L'état de la gauche israélienne

Mardi 12 avril 2005 par Ilan Greilsammer

 

Ce n'est un secret pour personne, la gauche israélienne se porte très mal. Les raisons d'une telle situation, que nous déplorons tous, sont évidentes. Les quatre années d'intifada ont en grande partie ruiné la confiance que l'Israélien moyen portait aux Palestiniens à la suite des accords d'Oslo. Bien sûr, les Israéliens auraient dû réaliser que cette violence était liée à la stratégie pernicieuse d'un homme complexe au caractère dictatorial, Yasser Arafat, et non d'un peuple; bien sûr, ils auraient dû admettre que la politique des gouvernements Netanyahou, Barak et Sharon avait été «pour quelque chose» dans ce soulèvement populaire, puisque l'on avait continué à développer à outrance les implantations dans les territoires occupés; enfin, l'Israélien moyen aurait dû comprendre à quel degré de désespoir et d'abandon la population palestinienne avait été menée, et à quel point elle avait été frustrée de ne voir aucun fruit concret d'Oslo, aucune amélioration immédiate de sa situation catastrophique. Mais le fait est là : tous les sondages effectués en Israël montrent bien que l'intifada, les attentats sanglants contre des civils israéliens, l'insécurité et l'angoisse de l'homme de la rue ont en quelque sorte «tué» l'argumentation de la gauche israélienne qui ne cessait de répéter depuis Oslo : Vous verrez, les Palestiniens sont prêts à faire la paix avec nous, à condition que nous manifestions notre bonne volonté. Mais au-delà de cet effet néfaste de l'insurrection armée sur les chances du camp de la paix israélien de gagner des adeptes, est survenu depuis 2003 quelque chose de profondément nouveau et inattendu : la nouvelle politique de Sharon, visant à l'évacuation de la bande de Gaza. Reconnaissons-le, il y a quelque chose de vrai dans les cris poussés par la droite et l'extrême droite israéliennes : Sharon réalise (en partie, seulement en partie), le programme préconisé par la gauche! Car il ne faut surtout pas minimiser l'importance de la décision de Sharon : c'est la première fois, depuis 1967, que des colonies juives établies sur un territoire conquis comme appartenant à l'Eretz Israël biblique vont être évacuées et ce territoire rendu aux Palestiniens. Certains diront qu'il s'agit d'un petit pas en avant? Non, il s'agit d'un très grand pas en avant, car il constitue un précédent. Et pour qui s'intéresse à l'Histoire, on sait que les précédents ont souvent eu un rôle fondamental, un rôle psychologique, en faisant bouger les consciences. La droite et l'extrême droite israéliennes l'ont parfaitement compris : après Gaza viendra la Cisjordanie, tôt ou tard, parce qu'un obstacle psychologique aura été vaincu. Dès lors, la gauche israélienne -qu'il s'agisse du Parti travailliste, du Yahad de Yossi Beilin, ou de Shalom Archav- ne pouvait que soutenir Ariel Sharon, sa «bête noire» de toujours! La gauche s'est ainsi trouvée acculée dans une situation inévitable mais très difficile. Pourquoi si difficile? D'abord parce qu'il ne faut pas oublier qu'être «de gauche», ce n'est pas seulement vouloir le progrès du processus de paix avec les Palestiniens. Ce processus est certes fondamental pour la survie et l'avenir d'Israël, mais ce n'est pas tout. Etre de gauche, c'est aussi vouloir que la société israélienne soit meilleure, plus juste, plus égalitaire, une société où les riches n'écrasent pas les pauvres, où l'Etat-providence s'occupe des plus défavorisés, où l'Etat prenne en charge les besoins des marginaux et des laissés-pour-compte. Sans même parler de «socialisme», un mot bien oublié dans la gauche israélienne, c'est vouloir qu'Israël redevienne un lieu de justice sociale. Or, force est de constater que la situation sociale en Israël est vraiment très, très mauvaise : les poches de pauvreté s'étendent, l'écart entre les riches et les pauvres n'a jamais été aussi grand, aussi terrible. Tout au long de la crise qu'a dû affronter Sharon, alors qu'il était en butte aux coups de boutoir de la droite nationaliste et religieuse, il n'a cessé de soutenir la politique économique -horrible- de son ministre des finances Benjamin Netanyahou. Ne parlons pas du budget 2005, dont le vote était une condition sine qua non du maintien en place du gouvernement et donc du succès de l'évacuation de Gaza : il s'agit d'un budget calamiteux, ultra-libéral, capitaliste sauvage, aux antipodes de ce qu'un homme de gauche pourrait souhaiter. Il est certain, disent tous les observateurs, que ce budget taillé sur mesure pour les riches ne va faire qu'exacerber les clivages sociaux au sein d'une société déjà bien malade. Alors, que faire? Sacrifier la justice sociale ou les chances d'une reprise du processus de paix? La gauche israélienne s'est trouvée dans une situation très délicate, prise entre le marteau et l'enclume, et n'a pas vraiment réussi à «expliquer» ses dilemmes à la population. En définitive elle a choisi, sans doute avec raison, de soutenir Sharon, tout en avalant la «couleuvre» de sa politique économique et sociale.

Nécessaire renouvellement

D'autre part, il me semble qu'être de gauche, c'est aussi s'opposer à la corruption, à la collusion nauséabonde du pouvoir et de l'argent, c'est vouloir une politique plus «saine», plus «propre» pour l'Etat d'Israël. Là encore, Ariel Sharon et ses deux fils sentent vraiment très «mauvais». Ne revenons pas sur la masse d'affaires dont ils se sont tirés d'extrême justesse grâce à la bienveillance du conseiller juridique du gouvernement qui a décidé de ne pas mettre Sharon en cause… Est-ce cela, le modèle politique que nous voulons pour le leadership d'Israël, est-ce cela le «phare pour les Nations» dont rêvait Ben Gourion? Or il est certain que pour faire passer le démantèlement du Gouch Katif, il fallait soutenir Sharon, l'homme Sharon, et c'était très difficile. On le constate souvent en entendant à la radio ou en regardant à la télévision israélienne les ténors de la gauche : Yossi Beilin, Yossi Sarid, Zehava Galon, Haim Oron et les autres. Ils s'embrouillent dans des «distinguos» subtils, ils disent pourquoi ils sont pour, mais aussi contre, mais quand même pour, quoique ils soient contre… Dans la situation actuelle, la position de la gauche est presque impossible. C'est une des raisons, pas la seule, du «flop» de la manifestation de Shalom Archav sur la place Rabin à Tel-Aviv, une manifestation qui a rassemblé très peu de monde, alors que la droite, elle, a rassemblé des foules. Bien sûr, la raison principale de cet échec à mobiliser les masses est que beaucoup de gens se disent : Après tout, Sharon fait la politique du camp de la paix, alors pourquoi aller manifester en sa faveur? Mais le problème est plus profond. Au lendemain de l'évacuation de la bande de Gaza, qui va être difficile et accompagnée de heurts et de violences, la gauche israélienne ne devra pas avoir peur de revenir de façon radicale à ses objectifs sociaux. Il y a là énormément à faire. Dans une situation dans laquelle le Premier ministre, de droite, fait une bonne politique extérieure, il faut à mon sens en revenir aux thèmes qui représentent justement aux yeux de l'opinion, la spécificité même de ce qu'est «la gauche» : exiger une autre politique sociale, exiger des plans sociaux de grande envergure, replacer les villes de développement et les quartiers défavorisés des grandes villes au centre du débat, parler du désarroi des immigrants et de la détresse des Falashas, critiquer le rôle exorbitant des rabbins (ceux des territoires, mais aussi Ovadia Yosef et les autres) dans la politique du pays. En un mot, il faut revenir au parler clair, au parler vrai. Peut-être faudrait-il aussi un renouvellement des hommes, dont beaucoup sont usés… même s'ils n'ont pas 81 ans comme certains. A quand une nouvelle génération de leaders de gauche, des membres de la Knesset frais et rafraîchissants, qui n'aient pas peur de dire le mot «socialisme»? A quand le grand parti social-démocrate dont on parle depuis si longtemps et que, comme l'Arlésienne, on ne voit jamais?


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par ‘Ami Artsi עמי ארצי - 4/08/2018 - 22:44

    "puisque l'on avait continué à développer à outrance les implantations dans les territoires occupés"Je pense qu'il serait grand temps qu'Ilan Greilsammer et le CCLJ s'instruisent un peu sur l'Histoire du conflit (qui, je le rappelle, a commencé bien avant 1948, puisque la communauté juive de 'Hevron a été massacrée en 1929 par les Arabes résidant sur la terre d'Israël, que les Arabes ont unanimement rejeté le plan de partition de l'ONU de novembre 1947 -la résolution 181-, et s'en sont suivi les 3 Non de Khartoum) et comprendre que s'il y a eu occupation, ça n'a jamais été Israël qui a occupé des territoires qui n'ont jamais appartenu le moins du monde à un État palestinien qui n'a jamais existé, ni à aucun autre État au monde, comprendre que s'il y a eu occupation, elle était jordanienne et égyptienne, de 1948 à 1967, comprendre enfin que les Juifs sont historiquement chez eux, les vestiges archéologiques (les Manuscrits de la Mer Morte, l'Arc de Titus, le Kotel, et beaucoup d'autres), les encyclopédies, les dictionnaires, les livres d'Histoire, les récits de voyageurs (comme, entre autres, Hadriani Relandi), et plus récemment, les accords de San Remo, la décision de la SDN de mandater l'Angleterre pour établir le Foyer national juif sur la zone déterminée appelée "Palestine mandataire" (qui, à l'époque englobait aussi l'actuelle Jordanie mais cette partie (78% de la Palestine mandataire !) avait été offerte unilatéralement par les Anglais au royaume hachémite) témoignent du fait que nous sommes légalement et légitimement ici chez nous, nous ne sommes pas des occupants ni des colons !Le seul document ayant un temps soit peu remis en cause ce principe était les accords d'Oslo, mais d'une part, ils ont été violés par l'OLP aussitôt signés (l'OLP n'a jamais retiré les articles de sa charte appelant à la destruction d'Israël, alors que c'était une des conditions de l'application des accords d'Oslo, cette même charte de l'OLP qui régit aujourd'hui l'Autorité Palestinienne) et d'autre part répartissait les territoires en 3 zones : A, B et C. Les territoires de zone A devant être régis (en échange de la paix !!!) entièrement (militairement et civilement) par l'OLP/AP, les territoires de zone B gérés par Israël et l'OLP/AP (Israël militairement et par l'AP civilement) et les territoires de zone C gérés par Israël (militairement et civilement). Israël sous Netanyahou ou Ariel Sharon n'a jamais bâti de localités ailleurs que dans la zone C (ce qui est en accord avec les accords d'Oslo). Je dirais même que Sharon a ordonné le désengagement de la Bande de Gaza et que nous n'avons reçu aucune paix, ni dans la Bande de Gaza ni en Judée, ni en Samarie dans les zone A et B, bien au contraire : nous avons obtenu la guerre, le terrorisme, la haine, notre délégitimation à l'échelle internationale, la propagande antisémite, et nous n'avons permis, en abandonnant le contrôle total aux Arabes que le développement d'organisations terroristes !Il serait peut-être temps de vous réveiller et de savoir de quoi vous parler quand vous abordez le sujet du conflit. Parce votre propos, quand vous parlez de nous comme d'occupants, est à l'opposé ce tout ce qui est honnête et juste.