Etude annuelle 2014 : Euthanasie : quand la mort change de visage

Mardi 2 décembre 2014 par Daniel Bensoussan-Bursztein

Que signifie mourir dans la dignité, notion dont se réclament les partisans d’une modification de la loi française sur la fin de vie ? Littéralement bonne mort ou mort douce (du grec ancien Eu, bon au sens d’agréable, et Thanatos mort), l’euthanasie (légalisée en Belgique et aux Pays-Bas) renvoie historiquement à deux tendances de fond.

 

Hâter une mort que l’on sait imminente en vue d’échapper à une agonie douloureuse, tout d’abord, selon son acception la plus courante. C’est l’euthanasia, fin de vie sans souffrances dont Suétone nous parle (« Vie des douze césars ») à propos de l’empereur Auguste. Euthanasie qu’on pourrait qualifier de « bienfaitrice » qui commence à prendre un sens proprement médical avec Francis Bacon (1561-1626) lequel parle d’une « mort douce entourée de soins », le médecin se voyant assigné la tâche d’« aider à trépasser paisiblement et facilement ».

Si la question de la souffrance humaine et des moyens de s’y soustraire se situe au cœur de cette première problématique, l’euthanasie peut également renvoyer au fait d’éliminer des individus jugés inutiles au regard du fonctionnement de telle ou telle société donnée. Dimension présente là encore dès l’Antiquité, à Sparte bien sûr, mais également au travers des écrits de Platon dépeignant la cité idéale : « Chaque citoyen a un devoir à remplir dans tout Etat bien policé ; personne n’a le loisir de passer sa vie dans les maladies et dans les remèdes. Tu établiras dans l’Etat une discipline et une jurisprudence telles que nous l’entendons, se bornant à donner des soins aux citoyens qui seront bien constitués de corps et d’âme. Quant à ceux qui ne sont pas sains, on les laissera mourir… ». Enjeu social qui s’exerce aux deux extrémités de la vie, qu’il s’agisse des enfants malformés que l’on jette d’un précipice à Sparte ou des habitants de Céos contraints de boire la ciguë après 60 ans.

Rencontrant à la charnière des XIXe et XXe siècle un écho dans les aspirations eugéniques d’une partie du monde médical, ce courant de pensée alimentera les débats en vigueur dans l’Allemagne des années 1920 et 1930 autour des « vies sans valeur de vie ». Processus intellectuel et politique qui débouchera entre autres sur la mise à mort des aliénés par le IIIe Reich, opération dite du « T4 », reconnue comme crime contre l’humanité au procès de Nuremberg.

Quelque peu en sommeil dans les années d’après-guerre, pour les raisons évoquées précédemment, le débat sur l’euthanasie resurgit dans le sillage des progrès accomplis par la médecine de réanimation dont on peut situer l’essor au début des années 1950. Majeure, la place prise par cette branche éminemment technique de la médecine conduit à changer la définition de la mort, constatée jusqu’ici par l’arrêt du cœur et depuis 1959 par celui, définitif, du cerveau (ce qu’illustre l’encéphalogramme plat). Devenu le nouveau critère juridique du décès, l’état de mort encéphalique (rendu possible, on ne le répètera jamais assez, du fait des progrès de la médecine) va permettre le développement massif des transplantations d’organes à partir de « cadavres chauds », expression née dans le milieu médical des années 1970. Corrélativement à ce nouveau visage pris par la mort, un problème éthique a trait aux dégâts cérébraux pouvant entraîner une altération ou une abolition de l’état conscient chez des sujets qui, sortis du coma, peuvent respirer sans l’aide d’une quelconque assistance. Vivre sans conscience ? Peut-être plus qu’ailleurs, c’est ici que se pose la question de la dignité de la personne humaine, un individu semblant, tout au moins au regard de son état apparent, avoir perdu sa qualité d’être pensant. « Ne pas finir comme un légume », lit-on et entend-on régulièrement ici ou là. Expression du langage courant qui, par-delà sa violence symbolique, nous rappelle à quel point la dignité naît aussi peut-être et avant tout dans le regard de l’autre.

Posé la première fois en 1972, le diagnostic de l’état végétatif a aujourd’hui considérablement évolué. La question de ce qu’il est devenu commun d’appeler l’acharnement thérapeutique et des limites à y apporter n’en continue pas moins de se poser. De Karen Ann Quinlan, dont l’histoire défraya l’actualité américaine il y a une trentaine d’années jusqu’à celle, plus récente et médiatisée, de l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon, les « rançons de la réanimation » n’ont de cesse d’interroger les limites de la médecine moderne. La vie humaine pourrait-elle se réduire à sa seule dimension biologique ? Au-delà de quelque position tranchée que ce soit, soulever le problème de l’euthanasie aujourd’hui ne peut manquer de renvoyer à celui, plus vaste, posé par l’emprise de la technique sur l’homme.

Lire l'étude.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par antoine - 10/12/2014 - 15:20


    Sur ce qui pourrait donner lieu à un futur débat national en France, il n'est peut-être pas inutile de se pencher sur le dernier avis émis par le Comité Consultatif national d'éthique (CCNE) au mois d'octobre dernier et dont voici le lien : http://www.ccneethique.fr/sites/default/files/publications/rapport_ccne_sur_le_debat_fin_de_vie.pdf
    D'autres avis ont été rendus par le CCNE depuis une vingtaine d'années. Un en particulier mérite assurément la lecture. Intitulé « Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir » et rendu le 1er juillet 2013, il se propose, je cite, de répondre aux points suivants :
    « - Comment et dans quelles conditions recueillir et appliquer des directives anticipées émises par une personne en pleine santé ou à l'annonce d'une maladie grave, concernant la fin de sa vie ?
    - Comment rendre plus dignes les derniers moments d'un patient dont les traitements ont été interrompus à la suite d'une décision prise à la demande de la personne ou de sa famille ou par les soignants ?
    - Selon quelles modalités et conditions strictes permettre à un malade conscient et autonome, atteint d'une maladie grave et incurable, d'être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre lui-même un terme à sa vie ?
    Le CCNE a été amené à plusieurs reprises à réfléchir sur ces questions au cours des vingt dernières années. Dans le premier avis qu'il a émis sur ce sujet, en 1991, le CCNE « désapprouvait qu'un texte législatif ou réglementaire légitime l'acte de donner la mort à un malade » (avis N°26). En 1998, il se déclarait « favorable à une discussion publique sereine sur le problème de l'accompagnement des fins de vies comprenant notamment la question de l'euthanasie » (avis N°58). En 2000, il proposait la notion « d'engagement solidaire et d'exception d'euthanasie. » (avis N°63). L'avis N°121 « Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir » présente l'état actuel des réflexions du CCNE qui prend en compte les évolutions de la loi et des pratiques au cours des dix dernières années au sujet des droits des personnes malades et des personnes en fin de vie, et le rapport de la Commission Sicard. » lien du rapport au format PDF : http://www.ccneethique.fr/sites/default/files/publications/avis_121_0.pdf
    Toujours aux dernières nouvelles, un site d'information israélien (I24) nous apprend qu'en Israël également les choses semblent être en passe d'évoluer : « Un tribunal israélien a autorisé la pratique d'une euthanasie il y a deux semaines sur un malade en phase terminale, une première du genre en Israël. Le tribunal de Tel Aviv a rendu un verdict sans précédent pour permettre à un patient de 44 ans d'être débranché de son respirateur, rapporte Haaretz qui a obtenu l'autorisation de publication mardi. L'homme souffrait de Sclérose latérale amyotrophique (appelée aussi maladie de Charlot en français, ndlr) et était alité depuis sept ans, totalement paralysé sauf des paupières, c'est de cette façon qu'il communiquait avec son entourage. Son état s'était cependant récemment détérioré et les docteurs craignaient qu'il ne perde sa capacité de communiquer avec les yeux. Ses avocats se sont donc tournés vers les tribunaux et a fait une demande spéciale en son nom pour mettre fin à sa vie.En juin dernier, le Comité ministériel sur la législation israélienne avait approuvé un projet de loi en première lecture, autorisant le suicide assisté pour les patients en phase terminale. Ce projet est cependant toujours en attente d'être voté au parlement israélien. » source : http://www.i24news.tv/fr/actu/israel/societe/53916-141209-pour-la-premiere-fois-en-israel-un-tribunal-autorise-l-euthanasie