L'édito

C'est celui qui le dit qui l'est

Mardi 4 avril 2017 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°859

Erdogan a accusé les Allemands de recourir à des « pratiques nazies » suite à l’interdiction de meetings électoraux de son parti (AKP) en Allemagne en faveur de l’extension des pouvoirs présidentiels en Turquie. Le Président turc s’en est aussi pris à la Chancelière allemande Angela Merkel en l’interpellant par un tutoiement grossier et peu présidentiel : « Tu as recours en ce moment à des pratiques nazies ».

Ces accusations délirantes sont étonnantes de la part d’un homme qui avait pourtant cité en décembre 2015 l’Allemagne nazie comme un exemple de régime présidentiel efficace pour défendre son projet de réforme constitutionnelle.

« Nous sommes tolérants, mais nous ne sommes pas des imbéciles », a réagi Sigmar Gabriel, le ministre allemand des Affaires étrangères. Il est vrai que l’Allemagne n’a aucune leçon de démocratie à recevoir de la part d’un despote qui ne cesse de porter atteinte à l’Etat de droit et aux libertés fondamentales en limogeant et en emprisonnant des milliers de journalistes, de magistrats, d’officiers, de fonctionnaires, de professeurs d’université, etc.

Non seulement Erdogan insulte l’Allemagne, mais il affiche avec ostentation son ignorance. S’il y a bien un Etat européen qui s’est bâti sur le rejet du nazisme, c’est la République fédérale d’Allemagne (RFA). Ce processus ne s’est pas accompli sans douleur. Les premières décennies du « miracle allemand » étaient caractérisées par un refoulement important. Ce n’est qu’à partir de la décennie suivante que la société allemande (uniquement en RFA) a commencé à regarder son passé en face. Marquées par l’agitation politique de la jeunesse allemande, les années ’60 ont contribué à inscrire le rejet du nazisme et la mémoire de la Shoah dans la conscience de la société allemande. Si les Allemands ont voulu faire la lumière sur cette page noire de leur histoire, c'est aussi grâce à des écrivains, des journalistes et des historiens dont le rôle fut déterminant dans cette évolution. Si bien qu’aujourd’hui, à l’exception de groupuscules marginaux, les Allemands ne refoulent plus le nazisme que le Chancelier Adenauer voulait oublier lorsqu’il déclarait « laisser le passé au passé ».

Si l’Allemagne était ce pays qui se livre à des « pratiques nazies », comment expliquer alors l’engouement actuel des Israéliens, et tout particulièrement des jeunes, pour l’Allemagne ? Ainsi, en novembre 2016, les autorités allemandes ont dénombré 13.289 Israéliens vivant en Allemagne. Il est même probable que ce chiffre soit plus important en raison du nombre élevé de ressortissants israéliens ayant choisi d’opter pour la nationalité allemande.

Le 24 avril 2017, à l’occasion de Yom HaShoah, les Juifs se souviendront de la tragédie qui a frappé le judaïsme européen. Des commémorations se tiendront aussi en Allemagne. Et des jeunes Allemands y assisteront pour honorer la mémoire des victimes juives du nazisme. Mais il est aussi important de souligner que la jeunesse allemande ne se joint pas à la jeunesse juive et israélienne que dans des moments douloureux. Les enfants des bourreaux et les enfants des victimes ont également appris à rire ensemble et à célébrer la vie ensemble. Ce qui est loin d’être le cas des Turcs et des Arméniens. Car à l’inverse de l’Allemagne, la République turque n’a jamais reconnu le génocide des Arméniens qu’elle nie encore grossièrement aujourd’hui.

Et puisque le président Erdogan s’est permis d’insulter l’Allemagne en lui lançant son passé nazi en pleine figure, il serait utile qu’il se penche un instant sur l’attitude de la Turquie envers les Juifs entre 1933 et 1945. Ces années sombres ont surtout été marquées par une politique de rejet des réfugiés juifs, d’abandon des Juifs turcs vivant en Europe occupée et de mesures discriminatoires (impôt spécial, confiscations de biens, travaux forcés) prises contre les Juifs en Turquie. Un pays certes neutre, mais qui ne fut en aucun ce « havre » face à la persécution. Loin de là. 


 

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