L'Europe noire

Jeudi 18 septembre 2003 par Gaëlle Smet

 

Pauvre Europe! Des pays scandinaves à l’Italie, des Pays-Bas aux pays de l’Est, les partis de la droite radicale populiste et raciste s’installent durablement au sein des collectivités locales, voire au sein de certains gouvernements de coalition.

Mondialisation, corruption des élites politiques, peur de l’Europe, insécurité grandissante, contexte économique difficile, libéralisme débridé, peur des sociétés multiculturelles et principalement de l’islam, jugé incompatible avec la civilisation occidentale, tout semble bon pour justifier le repli frileux à l’intérieur des frontières nationales. Déversant leur lot habituel de haine et de xénophobie, les valeurs, les discours et les remèdes que l’extrême droite défend se banalisent de plus en plus et trouvent un large écho au sein des médias et de la population européenne. Recouverts du vernis de la respectabilité et balayant d’un revers de la main leur encombrante filiation historique avec le fascisme, ces partis aisément qualifiables de «nationaux-populistes» défendent un programme se voulant «ni de gauche, ni de droite» pour drainer les déçus et les laissés-pour-compte d’une société aux mutations trop rapides ou trop complexes. Pourtant, l’effondrement des droites radicales lors des élections européennes de 1999 ainsi que la scission du Front National français laissaient penser que ces formations étaient sur le déclin. Or, l’ensemble des élections organisées depuis 1999 atteste de l’emprise et du poids grandissant de ces partis extrémistes sur l’échiquier politique européen. Le premier pays à succomber aux sirènes extrémistes fut l’Autriche lors de la victoire du leader populiste Jörg Haider et de son parti le FPÖ qui recueillit près de 27 % des suffrages. Les manifestations populaires de grande ampleur et le boycott de l’Autriche par ses partenaires européens n’ont pas donné les résultats escomptés puisque le FPÖ est à nouveau au gouvernement. Pire : l’exemple autrichien a dopé les autres formations extrémistes et ne semble pas avoir effrayé les électeurs qui ont continué à voter massivement pour ces partis. L’exemple le plus frappant étant la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises de mai 2002, recueillant près de 6 millions de suffrages.

La révolte des nantis?

Autre pays de taille à être gangrené par l’extrême droite, l’Italie de Silvio Berlusconi qui n’a pas hésité à s’allier avec la droite dure des partisans de la Ligue du Nord et de l’Alliance nationale de Gianfranco Fini, actuellement vice-président du conseil italien. Le cas italien est révélateur de la situation des partis populistes de droite en Europe. En effet, sous l’impulsion de Fini, l’Alliance nationale s’est muée en un parti de droite apparemment modéré et soi-disant en rupture avec l’encombrant passé fasciste de son prédécesseur le MSI, le Mouvement social italien. Une métamorphose pour le moins spectaculaire le propulsa à 15,7 % des suffrages lors des élections législatives d’avril 1996, contre 20,6 % pour le parti de Silvio Berlusconi Forza Italia. La recette de son succès tient dans sa personnalité mais aussi dans son programme typique des nouvelles droites : Etat opérationnel, lutte contre l'insécurité, défense de l’identité nationale, baisse des impôts, défense des petits entrepreneurs et des indépendants, défense des petits revenus et bien entendu rejet des étrangers. Si l’Alliance nationale a réussi à légitimer la droite fasciste, il n’en va pas de même pour la Ligue du Nord d’Umberto Bossi qui continue à rêver de sa chimérique Padanie sous l’adage maintenant bien connu selon lequel «le Nord paie pour le Sud». Néanmoins, les invectives ouvertement racistes et populistes de Bossi semblent lasser les électeurs, son parti étant retombé sous le seuil des 4 % aux dernières élections législatives de 2001 alors qu’il dépassait les 10 % à celles de 1996. Cherchant un nouveau souffle, le parti s’est radicalisé et a entamé une véritable chasse aux sorcières contre les musulmans coupables de dénaturer la race padane avec leurs «pollutions culturelles». Le programme de la Ligue du Nord est représentatif des mouvements actuels d’extrême droite qui privilégient un racisme économique plutôt qu’ethnique, et défendent la protection des intérêts nationaux contre tous les «profiteurs», qu’ils soient étrangers ou non. On retrouve ce concept de racisme économique dans la majorité des pays ou régions prospères à l’instar de la Flandre, de l’Autriche, du sud de la France, de la Bavière ou de la Suisse où l’UDC de Christophe Blocher est l’un des partenaires de la coalition gouvernementale. Le cas de l’Allemagne est plus problématique avec à la fois la présence de nombreux mouvements néonazis qui suscitent de nombreuses sympathies au sein de la population et des partis d’extrême droite tels que le Deutsche Volksunion, Die Republikaner et le NDP. Seule exception notable, le parti de l’offensive étatique qui a créé la surprise en obtenant plus de 19 % des suffrages lors des élections de 2001 dans la ville d’Hambourg en défendant un programme axé essentiellement sur l’insécurité et les étrangers. Mis à part le PRO du leader populiste Ronald Schill, les partis extrémistes allemands restent groupusculaires, stagnent aux environs de 1,5 % à chaque élection et restent sous l’étroite surveillance de l’office de protection de la Constitution. Le cas de l’Angleterre est tout aussi ambigu. Fondé en 1982, le British National Party est sans conteste le plus virulent, le plus antidémocratique et le plus ouvertement xénophobe sur la scène européenne. Si ce parti a réalisé quelques percées sur la scène locale en frôlant les 30 % dans certaines banlieues, le système électoral anglais du scrutin majoritaire à un tour ne lui offre quasiment aucune visibilité, ni présence en sièges au niveau national où il atteint à peine plus de 1 % des voix. Les méthodes d’intégration et le bipartisme ont empêché pour l’instant toute percée du BNP. En outre, Travaillistes et Conservateurs musclent leurs programmes afin de mieux répondre aux préoccupations des électeurs, les empêchant ainsi de voter pour des partis plus extrêmes.

L’Europe du Nord

Malgré un niveau de vie très élevé, un taux de chômage faible, une immigration contenue et peu d’actes de violence urbaine, la Scandinavie s’enfonce progressivement dans les extrêmes. La situation danoise est des plus inquiétantes, le Parti du Peuple danois de Pia Kjaersgaard, grand vainqueur des dernières élections, est devenu la troisième force politique du pays avec plus de 12 % des voix et donc l’arbitre de la politique danoise. Prônant la préférence nationale, le rejet de l’islam et estimant que le Danemark n’avait pas vocation à devenir une terre d’émigration, elle n’a pas hésité à déposer des propositions de loi restreignant les conditions de naturalisation et d’immigration ainsi que tout un arsenal législatif visant à durcir les lois sur le regroupement familial, sans oublier la suppression du délit racial du code pénal danois. Le cas norvégien est similaire, avec le Parti du Progrès du leader démagogue Carl Hagen. Le FRP est devenu la troisième force politique d’un pays régulièrement montré en exemple pour sa qualité de vie et son Etat-Providence. Sans surprise, ce parti prône les mêmes valeurs que son homologue danois à savoir la défense de l’Etat-Providence, la diminution de la pression fiscale et le renvoi des immigrés dans leur pays d’origine. L’exemple de l’Europe du Nord montre à quel point, la nouvelle droite ne base plus seulement ses succès sur le terreau de la misère mais sur l’égoïsme de la prospérité et la stigmatisation des plus faibles. A la fois protestataire, populiste et réactionnaire, cette nouvelle droite s’impose dans tous les pays qui ont gommé ou déclaré dépasser l’antagoniste clivage gauche/droite. Aidée de slogans lapidaires et de solutions bancales prioritairement basées sur l’arrêt des flux migratoires supposés être la cause exogène de tous les maux, la nouvelle droite a modernisé ses structures et son discours afin de plaire au plus grand nombre. Ainsi, la création en France de l’association «Génération Le Pen» dirigée par Marine Le Pen est l’exemple de cette nouvelle droite qui se donne un visage plus respectable et qui tente d’attirer de nouvelles couches électorales comme les femmes, les jeunes ou encore les cadres, grâce à des discours a priori plus modérés notamment en ce qui concerne les mœurs. Un lifting de façade qui ne renie pas les dogmes de l’extrême droite, au programme fondamentalement irréalisable, détestable et réactionnaire.


 
 

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