre clairement que beaucoup de choses qui sont mis devant ici par les interviewés ne sont pas corrects. Je me demande même qui de ces orateurs ont lu le livre de Judi Rever. Il n’est pas du tout question du negationnisme par Judi Rever, ni par moi qui a supervisé la traduction en néerlandais et écrit la préface pour cette version. [email protected]