L'espoir des travailleurs immigrés

Mardi 2 Février 2010 par Catherine Dupeyron

 

La politique israélienne à l’égard des travailleurs immigrés consiste à éviter leur sédentarisation. Le passé du peuple juif est presque toujours en toile de fond du discours ou de la politique à l’égard des étrangers, que ce soit en leur faveur ou à leurs dépens.

Oscar a un espoir : que sa fille, Esther, bénéficie de la nationalité israélienne. En attendant, Esther, née en Israël d’un père congolais et d’une mère originaire d’Afrique du Sud, reste persona non grata dans le pays. Agée de six ans et demi, elle va cependant bien à l’école et figure sur la photo de classe aux côtés de ses copines israéliennes. Depuis 2000, le ministère israélien de l’Education scolarise tous les enfants vivant en Israël depuis au moins trois mois même s’ils sont illégaux, respectant ainsi la Charte internationale des droits de l’enfant. La municipalité de Tel-Aviv intègre également ces enfants « clandestins » dans ses programmes sociaux. Cet exemple illustre les contradictions qui traversent la société israélienne à l’égard des étrangers. Le gouvernement est tiraillé entre la nécessité de trouver une main-d’œuvre pas chère répondant à des impératifs économiques et la volonté de ne pas laisser les étrangers s’installer durablement dans le pays ce qui, à terme, remettrait en cause sa majorité juive - aujourd’hui, trois Israéliens sur quatre sont juifs. D’un côté, les autorités israéliennes distribuent largement des visas répondant à la demande de ministères ou groupes de pression, de l’autre elles mettent en place un système de précarité qui oblige les immigrants à repartir, afin d’éviter la naturalisation de ces travailleurs non juifs. Myriam Darmoni, présidente de la Hotline for Migrant Workers, souligne cette distorsion entre discours et réalité : « Il y a une rhétorique officielle appelant à l’expulsion des étrangers qui constitueraient une menace, un danger pour le caractère juif de l’Etat mais sur le terrain, le ministère de l’Intérieur tenu par Elie Ishaï, chef du parti Shas, accorde de nombreux visas. Les chiffres sont éloquents. L’année 2008 est un record avec 120.000 visas accordés et les chiffres de 2009 seront proches. Quant aux expulsions très médiatisées, il n’y en a eu que 71.000 en dix ans ». Elle ajoute : « Israël s’est habitué à une main-d’œuvre bon marché à partir de la conquête des territoires palestiniens en 1967 et le pays n’a jamais plus voulu ou été en mesure de s’en passer ».

La société civile solidaire Les travailleurs étrangers « d’outre-mer » vont remplacer les Palestiniens à partir des accords d’Oslo. C’est en 1994, sous le gouvernement Rabin, que le nombre de travailleurs étrangers dépasse le nombre de travailleurs palestiniens. La seconde intifada, qui éclate en 2000, puis le retrait de Gaza en 2005 sonnent le glas définitif de la main-d’œuvre palestinienne en Israël. Mais ces travailleurs « d’outre-mer » ne sont pas destinés à rester en Israël. Tout est fait pour qu’ils viennent et repartent, qu’ils ne soient que de passage. En principe, les permis de travail sont accordés à des individus sans famille et pour une durée limitée de cinq ans et trois mois. « Seuls 3 à 5 % des travailleurs étrangers restent en Israël, c’est très peu comparé à ce que l’on observe dans les pays européens », remarque Myriam Darmoni. Les autorités font tout pour éviter la sédentarisation des étrangers. Elles vont jusqu’à retirer leur permis aux femmes qui ont un enfant. Ainsi « une partie des illégaux le deviennent du fait de la politique du gouvernement et non parce qu’ils sont arrivés frauduleusement sur le territoire », explique Adriana Kemp, professeur de sociologie à l’Université de Tel-Aviv. C’est là une des spécificités de la politique israélienne, mais l’opinion publique est parvenue à différer les projets d’expulsion massive. La société civile est solidaire des travailleurs étrangers en général et des réfugiés en particulier. Pour Myriam Darmoni, « la population est peu réceptive au discours alarmiste du gouvernement. Elle a justement le sentiment que l’on peut se mobiliser pour cette cause sans mettre en péril le caractère juif de l’Etat ». Ainsi, en 2006, le Premier ministre Ehoud Olmert, sous la pression de l’opinion et de son entourage proche, décide d’accorder le statut de résidents permanents à 900 enfants qui au moment de leur majorité pourront prendre la nationalité israélienne. Mais la décision, ponctuelle, laisse l’avenir incertain même si cela a crée un précédent. Depuis, d’autres enfants sont nés et se trouvent dans une situation de non-droit. A l’été 2008, le gouvernement Netanyahou annonce sa décision de les expulser puis fait marche arrière. Le député Likoud Dany Dannon, président de la commission des droits de l’enfant, monte au créneau : « Il est bien sûr difficile de regarder dans les yeux ces enfants qui recherchaient en Israël un lieu pour avoir une vie meilleure et de leur dire qu’ils doivent quitter le pays. En tant que nation qui a souffert dans son histoire de persécutions fondées sur le racisme, nous devons agir différemment en accord avec les valeurs de la nation juive et non avec celles qui évoquent des régimes sombres ». Autre distorsion entre les principes et la réalité de la politique israélienne sur les étrangers, Israël a signé en 1951 la Convention sur les réfugiés mais n’accorde ce statut qu’au compte-gouttes. En 2008, seules quatre personnes ont obtenu le statut de réfugiés en dépit d’arrivées massives à partir de l’Egypte ces trois dernières années. Cette population compte désormais quelque 20.000 personnes, pour la grande majorité des Africains du Soudan, de l’Erythrée et du Congo et 1.500 d’entre eux sont en prison dont une trentaine d’enfants. Le Premier ministre israélien Netanyahou a d’ailleurs annoncé, début janvier, la construction d’une barrière à la frontière égypto-israélienne pour limiter ce flux, mais avant qu’elle soit érigée, nul doute que nombre d’Africains tenteront, à leur tour, leur chance d’une vie meilleure en Israël, fut-elle clandestine.

Oscar Olivier : « Israël, seul pays démocratique de la région » Ancien étudiant congolais (ex-Zaïre), Oscar Olivier est arrivé légalement en Israël en 1994. Contraint à plusieurs années de clandestinité, il obtient en 2000 le statut de demandeur d’asile. Homme de ménage à Tel-Aviv, il suit une formation informatique. Maîtrisant l’anglais, le français et l’hébreu ainsi que trois langues de son pays, il est souvent le porte-parole des Africains et plus largement des travailleurs étrangers.

Comment êtes-vous arrivé en Israël ? Contraint de quitter mon pays, je suis d’abord arrivé en Egypte mais je n’y étais pas en sécurité non plus car il y avait aussi beaucoup de militaires congolais au Caire. J’ai donc cherché une autre terre d’accueil. Israël est le seul pays démocratique dans la région. J’ai demandé un visa à l’ambassade d’Israël du Caire et je suis arrivé en bus à Tel-Aviv. Depuis 2000, mon permis de travail est renouvelé tous les six mois.

La vie est-elle difficile pour les étrangers en Israël ? Comme dans tous les pays, il y a des gens racistes en Israël. Mais compte tenu de l’histoire du peuple juif, le racisme est souvent indirect. Il est enveloppé dans un discours sur l’amour du peuple juif qui implique que l’étranger n’est pas le bienvenu. Les Israéliens ne disent pas, comme en Europe, qu’on leur vole leur travail mais ils s’inquiètent qu’on leur prenne leur pays. Et les noirs, comme ailleurs, souffrent plus du racisme que les immigrés blancs. A titre personnel, je le ressens peu car le fait que je parle hébreu fait tomber les barrières. La majorité des étrangers ne veulent pas apprendre la langue mais ils en payent le prix. C’est vrai que les Israéliens ne tendent pas souvent la main aux étrangers mais les étrangers ne cherchent pas non plus à saisir la main des Israéliens.

La police israélienne est-elle plus dure à l’égard des étrangers en 2009 ? Pas vraiment. Elle est sans doute plus présente dans la rue mais elle intervient avec moins de brutalité depuis que des comportements violents ont été dénoncés dans la presse. Mais il n’y a pas eu plus de gens expulsés en 2009 que les années précédentes.

En chiffres (Source : Hotline for Migrant Workers) • 2.000 enfants menacés d’expulsion • 2008 : 120.000 travailleurs légaux et quelque 90.000 travailleurs illégaux • Nombre de visas accordés en moyenne de 2000 à 2008 : 100.000 (construction, agriculture, aide aux personnes âgées) • Travailleurs immigrés originaires de 121 pays (Thaïlande, Philippines, Chine, Europe de l’Est, Amérique du sud, Afrique)


 
 

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